Ensuite, parce que d'autres femmes, ou d'autres êtres sont confrontés aux travestis. Plus qu'on ne croit. Et je voulais transmettre ce que j'ai cru apprendre. Je n'ai jamais regardé le travestissement comme monstrueux. Il n'existait tout bonnement pas à mes yeux ou à peine. Il faisait partie de ces milliers de choses dont on n'ignore pas l'existence, sans leur attacher plus d'importance qu'aux quelques lignes qui leur sont consacrées dans les dictionnaires.
Je ne veux rien démontrer. J'ai cherché à comprendre pourquoi et surtout comment je me suis laissée entraîner dans cette aventure. Au passage, j'ai décrit ce petit milieu attendrissant, drôle, ridicule, pathétique et parfois dangereux. J'ai été très sensible aux côtés ludiques de cette aventure.
C'est donc à la fois une histoire assez singulière entre un homme et une femme, avec ses routines et ses moments forts, que j'ai voulu raconter, et une visite du milieu étonnant dans lequel elle s'est déroulée.
Chapitre 1 : Fondation de la première internationale trav
Carnet de voyage, Ebeltoft 1993
Ebeltoft, un tout petit Saint Tropez, sur la partie continentale du Danemark. Nous pénétrons toutes les trois, Joséphine, Anne et moi, dans l'appartement qui sert de logement et de bureau aux organisatrices. Pièce à l'austérité nordique, meubles de bois aux lignes sobres. Jenny, l'organisatrice, l'initiatrice de cette Eurofantasia, est habillée en homme mais déjà entièrement maquillée. L'Eurofantasia est une copie des Fantasia Fairs américaines, vastes conventions de travestis qui se réunissent pour Halloween, un équivalent de mardi gras aux États-Unis. Les Fantasia Fairs américaines ont commencé petit, comme Ebeltoft, puis connu un puissant succès. Plusieurs centaines de trav américains convergent chaque année dans une station de la côte est. Un Hilton mobilisé, les stands pour fournisseurs des trav tiennent à l'étroit dans les couloirs et les halls du rez-de-chaussée. Apothéose d'une soirée de clôture grandiose. Les trav européens rêvent de les imiter et de poser les bases d'une internationale trav. Jenny, l'organisatrice, est norvégienne, elle accueille dans un excellent anglais les trav intimidés qui arrivent petit à petit. Elle briefe un monsieur corpulent à queue de cheval. Deux trav approximatifs arpentent la pièce, indécis, comme flottant encore dans leur peau d'emprunt. Des trav ça ?
A ce congrès, non seulement les femmes sont admises, mais leur présence est souhaitée. Pour éviter toute confusion, je parle précisément des femmes authentiques, de personnes qui, comme moi, ont toujours été des femmes. Et dans l'ensemble, on les reconnaît bien. J'ai donc accompagné deux trav. Je commence à connaître assez bien le milieu des travestis en France. Je suis curieuse d'observer les différences. Jusqu'à maintenant, rien de saisissant, car ils sont encore presque tous, mais pour peu de temps, en homme. Comme les enfants, qui, à peine sortis de voiture se précipitent dans les vagues, les trav, les deux miens en particulier, brûlent de se mettre enfin en femme.
Ce séjour s'est décidé, quelques semaines plus tôt sur la suggestion de Joséphine, un trav, déjà très internationalisé qui parle toutes les langues et a visité, sans nous attendre, ses semblables aux États-Unis, au Royaume Uni et ailleurs. Nous dînions, Anne, le trav dont je partage la vie et que j'accompagne, et moi chez Joséphine et son épouse. Joséphine annonce qu'une internationale trav va se constituer. Anne ne m'en avait pas parlé. Envisageait-elle d'y aller sans moi ? C'est raté, je me joins sans hésiter au voyage. D'abord pour être avec Anne. Mais aussi par curiosité, pour voir ça de près. Joséphine n'emmène pas sa femme. Je soupçonne que ce n'est pas uniquement un problème d'argent. Je flaire un complot du genre : "On sera mieux entre hommes !" Joséphine aura gaffé. En tout cas, bonne joueuse, Joséphine m'accepte parfaitement.
En arrivant à Ebeltoft, nous nous attendions à découvrir de sublimes transsexuelles nordiques. Anne et Joséphine étaient anxieuses. Elles craignaient tout bonnement d'être écrasées par la concurrence. Les voici rassurées, car les trav internationaux ne sont pas très différents des trav français.
Je m'aperçois que tout se passe comme si, dans le monde entier, les trav s'étaient mis d'accord pour se donner quelques prototypes : sexy, prostituée, dame d'œuvre, petite fille, cocotte, star… Trois trav bien typés me passent sous le nez.
D'abord un trav a minima. Carla, une allemande qui revêt la moins masculine de ses chemises d'homme, une jupe vraiment pas chère, achetée dans un marché, des espadrilles unisexe, une perruque posée à la hâte sur la tête. Rasée de près, Carla évolue sans grand complexe sous l'œil réprobateur des trav perfectionnistes.
Il y a encore, Bonnie, le trav Michu. Je croyais que c'était là une spécialité française, un monopole de l'ABC . Le film de Chris Columbus, Madame Doubtfire n'était pas encore sorti. Le trav Michu n'était donc pas un cinéphile qui s'incarne dans son héros, comme, à San Francisco, les accros du Rocky Horror Picture Show qui s'habillent, se griment et miment inlassablement, toutes les semaines, un rôle dont ils connaissent par cœur chaque réplique, chaque geste, chaque mimique… Non, le trav Michu est simplement un trav qui a idéalisé sa vieille concierge. Bonnie a passé une robe informe, taillée dans un vieux rideau, s'est couverte d'un fichu exténué qui cache une perruque mitée. Elle a chaussé un compromis de godillots et de charentaises. Il ne lui manque, pour atteindre la perfection, que le balais serpillière.
On rencontre aussi une catégorie plus ludique, le trav opportuniste. Je nommerais ainsi un genre de trav qui compose habilement avec son âge, son style physique, et qui se projette dans une espèce bien connue de femme. Ainsi Carol, un trav anglais, avec humour et beaucoup d'aisance entre dans la peau d'une sorte de veuve joyeuse. Elle s'identifie à ces respectables dames anglaises qui ont eu la patience d'attendre d'être veuves, ont porté le deuil le strict minimum de temps, et ont commencé une nouvelle vie. Carol revêt des robes vaporeuses aux teintes vives et claires. Cet ample trav s'enrobe dans des voiles aériens et arbore d'immenses chapeaux.
Les premiers trav que je croise ont ceci de différent des travestis français que je connais : ils appliquent des règles d'harmonie, beaucoup plus étranges, à vrai dire exotiques, pour associer les couleurs, mêler les formes et les matières. L'un arbore un pull de mohair avec un jupon noir de nylon, l'autre mêle le mauve et l'orange…
Je ne me suis pas changée. Il est vrai que je n'ai qu'à persister dans mon être. Joséphine et Anne ont en revanche engagé leur mue. Elles ont couru s'habiller en femme. Elles vont vivre en femme pendant huit jours. Bien plus que les graves colloques trav, c'est ce plaisir, cette pulsion qui les a poussées ici. Je suis curieuse, et un peu inquiète, de voir comment Anne se comportera en étant aussi longtemps en femme. Se prendra-t-elle au jeu, et jusqu'à quel point ? Comment réagirai-je, comme considérerai-je Anne en ne la voyant plus qu'en femme ?
Nous nous rendons à un cocktail. J'ai la surprise d'y retrouver une connaissance, Rita, un trav suisse déjà rencontré à Evian, à un congrès trav français où elle était venue en voisine. Mêlées à la vingtaine ou la trentaine de trav, je compte cinq femmes, moi compris. Les trav tournent en rond, s'abordent timidement. Le vin coule en mince filet : deux verres par personne pour la soirée. Je préfère cette sobriété aux libations parisiennes, elle ne rend pas pour autant les gens expansifs. J'admire le code d'urbanité des trav quand ils se rencontrent.
Question rituelle :
- Are you a TS? (Etes-vous transsexuelle ?).
Les trav flattés répondent l'air modeste :
- No I'm just a TV? (Non je ne suis qu'un trav!).
La courtoisie trav est en effet de faire croire à un camionneur costumé en petite fille qu'on le prend pour Amanda Lear. Hommage flatteur, sinon sincère, à leur féminité. Les prendre trop nettement pour des TV (travesti ) serait évidemment une façon de désenchanter le jeu. Mais la galanterie atteint ses limites quand on me demande aussi si je suis une "trans". J'ai failli répondre : "Oui". Je me suis prudemment abstenue. On ne plaisante pas avec les choses sérieuses!
Joséphine commence le séjour en fanfare. Elle ne ménage pas les effets de toilette, elle frappe fort, dès la première rencontre, même si, comme les autres, elle organise une savante progression qui doit culminer lors de la soirée d'adieu. Elle est actrice dans le civil. C'est pourquoi, elle est toujours un peu en représentation. Cet après-midi, elle ressemble à Sarah Bernhardt. Maquillage de scène, tenue extravagante et surannée. Joséphine n'estime du monde artistique français que sa caisse de chômage. Selon elle, le talent n'est pas reconnu en France. Il n'est apprécié qu'à l'étranger, mais le chômage y est mal indemnisé. Elle témoigne, néanmoins, en restant en France, que le dilemme entre l'expatriation de son talent et sa rémunération par la caisse de chômage française n'est que verbal! En tout cas, elle pratique le travestissement comme un art, celui des onnagatas, ces acteurs du kabuki japonais qui interprètent des rôles féminins . Sa passion du travestissement, m'explique Joséphine, n'est que l'expression de sa passion des femmes; plus, de sa voracité de féminité. Sa chimère est de s'absorber, de s'abîmer dans la féminité. Joséphine a acquis une véritable culture du travestissement. Elle connaît tout de la littérature, du cinéma, des spectacles de variétés quand, de quelque façon que ce soit, le travestissement est en jeu. Joséphine, contrairement à Anne, aime s'habiller de façon très voyante. Elle se travestit avec brio, mais répugne à sortir. Je lui demande :
- Pourquoi ce blocage ?
Elle développe sans se faire prier sa théorie du travestissement, sûrement un plaidoyer pro domo :
- Un travesti ne "passe" pas! Il peut se faire tout petit, s'habiller comme une concierge ou comme une dame du XVIe, rien ne le soustraira à l'attention du passant, sauf si le promeneur regarde ailleurs. Et puis, proteste-t-elle, je ne m'habille pas en femme pour raser les murs!
Sa conclusion s'impose. Alors, autant être un TV glorieux, s'amuser et épater le bourgeois. D'où cette extravagance recherchée! L'image de soi que s'efforce de construire Joséphine, c'est celle d'une "grande cocotte". Elle y réussit. Je me dis : juste, c'est exactement ça! Sa garde robe est, murmure-t-on, un rêve pour un trav. Nous allons en apercevoir un somptueux échantillon.
A l'issue du cocktail qui clôt cette première soirée, Anne et Joséphine se retirent frustrées. Pour les consoler, je les attire au bar de l'hôtel. Joséphine et Anne sont assises face à l'entrée. J'observe de ma place le manège de quelques clients qui affectent de se promener, les regardent à la dérobée, passent, puis repassent devant le bar. Joséphine et Anne sont, de toute évidence, considérées comme une attraction offerte par l'hôtel.
Cet hôtel ne sert pas les petits déjeuners dans les chambres. Anne doit donc, tous les matins, se maquiller et s'habiller de pied en cap pour se rendre dans la salle de restaurant. Je lui conseille de simplifier sa technique de maquillage. Elle fait d'ailleurs des progrès de jour en jour. Le maquillage d'un trav, on y reviendra, n'a rien à voir avec celui d'une femme, ni même d'une vieille dame. Il prend bien plus de temps. Comme je me lasse de faire le piquet, j'apprécie ces gains de productivité.
Ce matin nous assistons à l'un des séminaires proposés par la Fantasia Fair. Le matin des cours, la Feminity School. L'intitulé nous révèle que la féminité, loin d'être innée, s'apprend, qu'elle s'enseigne même. Les trav s'appuient, en effet, de toutes leurs forces sur la fameuse apostrophe de Simone de Beauvoir : "On ne naît pas femme, on le devient." Soit, mais à ce compte, bien des participantes ont une longue route devant elles. Le séminaire se clôt par un déjeuner de groupe. L'après-midi les trav abordent une question d'intérêt général. Ainsi, ils traiteront des institutions de l'internationale trav. L'état de la question, le possible et le souhaitable. Si bien que les membres les plus studieux de la communauté trav passent du restaurant à la salle de séminaire sans sortir d'une version danoise des Novotel. Et je me félicite qu'Ebeltoft soit moins orienté vers le bistrot que les dégagements des travestis français. Au moins, si j'y meurs, ce sera d'ennui, pas de cirrhose. Puis, le soir des distractions tout de même, une soirée sur deux est à thème: Ladies Night, Disco Night, Show, soirée de clôture habillée.
Donc, nous entrons dans le vif de sujet. Premier cours de féminisation : De la perruque. Je n'arrive pas à décider si les trav et trans studieux qui assistent, recueillis, au séminaire le font par conviction ou par docilité. Certains somnolent, assommés par la nuit précédente. D'autres, absents, se résignent à ne rien comprendre aux exposés en anglais. La plupart écoutent, sans signe d'impatience, une autorité, assez relative, disserter sur le choix d'une perruque. Heureusement, Anne renâcle à l'idée de s'emmurer dans le ghetto trav. Moins concernée encore qu'elle par ce petit monde, je la suis. Nous décidons d'explorer seules la ville voisine. On est dimanche. Le matin, promenade dans les rues banales et désertes d'Arrus. Seule constatation : Anne "passe" sans difficulté. Retour à Ebeltoft et déjeuner avec les TV et TS, mélangés aux clients de l'hôtel. J'observe. Les clients s'habituent. Ils regardent nos tables à la dérobée, surpris ou amusés, sans hostilité. Une blonde assez jolie reluque Joséphine, avec sympathie, hésite, craque, lui sourit et engage une conversation animée avec elle.
Anne et moi, sommes résolues à une copieuse école buissonnière. J'avais d'ailleurs suggéré à Jenny, l'organisatrice, de traiter les trav, en tirant parti de leur ambivalence, à la fois comme des congressistes et comme les épouses des congressistes. Regard sévère de Jenny! Devant les nordiques, je ressens ce que doit éprouver une sicilienne qui entre dans le hall d'une banque suisse. Comme le séminaire va reprendre, nous nous éclipsons discrètement. Visite d'une frégate, nommée Jylland, un superbe trois mâts en bois. Je suis en jean, Anne porte une longue jupe avec un grand jupon. Elle aime ce style rétro. Je la regarde remonter sa jupe pour gravir les échelles de coupée, laisser flotter ses vêtements au vent. C'est au grand air, devant un public qu'elle porte à son sommet le plaisir du travesti. Par jeu, pour intervertir les rôles, je lui donne galamment la main. Nous faisons toutes les deux une longue excursion sur une plage déserte. Anne est plus à l'aise, elle commence à s'habituer à revivre en femme. Elle est très affectueuse, et je suis contente à la fois qu'elle soit heureuse et que son bonheur la porte vers moi.
La règle non écrite, mais impérative, est qu'aucun trav ne doit mettre le moindre vêtement masculin pendant le séjour. Sévère contrôle social. Un matin, un TV soupçonneux me dira : "Je t'ai vue en homme!" Je ris. Je me défends avec une feinte maladresse. Il part convaincu qu'il m'a démasquée.
Nous emmenons le soir Joséphine souper en ville. Aucune activité prévue par Eurofantasia. Tant mieux. Mais, les trav souffrent de l'absence de night club ou de boîte de nuit à Ebeltoft. Car ils rêvent, pas toujours au seul profit de la concorde des nations, d'un mélange avec la population locale. S'il y avait eu des boîtes à Ebeltoft, y aurait-il eu fusion ? Très hasardeux. Les trav qui ont exploré les boîtes de la grande ville proche, Arhus, ont en tout cas provoqué plus de stupeur que d'admiration.
Nous échouons toutes trois dans un petit bistrot. Le patron, bourru, paraît agressif. Peu à peu, il s'apprivoise et finit par se montrer très amical. Comment faire autrement ? Il est envahi, débordé par les trav. Nous y rencontrons Jean, un TV anglais. Il est également accompagné de son épouse, ils proposent en VPC des vêtements pour TV. Leur catalogue de VPC est assez différent d'un catalogue de vêtements de femmes. La gamme des tailles glisse résolument vers les tailles majestueuses. Mais surtout le style est celui, non de la mode, mais des fantasmes de la cible de trav anglais. Des fantasmes nostalgiques, car tout le catalogue est rétro. Il s'adresse préférentiellement à une certaine génération de TV, celle d'Anne ou plus vénérable encore. Jupes amples soutenues par des petticoats de soie, de gaze, en somme toutes sortes de jupons bouffants, comme on les faisait en Angleterre, dans les années soixante. Jean et son épouse sont éclectiques. Ils sont également venus à l'Eurofantasia pour militer contre la ratification par les Danois du traité de Maastricht, soumis à référendum le week-end suivant.
Troisième jour. Anne devient plus naturelle. Elle se maquille de façon routinière. L'exercice paraît moins jubilatoire pour elle. Mais ce qui se perd en enthousiasme se récupère en accomplissement. Ce matin, elle hésite brièvement entre une jupe et une robe. Elle n'en fait plus une affaire. En la voyant faire, je me demande avec inquiétude si je n'encourage pas un processus irréversible. Elle ne pense plus qu'elle est travestie, elle se sent de plus en plus une femme. Moi-même, je la considère trop facilement comme une autre femme. De temps à autre un geste, une maladresse me rappellent à la réalité. C'est une singulière impression. Évidemment, je ne considère pas vraiment Anne comme une femme. Mais il me semble naturel qu'elle porte les mêmes vêtements que moi, de lui parler au féminin, de développer une complicité féminine avec elle. Nous sommes devenues interchangeables, je peux lui demander de me repasser une jupe. Curieusement, même les réactions de la population locale paraissent s'émousser. Anne m'accompagne à la banque. Elle retire de l'argent. L'employée, contrariée, interrompt l'opération. Je me dis : un problème d'identité! Pas du tout, un malentendu purement technique.
Le lendemain, nous rencontrons longuement Merissa, la présidente de l'IFGE, l'association américaine, la plus puissante, de TV et TS. Elle dispose de trois étages de bureaux dans le Massachusetts. Son association édite un magazine mensuel, Tapestry, tiré à 40 000 exemplaires. Ce qui me frappe surtout c'est son style très professionnel. Comme elles ne sont pas venues participer à un concours d'élégance, qu'importe que les trois représentantes de l'IFGE américaine soient d'imposantes matrones! Les trav allemands, de Transidentitas, ont une conception encyclopédique et technologique du travestissement. Ils sont obsédés par les échanges de données : des cartes postales trav, aux films vidéo, en passant pas les livres et revues, tout est occasion d'échanger. L'idée de correspondre par télématique les séduit.
Pour le déjeuner je cherche à repérer des gens qui m'amusent ou m'intéressent. Je découvre deux jolies femmes, bien habillées, à qui je trouve l'air vif. Et puis, la présence de femmes me rassure. J'ai l'impression qu'elles m'aident à ne pas perdre le contact avec le monde réel. Sauf que l'une des deux femmes, Nancy, est une transsexuelle. Joséphine, qui a pourtant l'œil, est également sidérée par la perfection de Nancy. Je me prends à douter de l'identité l'autre, Mariette. En fait comme disent très vilainement les Américains, c'est une "femme génétique". Mariette, nous montre son livre de photos sur les TV et les TS américains. Elle s'est fait une spécialité de photographier les trav et les transsexuelles. Elle le fait avec tendresse et humour, parce qu'elle les considère à la fois avec sympathie et sans complaisance. Se joint à nous Ebony, une noire transsexuelle, esthéticienne, qui anime la Feminity School. Jolie, du charme, pianiste classique de formation et chanteuse de jazz pendant ses loisirs.
Accompagnée de Joséphine et d'Anne, je vais l'après-midi faire des courses à Arhus. Anne ne résiste pas à l'envie de s'acheter une nouvelle perruque. C'est une manie! Elle finit par en faire collection, alors qu'elle n'en utilise que deux ou trois. Envahissante collection, car les perruques souffrent d'être entassées. Il faut les poser sur une tête de plastique ou de bois. Cet attirail est aussi inesthétique qu'il est encombrant. Joséphine et Anne croient me clore la bouche en se procurant d'ingénieux supports démontables et transportables. Le problème du voyage est résolu, pas celui du stockage. Puis toutes les trois, en prévision des soirées à thèmes de l'Eurofantasia, nous achetons une multitude d'accessoires, dont des boas en plumes d'autruche blancs, noirs…
Le soir Ladies dîner. Nous jouons Anne et moi en nous habillant. J'essaie ses robes, elle passe les miennes. Je lui emprunte finalement une robe de cocktail bleue. Honnêtement, je trouve que sa robe me va mieux qu'à elle. Mais il ne fallait pas le lui dire. Le visage d'Anne se ferme. Dans le monde trav comme ailleurs, il ne suffit pas de s'habiller pour s'amuser. Le dîner est mortel. Je suis à une table d'Américaines et d'Anglaises. L'intérêt de leur conversation est nul. Mêmes histoires déjà cent fois entendues chez les trav français. C'est ce qui fait que je supporte de plus en plus difficilement la convivialité trav. J'accepte les travestis. Je m'associe volontiers à la passion d'Anne. Souvent nous rions follement. Je savoure la bravade et l'anticonformisme de nos jeux. Notre complicité est pour moi une immersion riche pas seulement dans un milieu mais dans un univers de sensations nouvelles. Certes, je me lasse aussi à certains instants. En revanche, ce que j'accepte d'Anne par amour et par plaisir, je n'ai aucune raison de le supporter de certains trav de base, avec leur conversation répétitive. Pour tout arranger, les trav se lèvent les uns après les autres pour faire des discours. L'un se met à chanter une vague mélodie de crooner, version transsexuelle. Je ne suis pas réceptive, j'attrape Anne et je fuis. Anne râle un peu parce qu'elle a l'impression que son effort de toilette est gâché. Pour la consoler nous retournons prendre un verre à Arhus.
La population d'Ebeltoft s'est habituée à l'invasion trav. La presse locale y a consacré un article. On me dira que l'article est neutre, à peine plus ironique que pour annoncer l'accueil d'une convention commerciale ou d'un congrès médical. Nous attendons, nous aussi, pour le week-end une journaliste d'un grand magazine français. Le sujet l'a inspirée. Dans l'ensemble la population manifeste une sympathie distante envers nos trav. Parfois aussi l'antipathie affleure.
Lendemain, seules, voluptueusement seules. Je me lève fraîche, fringante, en forme. Le temps est splendide. Nous décidons de mettre des robes légères. La chaleur est tempérée par une brise rafraîchissante. Nous visitons Gammel Estrup, un manoir Renaissance, puis Mariager, un petit port, enfin Fyrkat, un ancien port des vikings du temps de Harald Dent Bleue, celui de leurs rois le plus cher au cœur des Danois. A Fyrkat, on a reconstitué la maison commune des Vikings. Nous discutons de cette ancienne civilisation avec Anne, ce qui nous ramène à la tolérance des Danois. Les trav les surprennent mais ne les choquent pas. Ce qui les heurterait, ce serait un vol, un mensonge, pas les bizarreries de ces marginaux. En nous imaginant la sociabilité des vikings, leur mode de vie, apparemment très communautaire, nous concevons mieux que cette communauté très soudée ait pu imprégner ses membres, génération après génération, d'une solide tolérance. C'est peut-être également pourquoi les racines de la social-démocratie nordique sont aussi résistantes. Anne a retrouvé son naturel. Ni elle ni moi ne faisons plus attention au côté insolite de notre expédition danoise.
Pour le retour, nous passons par Arhus. Anne ne résiste pas au plaisir de prendre un auto-stoppeur. Le malheureux nous fait d'abord un grand sourire épanoui. Ce sera le dernier. Il n'a manifestement pas vu où il mettait les pieds. Anne conduit vite sur des routes étroites, elle double entre des files de voitures serrées. J'ai pitié du malheureux passager. Il serre les dents Que craint-il le plus? Le trav ou l'accident?
Voici quatre jours que nous sommes à Ebeltoft. Retour à l'hôtel. Pour la première fois, Anne, qui a encore amélioré sa technique de maquillage, n'a pas besoin de se remaquiller. Je suis prise du même doute que la veille. Que restera-t-il de cette expérience ? Je sais qu'elle rêve vaguement de se faire épiler définitivement. Vivrait-elle alors en femme. Qu'en penserais-je ? Non de l'épilation, qui m'est indifférente. La barbe des hommes ne m'attire pas. J'aime au contraire un corps épilé. Mais comment partager la vie de quelqu'un qui s'installe dans cette marginalité et qui peu à peu n'est plus tout à fait un homme, tout en n'étant pas une femme ? Anne a d'ailleurs fait des allusions à l'obligation très contraignante, de se démaquiller, de se raser pour se remaquiller, comme pour me faire conclure moi-même à l'épilation définitive. Je ne marche pas. Anne fait ce qu'elle veut, mais qu'elle ne compte pas sur moi pour lui suggérer d'aller plus loin dans la féminisation, comme si c'était mon exigence.
Le soir, Joséphine nous rejoint. Nous portons les mêmes robes que pendant la journée. J'en ai également assez de me changer deux fois par jour. Nous nous promenons dans le vieux village d'Ebeltoft, une juxtaposition de maisons du XVIIe, XVIIIe et du XIXe siècle. Le style est resté le même au long des trois siècles. Seule la patine des matériaux et des marques lapidaires indiquent les époques. Les maisons du XXe siècle sont banales et heureusement rejetées à la périphérie du vieil Ebeltoft. Les rues sont couvertes de ravissants et inconfortables pavés en galets, incompatibles avec le goût fétichiste des trav pour les escarpins. Leurs chaussures souffrent. Leurs pieds aussi : Joséphine et Anne se montrent leurs ampoules. Elles les tâtent l'air pensif. Comme il y a une pathologie sportive, il y a assurément une pathologie du trav. Beaucoup, en plus portent des chaussures trop petites pour leur pied. Ou, comme on veut, leur pied est trop grand pour la chaussure. Après le dîner, nous retrouvons un groupe d'amis, un écrivain d'occasion, Monica Jay, une anglaise, une femme authentique qui a aussi vécu une histoire d'amour avec un trav et qui a écrit Gerald/ine, un livre à succès qui a fourni le scénario d'un film qui venait de sortir en Angleterre : Just Like A Woman. Il y a là aussi, la photographe de New York, Mariette Pathy Allen. Je suis contente que, pour une fois, les travestis soient minoritaires.
Le lendemain, nous devons participer à une séance de travail. Anne, fait une série d'exposés sur les institutions trav françaises. Le premier consiste à décrire la vie du Minitel. Même aux États-Unis, à cette époque, Internet est loin d'avoir la même densité que le réseau télématique français. Anne se prend très au sérieux. Elle m'emprunte un strict tailleur avec une jupe droite, et se met un châle en travers des épaules. Elle joue la golden woman. Mais qui occuperait un emploi réservé pour handicapée. Avec ses escarpins et sa jupe entravée, elle est cramponnée à mon bras. Je subis sans broncher, mais je n'ai encore rien vu. Bientôt nous croisons un charmant trav finlandais. Il est filiforme et est aussi accompagné par sa femme, une petite boulotte. Talons compris, il mesure deux bons mètres. Il a naturellement choisi des chaussures à talons très effilés. Il marche sur les pavés d'Ebeltoft, comme sur des œufs. Parfois il est parcouru d'une sorte de vibration. Je crois qu'il va finir par se briser en plusieurs morceaux.
Je reste un peu frustrée. Rien de très joyeux, jusqu'à présent, dans ces manifestations trav nordiques. Les participantes sont graves. Et quand elles sont drôles c'est malgré elles. Joséphine règle le spectacle du lendemain. Peut-être le plaisir viendra-t-il avec ces spectacles?
De retour à l'hôtel, nous nous occupons des choses sérieuses : l'arrivée de la rédactrice parisienne qui doit nous faire un papier. Comme Mariette Pathy Allen m'a dit souhaiter faire les photos, je vais suggérer au magazine de faire appel à elle. Il faut persuader la rédaction, faire d'innombrables allées et venues pour que tous soient bien d'accord. Joséphine s'en mêle. Pendant que je téléphone à Paris, Joséphine m'apporte un papier. Elle se précipite dans ma chambre en passant hâtivement un déshabillé. Puis c'est au tour d'Anne de mettre sa perruque de travers, de passer une robe sans même la fermer, avec une épaulette retournée, pour foncer dans la chambre de Joséphine. Des Danois interrompent leur séminaire et, massés sur le seuil de leur salle, regardent ébahis le manège des deux trav.
Le soir, nous sommes invitées à choisir des tenues excentriques. Anne et moi, nous sommes conscientes de nos limites. Nous ne prétendons pas rivaliser avec Joséphine. Dans notre catégorie, la performance tient moins du show business que du golf : c'est un match entre nous deux et contre soi-même. La sagesse de nos garde-robes tempère nos ambitions. Nous portons toutes les deux des robes longues. Très décolletée et pourpre pour moi; robe à paillettes, avec les reflets vifs des globes chatoyants des boîtes de nuit, pour Anne. Nous avons enroulé autour du cou d'agiles et interminables boas. Nous nous sommes maquillées réciproquement. Anne devient une experte. Elle a bien réussi mon maquillage. J'ai un peu raté le sien. Revanche après demain. Dieu merci, pas de dîner, uniquement "soirée disco". J'aime autant. Car Anne dévore et va finir, si nous n'y prenons garde, par faire éclater mes robes. Joséphine a revêtu une extraordinaire tenue d'Aïda, une robe pailletée moulante grenat, avec un décolleté dissymétrique, pas facile à maintenir en place. Preuve que la poitrine sert tout de même à quelque chose! Son immense perruque noire lui donne un air sombre et fatal.
Les autres participantes se divisent en deux groupes. La plupart des trav de l'Eurofantasia n'affirment pas la dimension ludique de leur manie. Ils sont enlisés dans une banalité morose. Heureusement il y a une minorité qui ose. Et celles-ci le font toutes de façon provocante et parfois avec humour. Je sympathise avec une suissesse qui porte une tenue de prêtresse inca avec une invraisemblable perruque. Elle, qui paraissait ordinairement si étriquée, devient amusante. Une allemande porte une robe de cuir moulante couronnée par une immense perruque rouge vif. Une Autrichienne a mis une guêpière noire à coutures rouges et des cuissardes. Le plus curieux est le contraste entre tous ces TV et TS et le décor d'une salle de bal paroissiale!
Le lendemain, malgré cette soirée assez longue, nous nous levons de bonne heure. Nous devons accueillir Sophie, ma "consœur" et faire quelques préparatifs. Anne s'est habituée à son rôle de femme, elle s'est installée dans une vie qui ressemble assez à celle des femmes ordinaires, à nos sensations près. Et encore qu'en sais-je ?
Petite promenade dans le port, Anne varie ses tenues. Je reste en jean. Il fait frais. Dire qu'elle "passe" serait trop dire, car elle affronte une population très avertie qui s'en amuse ou n'y prête plus garde. Cette bienveillance ou cette neutralité sont-elles spontanées ? Comme l'Eurofantasia n'est pas encore un pilier de la brochure du syndicat d'initiatives, seuls les touristes, qui débarquent du ferry, ont l'air surpris. Nous déjeunons à une table séparée avec Mary-Ann l'une des dirigeantes de l'IFGE. Elle est cordiale et pleine d'humour. Elle m'apprend qu'elle exerce les fonctions de vice président d'une compagnie américaine assez importante. Elle évalue la population des TV-TS à 1% de la population totale . Extravagant à mes yeux. Nos recoupements nous porteraient plutôt autour de 1 à 3/1000 en France. Ce qui est certain, c'est que les 300 clubs américains regroupent environ 9 000 membres. L'IFGE, consciente du rapport des forces, manifeste une tutélaire sollicitude envers ces consœurs européennes à l'âge tendre. Anne, qui pense à la peu entreprenante ABC française, en conclut que la France doit se doter de clubs régionaux. La difficulté : recruter et trouver des leaders pour cela. La formule d'une association nationale n'a évidemment de sens que pour confédérer des clubs locaux. En écoutant ce vaste programme, j'ai l'impression d'entendre un discours de campagne électorale. Qu'en penser ?
De retour à l'hôtel, Anne qui maîtrise à peine mieux l'anglais que moi, prépare son intervention du lendemain. Il s'agit non plus de présenter, mais de traiter, de constituer le germe de réseaux télématiques internationaux. Elle pense à tout autre chose qu'à sa tenue ou son maquillage. C'est ce qui me fait me poser le plus de questions. Car, s'il lui devient naturel de vivre en femme, que se passera-t-il ? Sera-t-elle rassasiée, dépendante ?
Enfin, Sophie, la journaliste, est arrivée. Elle est jolie et vive. Détail piquant pour Anne, elle lui a expliqué qu'elle déteste les robes ou les jupes et n'en a aucune. Elle n'a apporté que des pantalons. Nous l'emmenons dîner avec Mariette, la photographe, et Nancy qui est ce jeune transsexuel américain si parfait. Celle-ci est diplômée du MIT, mélange américain de Polytechnique et de Centrale. La conversation de Mariette est très européenne. Ses parents ont émigré aux États-Unis quand elle était toute jeune. Dîner charmant en anglais et en français. Je suis rassérénée car l'anglais de Sophie est aussi laborieux que le mien. Sophie s'amuse des trav. Joséphine prépare le spectacle du soir. Nancy a promis de chanter.
Retour dans la salle des fêtes où nous attend le spectacle. Joséphine évidemment domine la revue. Anne raccompagne assez tôt Sophie, fatiguée, à son hôtel.
Anne pour aller chercher Sophie fait des effets de toilette. J'ai un mouvement de jalousie. Puis, retour à la réalité. Si Anne entend, consciemment ou pas, séduire Sophie, ce n'est pas en soignant ses tenues féminines qu'elle y arrivera. Anne accompagne Sophie au cours de féminisation. Quand je lui en avais parlé, la veille, cet enseignement l'avait mise en joie. Je les rejoins. Le cours est donné par une grosse couturière, assistée de son mari, habillé en femme. Le spectacle est navrant. Je propose à Sophie de visiter Ebeltoft. Elle veut faire quelques courses et nous tombons sur Jean et son catalogue de VPC anglais. Sophie exulte, elle a du mal à réprimer un fou rire. Nous déjeunons avec Jean, Mariette, Nancy, Sophie et Joséphine. Après le déjeuner, photo de groupe de l'Eurofantasia prise comme une photo scolaire. Que penseront les petits enfants de tous ces trav quand ils feuilletteront leurs albums de photos de famille ou fouilleront dans les boîtes à chaussures ?
Une grande réunion, politique, est prévue. Décisive, car il s'agit de constituer l'Internationale trav. Merissa, la principale dirigeante de l'IFGE, et qui la conduit de façon tyrannique, fait un discours. Les TV et TS américaines "love" leurs homologues européennes. Les TV et TS européens ont une mission. Peu s'en faut qu'elle leur soit attribuée par le Ciel. Cette mission : être des "healers", des guérisseurs, mais de quoi ? Le style oratoire de Merissa est celui des conventions politiques américaines, voire du sermon d'un pasteur inspiré. Ce genre incantatoire, avec des flots de sentiments tièdes, ne plaît pas aux trav européens. Dans ce milieu étrange, on mesure mieux la résistance des différences culturelles nationales. Accueil glacial des Européennes. Sur le fond, le discours de Melissa ne plaît pas plus. Aucune offre pratique, rien que des exhortations, point de proposition concrète. Anne expose, dans un anglais subapproximatif, les objectifs d'un réseau télématique européen. Seuls quelques rares TV ou TS montrent un peu d'intérêt. Anne m'étonne. En trav elle est plus à l'aise en public qu'en homme. Puis, elle fait visiter la frégate Jylland à Sophie. La journaliste est amusée par ce qu'elle a vu, mais elle a du mal à comprendre. Elle fera un bon article en prenant le parti de jouer le pittoresque, pas celui de faire comprendre. Elle a raison, car moi non plus, je ne comprends toujours pas vraiment.
Après une semaine de fréquentations quotidiennes, les liens du Babel trav sont enfin chaleureux, à la façon d'un Club Méditerranée, en plus déconcertant.
Arrive la grande soirée d'adieu et point d'orgue du congrès. Je porte pour cette soirée ma longue robe du soir pourpre. J'écrase Anne de mes quelques bijoux. Je suis même allée chez un coiffeur local. Elle, plus modestement, porte une robe de cocktail mi-longue. Elle couvre, sagement, ses robustes épaules d'un châle de soie assorti à la couleur de la robe. Toutes les deux nous avons déniché des gants montants noirs. Joséphine est éblouissante dans une robe en lamé noir très moulante et une grande perruque blonde. Sophie porte le tailleur noir pantalon, promis. Nous dînons dans un hôtel en bord de plage. Mariette fait des photos des TV et TS les plus spectaculaires, toute la salle - immense - du restaurant s'arrête de dîner pour le spectacle. Les convives ont retourné leurs chaises et sont hypnotisés par la plage. J'ai la surprise de constater que plus de la moitié des TV et TS portent de vraies robes habillées. Les trav sont assis autour d'immenses tables rondes. Peut-être cinquante trav. Étonnant, pour moi aussi, de voir tous ces trav en grande tenue! Même si au détail, chaque trav est inégalement convaincant, l'ensemble est harmonieux. L'élégance, à l'exception de Nancy, la jolie transsexuelle, est décidément hors de portée des trav. La sobriété leur interdite parce qu'ils ont trop à cacher; la sophistication, parce qu'ils ont tellement à dissimuler, que ce stade est largement dépassé.
Nous partons quand commencent les débordements de sentimentalité mouillée.
Finita la commedia.
Enfin pas tout à fait…
Chapitre 2 : Découverte d'un trav
Quand j'ai connu Anne, je l'ai d'abord appelée François. Je ne l'avais pas rencontré au comptoir d'un bar louche, ou faisant le trottoir en vacillant sur ses hauts talons, la perruque de travers. Tout au contraire, j'avais rencontré un homme que rien ne distinguait de ses semblables.
Le vaste escalier de marbre d'un immeuble du XVIIIe siècle me conduit à un huissier. J'ai rendez-vous avec François Lhomme. L'huissier disparaît et je vois venir un homme mince assez grand de quarante ans environ. Les fenêtres de son bureau ouvrent sur une pelouse, l'un de ces jardins que réservent les hôtels particuliers du VIIe arrondissement de Paris aux discrètes dynasties de privilégiés. Nous sommes dans les locaux d'une fondation qui soutient l'art contemporain. Journaliste d'occasion, je suis chargée par un magazine d'une enquête sur le mécénat. Le sujet ne me passionne guère. En revanche, la personnalité des mécènes, leurs raisons d'agir et leur univers m'intéressent plus. Très différents les uns des autres, ces mécènes ont un point commun. Une sorte de dépendance esthétique. Plus que d'autres, ils paraissent avoir besoin d'être entourés de belles choses. C'est probablement pourquoi, ils vivent tous dans des écrins. Tous leurs locaux sont installés dans des lieux magiques. Notre entrevue est brève. François Lhomme a compris ce que je cherchais. Le plus commode est que j'assiste à leur prochain concert. J'y rencontrerai ceux qui donnent l'argent et ceux qui le reçoivent.
La semaine suivante, un concert Sinopoli. Je n'aime pas tellement la musique contemporaine. Mais, cette fois-ci, miracle du postmodernisme, j'écoute une musique mélodieuse et élégamment ennuyeuse. Après le cocktail, François Lhomme me présente quelques uns de ses mécènes, des artistes et la présidente de la Fondation. Je prends mes rendez-vous et il me raccompagne en voiture. En passant près des Halles, il me demande si j'aime le tango. Nous finissons la soirée en écoutant d'âpres tangos.
Pourquoi ce détour par le tango? Soit, il n'a simplement pas envie de rentrer chez lui. Soit, en séducteur tranquille, il choisit son heure. En tout cas, voilà quelqu'un qui ne se précipite pas. Je suis déçue, parce que j'ai envie de le revoir. Et quand je le quitte, je ne sais si je le reverrai jamais.
Je n'ai pas le tempérament minaudeur. S'il faut relancer, je le fais. Je le rappelle sous un prétexte de travail. Quelques jours plus tard, nous finissons de dîner. A la réflexion, deux choses me plaisent en lui : ses yeux et ses mains. Qu'on ne se méprenne pas, je n'ai pas passé le dîner à le regarder, comme on tourne indiscrètement autour d'une statue. Nous avons aussi parlé, et nous nous sommes aperçus que nous aimions tous deux Courbet. Nous ne connaissons, ni l'un ni l'autre, Ornans, nous décidons donc de passer trois jours dans le Jura natal du peintre.
Le séjour fut délicieux. François s'était montré gentil, amusant, il racontait très bien les malheurs de Courbet avec la colonne Vendôme. Mais il n'était pas amoureux du tout. Tendre, oui. Comme une idiote, je commençais à m'attacher à lui. Et je ne percevais aucune réponse à mon élan. Ni amour ni vrai désir. Je devenais assez hésitante. Je craignais de souffrir. Lui affectait de ne rien voir de mon malaise, maintenait sa distance en pratiquant une ironie affectueuse que je trouvais lassante. Je le revoyais avec plaisir. Mais la frustration était d'autant plus aiguë qu'à chaque rencontre je reconstituais ma provision d'illusions.
J'ai essayé, peut-être trop, d'obtenir de lui un début d'explication. A chaque fois il s'est dérobé et s'est campé dans sa distance. Il m'aimait bien, c'est-à-dire pas du tout, alors que je commençais à l'aimer vraiment. Je décidai, pour me protéger, de rompre en douceur.
C'est alors qu'il me proposa un voyage en Écosse. J'acceptai en considérant intérieurement l'Écosse comme notre dernière chance. Nous passâmes la première nuit à Inverlochy Castle, l'œuvre d'un Viollet-le-Duc écossais. Le dîner se déroula de façon insolite. Comme la salle à manger du rez-de-chaussée était pleine, le maître d'hôtel nous proposa de nous servir dans la salle de billard. Une table y fut dressée. A la fin du dîner, les diplomates anglais, qui recevaient des diplomates russes passablement éméchés, nous offrirent un spectacle divertissant. Les Anglais s'arrangeaient de toute évidence pour perdre les parties de billard, les unes après les autres. François me commentait leur manège, il se montrait gentil, presque tendre. C'est une soirée que je n'oublierai jamais.
Je ne sais pourquoi, j'eus l'intuition qu'il était disponible. Je me lançai. Pour une fois, il n'esquiva pas tout à fait l'explication. Mais je sentis une intense réticence, une réserve qui paraissait le dépasser. J'insistai. Sa ligne de défense rompit soudainement et dégagea la voie d'un mélange de résolution et de résignation.
- Je vais te raconter ça sous la forme d'un apologue. C'est quelque chose que je n'ai jamais dit à personne. Pas même à mon ex-femme. Connais-tu l'abbé de Choisy ? C'est un abbé de cour de la fin du XVIIe. Tu sais que les enfants de rois étaient souvent élevés avec un autre enfant du même âge qu'on appelait un menin. Choisy fut à peu près le menin de Philippe d'Orléans, le frère de Louis XIV. La mère de l'abbé de Choisy était une ambitieuse. Elle était prête à tout pour que son fils occupât cette fonction stratégique d'être à la fois le compagnon de jeu et le jouet de Monsieur frère du roi. As-tu vu cette toile qui met côte à côte Louis XIV à douze ans environ et Philippe d'Orléans qui en a donc dix ? Leur mère, Anne d'Autriche, se penche sur eux. Ils font face à deux cardinaux, Barberini, et Mazarin. Cette peinture n'a rien de très extraordinaire, à un détail près. Philippe d'Orléans est habillé en fille. Tout le monde sait qu'il aimait, comme Henri III, s'habiller en femme. Or la mère du futur abbé de Choisy, et c'est l'abbé qui le raconte, avait trouvé dans cette manie une façon d'établir une complicité entre Monsieur et son fils. Elle prit donc l'habitude d'habiller Choisy en fille. Monsieur demandait aussitôt à ce qu'on fît de même pour lui. Mme de Choisy, aimait tenir cet enfant par son vice et y pourvoyait. Choisy attribue son propre goût du travestissement à cette manœuvre maternelle. Dans ses Mémoires, il explique n'avoir jamais pu se détacher de cette manie plus prenante encore, insiste-t-il, que le jeu. Il raconte ainsi longuement et avec humour ses aventures dans les périodes assez longues où il vivait en femme. Or ses goûts ne le portaient nullement vers les hommes, uniquement vers les femmes, soit costumées en homme, soit très féminines. Les deux situations lui plaisaient également. Eh bien! Voilà, je suis comme lui…
Il me regarda intensément, comme si j'étais capable de crier son secret dans le restaurant.
Je m'étais décidée, comme quand j'avais foncé pour lui faire sortir son aveu. L'instinct me dictait que c'était le moment de le libérer de ce tabou. Tout de suite. Je ne me posais pas la question de la façon dont je réagirai à son travestissement. Simplement je tenais à aller au bout des choses. Dans la chambre, je lui dis de choisir ce qui lui plaisait dans mes affaires. Comme il était mince, il devait pouvoir enfiler beaucoup de mes vêtements, bien qu'il fût plus grand que moi, peut-être de cinq centimètres.
Pendant qu'il enfilait l'une de mes chemises de nuit, je me déshabillais. Nous étions embarrassés.
Tard dans la nuit, rassuré par l'obscurité, il me parla plus librement en désordre : de son enfance, de ses parents, de sa vie érotique. Le lendemain matin, nous avions prévu d'aller à Édimbourg. Dans la voiture, je revins sur son habitude.
Nous fîmes alors quelques boutiques à Édimbourg. J'étais curieuse de ses préférences. J'essayais de deviner, à travers elles, ce qui pouvait me rapprocher de lui. Nous faisions comme si ces affaires m'étaient destinées. Il acheta une chemise de nuit et un chemisier. Je lui demandai s'il voulait aussi des sous-vêtements. Il rougit et fit un geste de refus. Puis, dans un autre magasin, il acheta une jupe. J'étais très attentive à sa nouvelle façon d'être avec moi. J'étais passée de son côté. M'avoir mis dans la confidence l'avait libéré. Ma présence lui permettait d'acheter plus naturellement. J'attachais en plus du prix au fait que ce secret partagé eût créé entre nous une connivence que je n'avais jamais encore éprouvée avec personne. François se révélait très différent de l'homme que j'avais connu. Il me manifestait une tendresse et une attention qui me touchaient. Notre voyage avait commencé comme les vacances touristiques d'un vieux couple qui aurait trompé sa lassitude réciproque en cultivant des goûts communs. Ce n'était pas ce que je cherchais avec François. Notre escapade reprenait maintenant son sens. Nous visitâmes brièvement Édimbourg et nous retournâmes à l'hôtel. J'aidais François à mettre et essayer ses vêtements féminins. Je voulais à la fois lui montrer ma complicité et essayer d'en deviner le mode d'emploi.
Je ne songeais plus à rompre, tant nos relations paraissaient prendre un cours nouveau. Bien sûr, je me demandais un peu comment elles tourneraient, si cet auto-érotisme que je voyais affleurer dans le travestissement évoluerait et comment. Ces questions ne m'inhibaient pas. J'éprouvais même de la curiosité.
S'engagea alors une longue étape en palier. François ne se lassait jamais de venir près de Pithiviers, dans la maison que j'avais héritée de mes parents. C'était un grand bâtiment sans style du XIXe siècle à deux étages au centre d'un village. Un vaste jardin, délimité par le principal corps de bâtiment et les deux ailes de la maison et par un haut mur de pierre, prolongeait les pièces du rez-de-chaussée. Si bien que la maison, la piscine et le jardin formaient un espace abrité des regards. Cette clôture importait au plus haut point à François. Car il s'habillait en femme à la maison. Il revêtait une jupe et un corsage, ou une robe, et des chaussures de femme. La nuit, il mettait une chemise de nuit. L'habitude aidant, je n'y faisais plus attention. Quand je le regardais, il restait un homme avec quelques vêtements de femme. Il ajoutait, comme pour me mithridatiser, des pièces de vêtement : soutien-gorge, collants, ou même des bas, etc. J'affectais de ne pas remarquer ou au contraire, je lui disais un mot gentil. Je n'éprouvais ni excitation ni répugnance. Parfois même, j'appréciais certaines tenues. Et il en avait une grande variété. Il possédait des vêtements de bonne qualité et de style très classique. Je commençais à comprendre ses préférences vestimentaires et à identifier la part de fétichisme. Il arrivait souvent que nous travaillions ainsi de part et d'autre de la pièce qui me servait de bureau. Je m'aperçus qu'en femme, il s'associait volontiers aux travaux ménagers. Sans en abuser, je trouvais agréable cette absence de ségrégation entre nous.
Le principal inconvénient de cette pratique était que, dès qu'il avait revêtu ses effets féminins, j'avais le plus grand mal à le faire sortir, tant il répugnait à se changer. D'un autre côté, il était attentif à me faire toutes les concessions nécessaires et je sentais à quel point il m'était reconnaissant de ma tolérance et de ma complicité. Nous parlions beaucoup de son travers, trop, car nous finissions par le faire de façon itérative, en rabâchant les mêmes discours connus d'avance. En somme, j'avais l'impression d'avoir fait le tour de la question.
Arriva la soirée du 31 décembre 1992. Nous avions décidé de réveillonner en tête à tête. J'étais allée seule acheter notre repas de réveillon. Quand je revins, je cherchais François. Je le découvris dans la salle de bain. Il portait une perruque et s'était maquillé. J'eus un geste de recul. Je lui tournai le dos et je m'enfuis. C'est vrai, je n'avais pas aimé cette vision. Jusqu'à ce moment, l'identité de François n'était pas affectée par le travestissement. Les quelques vêtements, qu'il portait, n'en faisaient pas un être différent de celui que j'avais connu et que je voyais toujours à Paris dans la vie courante, habillé en homme. Ce penchant était neutre, parfois ridicule, plus exceptionnellement charmant. Voilà tout. Soudain, j'avais vu surgir un "travesti". Une horreur du trottoir. Un personnage grimaçant, une caricature grossière de femme qui n'en retenait que les traits les plus vulgaires, ceux qui répondaient aux fantasmes masculins qui me répugnaient le plus. Il pouvait m'arriver de rêver d'être une prostituée, mais pas comme ça. J'étais près de pleurer. Je sentais monter, en plus de cette forte émotion et de la colère, une vague de désespoir. François arriva. Il avait retiré sa perruque et son maquillage de clown. Il avait même retiré ses jupes. Il portait une robe de chambre. Il était embarrassé. Je ne sus s'il venait s'excuser, me consoler ou simplement aux nouvelles. Je me dominais. Si nous en restions à ce choc, toute notre vie commune, et pas seulement un réveillon, risquait d'être gâchée. Je suivis encore mon intuition. Il fallait rétablir la relation de connivence. Je devais effacer ce réflexe de rejet de sa mémoire comme de la mienne. Sinon, j'allais craindre en François la renaissance toujours possible de ce "travesti". Ce pantin serait à jamais virtuellement présent dans ma relation avec lui. Je le sentirai rôder derrière les précautions qu'il prendrait pour me ménager :
Je lui pris la main et nous retournâmes dans ma salle de bain. C'était une vaste pièce qui prolongeait ma chambre, sans aucune séparation, si bien que je pourrai par la suite assister de mon lit au véritable spectacle des interminables préparatifs de François. Il s'était déjà méticuleusement rasé. Je m'appliquais alors à le maquiller aussi bien que je le pus. Je ne cherchais pas à en faire une femme. Je cherchais quelque chose d'intermédiaire, pour féminiser son visage. J'épilais ses sourcils. Je lui passais un fond de teint clair. Je lui appliquai de la poudre, du rose aux joues. J'ajoutai un rouge à lèvres à peine teinté. Je lui maquillai légèrement les yeux. Comme il avait les yeux bleu clair, leur teinte aurait mal supporté un eye liner voyant ou un fard à paupières trop sombre. Quand j'eus terminé, j'étais assez satisfaite du résultat. Je lui proposais que nous choisissions sa perruque ensemble. On en essaya un grand nombre. La meilleure était châtain et assez courte. Elle le changeait sans altérer son identité. Puis, il voulut me maquiller. Il le fit avec beaucoup de douceur et d'application. Je me mis à aimer cette sensation et en même temps je compris ce qu'il ressentait quand je le maquillais. Ces soins exprimaient subtilement sa tendresse. Très attentif, il découvrait mon visage avec une intelligence émouvante. A son tour, il voulut me coiffer. Il le fit maladroitement, mais avec tant d'amour que je n'osais rien dire. Quand il eut fini, nous prîmes un fou rire et je refis ma coiffure. Il me fallut alors revenir aux différentes façons de coiffer sa perruque. Je n'avais jamais utilisé de perruque. Je faisais mon apprentissage. Tous ces gestes étaient aguichants. A la longue son désir était monté et nous avions tout arrêté et fait l'amour. Enlacés, nous revînmes à la glace, il fallait presque tout recommencer. Nous finîmes par nous habiller. Je décidai de mettre une robe fuseau longue. François venait sans doute d'acheter un ensemble du soir pour cette occasion. En tout cas, je ne le lui avais pas encore vu. C'était une immense jupe très ample, plus ou moins assortie à un haut moiré. Il s'enroulait dans un grand châle. Je le regardais faire. La difficulté de monter l'escalier avec sa jupe bouillonnante, de la relever d'un geste léger du poignet, de tenir en même temps son châle tout en vacillant sur des escarpins l'excitait au point de lui faire faire de continuels allers et venus.
Nous préparâmes le repas. Puis il s'absenta et revint couvert d'un petit chapeau noir à voilette qui estompait ses traits. Après le dîner, légèrement enivrée, je m'enfonçais dans un univers où mes repères se mirent à flotter. Nous nous caressions, je frôlais avec plaisir ses bas fins. J'avais moi-même mis un collant très doux. Il me caressait avec une science délicate de l'effleurement, en mêlant douceur féminine et fermeté masculine. Je m'efforçais en frôlant ses bas avec les miens de me représenter ce qu'il ressentait quand il me caressait. J'essayais d'atteindre ses lèvres à travers la voilette, je goûtais un rouge à lèvre fruité. Je lui empruntais son voile et nos lèvres s'effleuraient à nouveau. Pour la première fois, ces parures féminines étaient pour moi une source d'excitation supplémentaire. J'éprouvais un plaisir nouveau à fouiller sous ses jupes. Jouissance à multiples degrés, comme reflétée par une infinité de miroirs. Une forme de trouble narcissique me faisait m'aimer moi-même dans ce double masculin. En même temps, je retrouvais la jouissance que procurait mon pouvoir de donner du plaisir. Lui se montrait beaucoup plus entreprenant qu'avant. Cet homme qui perçait sous ces voiles de femmes restait entièrement viril. Sa perception du désir féminin devenait beaucoup plus sensible. Je trouvais un mélange dans ses caresses et dans ses postures de masculinité et de féminité qui me troublait sombrement. Par une sorte de retenue, il arrivait à faire monter le désir jusqu'à l'orgasme puis, aussitôt, ou, après un temps d'apaisement, à provoquer une nouvelle éruption intérieure de désir. Nous avions choisi un canapé pour le long flirt sensuel qui reprenait inlassablement après que nous eûmes plusieurs fois fait l'amour. Aujourd'hui encore il m'arrive de regarder pensivement ce canapé qui paraît nous avoir oubliés.
Nous nous étions démaquillés ensemble. Je dus lui apprendre à utiliser mes produits. Je m'amusais à lui parler tantôt au féminin, tantôt au masculin, pour le troubler. Il n'osait pas parler lui-même au féminin. Puis nous nous couchâmes.
Le lendemain, ni l'un ni l'autre n'avions rien renié de la soirée passée. Nous étions heureux. Après notre toilette, comme la veille, nous nous maquillâmes réciproquement. Il s'habilla complètement en femme, remit sa perruque et sa voilette. Il portait un strict tailleur droit à revers de velours noirs que je lui ferai remettre bien souvent. Comme je commençais à percevoir qu'il aimait alterner des situations où nous intervertissions les rôles et celles où nous étions deux femmes, je mis par provocation un pantalon noir. C'est vrai, je m'étais faite à son style de travestissement. Mais je tenais à ce que sa toilette ne masquât pas l'homme qu'il était, en respectant sa personnalité et en ne le rendant pas caricaturalement féminin. Il était très attentif à mes tenues. J'aimais cette attention et il approuvait le style que je choisissais. En tout cas, nous nous comprenions à demi-mot. J'éprouvais la même sensation équivoque et agréable, que la vieille à le caresser sous sa jupe. J'éprouvais l'envie que cette sensation devînt spéculaire. Je remis des bas et une jupe pour retrouver cette impression qui m'habitait depuis la veille, que ce je ressentais, il le ressente et que je puisse, autant que possible, éprouver ses propres sensations. Bien sûr cette communauté émotive était superficielle. Mais elle était tellement nouvelle pour moi que je la cultivais avec délice.
Quand nous revînmes à Paris, nous étions silencieux dans la voiture. Il me semblait que ce silence était lourd de pensées partagées. Mon esprit vagabondait des réminiscences du week-end à de vagues intuitions des futurs possibles. Je me questionnais : où tout cela me menait-il et où ce travers le conduisait-il ? Je ne me sentais nullement coupable. Et pourtant, je ressentais un malaise, je voyais bien que nous nous laissions aspirer dans une sorte de vortex. Je pressentais qu'il regardait cette évolution avec plus de volupté que d'inquiétude. Je n'éprouvais pas vraiment de crainte. Je me demandais seulement jusqu'à quel point et pendant combien de temps le charme du week-end opérerait. Je le sentais fragile. Il m'a dit par la suite qu'il se demandait ce qu'il cherchait vraiment et jusqu'à quel point je l'accompagnerais dans cette recherche. Nous nous devinions. Plus que les autres fois, je le voyais frustré, ce matin gris d'hiver, que l'enchantement, son enchantement, n'eût pas plus duré.
Au total, ce Nouvel An avait été un vrai bonheur. Il fallait le prendre comme un bienfait, peut-être fugace, comme autant de pris au néant. François, lui, était entièrement tourné vers l'avenir.
Chapitre 3 : Naissance d'un trav
Peu à peu j'avais appris de François comment lui était venue sa "bizarrerie", comme il l'appelait. En même temps je me documentais et cherchais à savoir ce que professaient les psychiatres.
La littérature dominante sur le sujet faisait une description "étiologique" de cette perversion. Comme si, à un moment donné, le sujet avait subi un traumatisme psychologique, à partir duquel le travesti avait commencé à s'embrouiller dans les genres. Et je ne sais si c'était un effet de cette littérature ou une preuve de sa pertinence, beaucoup de trav semblaient garder le souvenir de leur première expérience de travestissement ou croyaient le garder. Les confessions au Minitel, comme les trav de chair et d'os que j'allais rencontrer, étaient prodigues de ce genre de récits des origines.
Chez François, le travestissement paraissait natif. Il ne se rappelait pas l'instant où lui fut révélé son destin de travesti. Très tôt dans son enfance, il s'était senti attiré par l'univers des filles et par leurs vêtements. Attirance d'abord refoulée. Pas continûment, mais sélectivement, selon les circonstances et les témoins. C'est à peu près ce que disent les autres trav, à l'exception de quelques rares vocations tardives.
Quand il le pouvait, rarement en fait, il pratiquait les jeux de fille. Mais fils unique, dans le système scolaire très ségrégatif de l'époque, il n'avait pas connu la mixité. C'est pourquoi les occasions de partager les jeux des filles avaient été si rares.
L'assignation sociale des jeux et des activités à chaque sexe était probablement plus impérieuse qu'aujourd'hui. Il ne croyait néanmoins pas que ces données eussent eu une influence sur sa déviation. Il pensait qu'il aurait été tout aussi trav, s'il était né en 1993. Simplement il aurait peut-être vécu une vie moins frustrante.
Voici le témoignage de Sybille : "…il m'arrivait parfois de partager les jeux des filles de mon âge. Je me souviens d'une petite maison forestière abandonnée que nous avions décidé d'aménager. L'une des filles l'avait même interdite aux garçons. Personne n'a relevé que j'en étais un."
La découverte que François fit de son attraction vers le travestissement ne se fit pas comme une révélation. Elle fut progressive.
Ses premiers souvenirs remontaient à la maternelle (l'histoire est tellement stéréotypée qu'elle ressemble à un cas de Stoller !). Cela se passait à Paris, avenue des Ternes sur le pont qui enjambe la ligne de chemin de fer. Une inspiration irrépressible le prit et il souleva les jupes de petites filles qui le précédaient. Vociférations maternelles. Les mères se déchaînèrent contre le petit mâle trousseur qu'elles voyaient émerger de l'enfant. S'il avait bien vu qu'il était pénétré dans un espace interdit. Il ne comprit pas où était l'effraction. Il se sentit "en perdition", c'étaient ses propres mots. Il est tentant, quoique hasardeux, de transformer cet incident en germe de son attirance pour le travestissement. C'en était sûrement une étape. Il restait convaincu que son orientation trav était plus ancienne et plus fondamentale.
C'est à peu près à cette époque qu'il situait son aimantation par les vêtements de femme. Vers huit ou dix ans, il essaya les vêtements de sa mère. Il flottait dans ses jupes et nageait dans ses chaussures. Là encore, tous les récits de trav se ressemblent. Pendant leur enfance, certains racontent même avoir fait les poubelles pour se procurer des vêtements de femme.
C'est à ce moment de sa vie que commencèrent à se dessiner les fantasmes qui allaient se déployer indéfiniment autour de quelques thèmes dominants. Il se rêvait habillé en fille, comme l'étaient les jeunes filles de l'époque, en robe d'été, avec des jupons à volants. Il se construisait des scénarios où, par taquinerie, une fille s'habillait comme lui, ou "mieux", précisait-il, l'habillait comme elle. Ils allaient ainsi à l'église du village de ses vacances comme de "futures communiantes". J'ai remarqué depuis la prégnance de ce fantasme d'introjection du travestissement par une fille ou une femme. Le travesti aime à s'imaginer qu'on le force à s'habiller en femme ou qu'au moins on l'y pousse.
La question de la solitude est essentielle pour les trav. François avait toujours rêvé d'une femme complice, tante, cousine, amie. François pensait avoir croisé et laissé passer la chance d'une tante complice. Il eut en effet l'impression que le destin avait hésité une première fois. Sa tante maternelle soupçonnait son penchant. Elle l'avait surpris un jour portant l'une de ses jupes et ses bas, assis à une table de travail. Elle avait senti son malaise. Elle était en tout cas restée un long moment derrière lui. François a ensuite beaucoup regretté de ne pas s'être carrément découvert à cette tante.
Il pensait égoïstement qu'il aurait pu obtenir d'elle une sorte de complicité qui lui aurait donné accès à une garde robe qui le fascinait. La mère de François était en effet morte lorsqu'il avait douze ans. Il avait alors fondu sur les vêtements de sa mère, jusqu'à ce qu'ils fussent confiés à cette fameuse tante. De cette garde-robe, il convoitait particulièrement les grandes robes du soir. Il me les a décrites plusieurs fois. Il les a toutes essayées en cachette. Une toute en tulle avec des volants de dentelles qui se superposaient et la faisaient bouffer. Une autre, brodée et décolletée. En ce temps-là, à la fin des années cinquante, les robes du soir, me racontait-il, étaient un objet magique qui n'avait rien de commun avec la confection actuelle. Les robes fourreau étaient tapissées de soie à l'intérieur, des baleines en soulignaient les formes. En se glissant dedans, il avait, disait-il, la sensation de s'infiltrer dans de la "soie armée". Il se délectait de ne pouvoir marcher qu'à tout petits pas. Dans la glace, il se regardait inlassablement. Il y voyait une fleur émergeant de ce vaste décolleté et de cette longue jupe filiforme. J'étais frappée de voir comment ces souvenirs remontaient de sa mémoire à l'instant où il en parlait, comme s'ils étaient restés tapis en lui, mais bien frémissants, n'attendant que d'être sifflés. Ces détails, afin de montrer à quel point, il avait gardé une imprégnation photographique, auditive, sensorielle de ces robes. Il pouvait évoquer indéfiniment ces impressions fanées. Et il en parlait avec une émotion communicative. Le fait que tous ces vêtements fussent ceux de sa mère, qu'elle les eût peut-être portés, peu avant sa mort, n'était probablement pas indifférent. Se réappropriait-il ainsi clandestinement la féminité originelle, celle de la mère ? En tout cas, les vêtements convoités à cette époque le seront pour toujours.
Les débuts de Sybille, un autre trav, furent moins solitaires. On retrouve le schéma toujours un peu suspect du travestissement "imposé" par l'extérieur : "Le déclic, selon moi est intervenu lorsque ma sœur - qui devait s'ennuyer ce jour là! - s'est amusée à m'habiller en fille. Jupon, robe, chaussures, foulard. Elle s'est beaucoup amusée et me trouvait très jolie en fille. J'étais heureuse. Elle m'a fait tourner, ma robe dansait... Et puis, elle m'a présentée ainsi à notre mère, qui s'est montrée amusée. Mais pourquoi ai-je demandé à recommencer le mercredi suivant? Ma sœur s'y est prêtée encore de bonne grâce. Cela a duré près d'une année, jusqu'au moment ou mon père et ma mère y mirent le holà. Entre-temps, j'avais appris à me passer de l'assistance de ma sœur. Je lui empruntais ses affaires régulièrement. Elle le savait, mais n'en parlait pas aux parents. D'active, sa complicité était devenue passive mais n'en restait pas moins réelle."
Stoller m'a intéressée parce qu'il s'attache beaucoup au rôle des "femmes complices". Il leur fait porter une lourde responsabilité, quand elles suscitent ou encouragent le travestissement à ses débuts. Il est plus sceptique sur l'importance et la pérennité de leur fonction lorsque l'habitude du travestissement est bien établie. Toutes les descriptions du travestissement de Krafft Ebing à Stoller en passant pour Havelock Ellis, pour ne parler que des plus talentueux, le confirment : le trav, contrairement à François, trouve souvent une mère, une tante une sœur, des cousines ou qui l'on voudra pour le travestir. Apparemment, j'arrivais un peu tard.
François décrivait ses relations avec ses parents comme ambivalentes. Il ressemblait physiquement à sa mère, comme le prouvaient les photos qu'il m'avait montrées. Il pensait tenir aussi d'elle psychologiquement Elle était, m'avait-il dit, excellente pianiste, écrivait et dessinait à merveille, et aurait eu en plus beaucoup de charme. L'idéalisait-il ? Je peux témoigner qu'elle était belle, elle avait été mannequin pendant quelques années. Il avait conservé son "book". La vie de cette mère avait pourtant été un fiasco. Il m'a raconté que, quand il était enfant, ils se jetaient dans les grands taxis G7 de l'époque, avec leur intérieur en velours pelé et leurs chauffeurs russes. Au fond de la voiture, il était délicieusement submergé par les grandes robes de sa mère et envoûté par ses récits. Elle l'emmenait ainsi au Marais, lui faisait visiter les hôtels particuliers et lui en racontait l'histoire. Chaque hôtel, selon elle, était hanté par des amours impossibles, des crimes mystérieux et des passions brûlantes. Ces histoires sans doute imaginées se mélangeaient indiscernablement au réel.
Cependant peu à peu les rapports entre sa mère et son père se dégradèrent. Il ressentait confusément qu'elle s'engageait dans une sorte de dérive. Puis elle était morte tragiquement. Il n'a jamais connu toutes les circonstances de ce décès.
Pendant son enfance, son père incarnait au contraire les valeurs d'action, de positivité et de sobriété verbale masculines. François intériorisait la censure de sa propre sensibilité que lui imposait son père sans seulement s'en rendre compte. Il racontait avec amertume avoir souvent été dans la situation d'affecter d'adhérer à la vision du monde de son père tout en se sentant plus proche de celle de sa mère. Bien entendu ces deux visions s'excluaient. Il endossait ainsi le jugement de son père sur sa mère. Mais, en la condamnant, il se condamnait lui-même. C'est probablement dans cette tension qu'il avait acquis la haine de lui-même. En tout cas, j'ai, dès les premières rencontres, senti qu'il ne s'aimait pas. D'où, je crois aussi, sa difficulté à aimer.
Arriva la puberté. Là, il ne pouvait s'empêcher de s'exprimer en baissant la voix. Il éprouvait encore les censures de son enfance. Les premières érections, les premières montées de sève, tout cela fut entièrement associé au travestissement et détermina son orientation érotique. Il était en plein fétichisme. Il investissait les vêtements de femme d'un contenu érotique exclusif de tout autre objet. Puis il associa onanisme et travestisme. Comme bien d'autres travestis, il ne parlait à personne de ce qu'il ressentait. A l'école, il donnait au contraire le change et s'imposait classiquement des comportements qui ne lui étaient pas naturels. Il se percevait comme un paria que son secret, qui devait rester impénétrable, enfermait dans la solitude et protégeait de la déchéance.
Les trav sont prolixes de ce genre de descriptions des premiers émois. Il leur en reste, devenus adultes, toujours quelque chose. La vue de certains types de vêtements ou de certaines pièces entraînent un affolement sensuel.
Ces trav étaient-ils si différents des autres enfants, garçons ou filles ? A cette époque, tous les adolescents subissaient une vie sexuelle frustrante. Les filles qu'ils convoitaient étaient inaccessibles. Quant aux filles, elles étaient supposées ne pas prêter attention aux garçons. Elles étaient la dernière génération à défendre une vertu hypostasiée . Mais l'avenir, disait François, comportait pour les autres adolescents la promesse d'une vie érotique épanouie. Au trav qu'il était, le futur ne réservait, croyait-il, qu'une cascade de dissimulation et de culpabilité. Dans l'immédiat, sa vie érotique était cachée. Il attendait avec impatience, tous les soirs après le lycée, d'être seul dans l'appartement de ses parents pour s'habiller en femme. Il avait gardé un souvenir très vif de cette époque. Quand la femme de ménage s'attardait, il s'emportait contre elle, car elle retardait et abrégeait l'instant tant attendu. Puis une fois en femme, il guettait anxieusement les bruits familiers de l'immeuble : l'ascenseur qui passe à l'étage sans s'arrêter ou le bruit atténué d'une clef dans la serrure de la porte voisine. Il me racontait sa précipitation tremblante, si le bruit était proche. Soudain, il reconnaissait la façon d'ouvrir la serrure de son père. Il arrachait ses vêtements de son corps aussi vite qu'il le pouvait. Il poussait en hâte les vêtements, mis en bouchon, sous son lit. Puis il attendait anxieusement le premier instant de solitude pour les remettre à leur place. Comme pour beaucoup d'enfants, son lit était son seul lieu d'intimité. Et la nuit, travesti sous les couvertures, il faisait semblant de dormir quand ses parents passaient la tête dans sa chambre. Toute cette demi-volupté volée lui avait laissé un souvenir amer, mais peut-être pas si différent de ceux de beaucoup d'autres adolescents.
Le travestissement l'avait hanté pendant les longues années de dissimulation, d'oppression. Il subissait un besoin irrésistible, tyrannique de se travestir. Outre la frustration, il se rappelait la honte, le secret jalousement protégé contre les questions pertinentes et indiscrètes. Il se voyait à jamais exclu d'une vie normale. Il pensait ne jamais se marier. Il se maria néanmoins, mais n'eût pas d'enfant. Il se reprochait de ce fait, d'être le terme de sa lignée, défaillance très sensible.
L'obsession du travestissement le détournait des autres, des femmes comme des hommes d'ailleurs. Alors que la presse grand public étalait les histoires de transsexuels célèbres, le plus étonnant, à mes yeux, est que l'idée de vivre en femme ne lui soit même pas venue à cette époque! Du moins le prétendait-il. Me disait-il toute la vérité ? Il savait que j'étais attentive à d'éventuels signes de transsexualité. Comme les autres trav, il brouillait les pistes. Il taisait tout ce qui aurait pu m'inquiéter. Son travestissement était assurément très fétichiste, ce qui me détournait de la piste du changement de sexe. Sans en être certaine.
Quand ses parents s'étaient aperçus de ses penchants, ils avaient réagi libéralement et avec intelligence. Il fut, reconnaît-il, pris à contre-pied, car il s'attendait à être traité avec intransigeance. Son père s'était renseigné, puis l'avait persuadé de rencontrer deux spécialistes connus de ces problèmes dont il lirait plus tard la littérature. Il était allé à une entrevue avec chacun et avait esquivé. Il invoquait deux raisons: la honte d'aborder ces questions et le refus d'abjurer le travestissement. Or il croyait que les médecins s'efforceraient de le convaincre de ne plus se travestir. Son père n'insista pas. Les psys avaient sans doute expliqué au père que la cure ne pouvait fonctionner que si le patient était demandeur. Il était probablement aussi informé que le pronostic de "guérison" était très mauvais. Je réussis, plus tard, à convaincre François de consulter un psychologue. Il se débrouilla seul, ou plus exactement rencontra une femme par l'intermédiaire d'un autre trav. Il se rendit à quelques séances puis eut l'impression de perdre son temps en débitant d'inutiles monologues. Le but de ces visites n'était d'ailleurs pas clair. Il commençait à s'épanouir et ne souhaitait en rien rompre avec le travestissement, ni être aidé à l'assumer, ce qu'il faisait très bien tout seul.
François a souvent rencontré, sur le service du Minitel trav, des adolescents qui se travestissaient. Ce qu'ils disaient lui rappelait mot pour mot ce qu'il avait vécu. Souvent en pire. Car les parents étaient en général désarmés face au goût de leur enfant. La réaction la plus fréquente consistait à engueuler l'enfant et à le mettre en demeure de renoncer à ce penchant. Parfois en accompagnant cette injonction d'une bonne raclée et de l'autodafé des vêtements du pénitent qui jurait d'abjurer et n'en pensait pas moins. Puis les parents, même les gens les plus frustres, réfléchissaient, consultaient plus ou moins à mots couverts et accompagnaient leur enfant chez le médecin de famille ou chez un psychologue. Ce contact n'apportait à peu près rien à l'enfant. Au moins, était-il utile aux parents en les incitant à plus de compréhension. En découvrant, cette déviation, on ne sait en effet jamais quelle est l'orientation profonde de l'enfant : crise de travestissement vite oubliée, travestisme durable, nature transsexuelle. Il faudra attendre plusieurs années pour que le sujet en sache plus. Faut-il le soutien d'un psychologue? Personne n'en sait rien, de toute façon c'est à l'adolescent d'en décider. En tout cas, François était convaincu que seuls des trav pouvaient offrir une vraie sympathie et déculpabiliser l'enfant. Il ne méconnaissait pas le risque que la rencontre de trav adultes par un adolescent fût détournée à des fins érotiques. Mais un adolescent qui se perçoit comme une fille, objectait-il, est de toute façon exposé à ce genre d'expérience. Le but était de l'aider à vivre sa déviation le moins mal possible, sachant que personne ne l'éradiquerait.
Sur le Minitel, un trav avait fait une sorte d'appel à témoins en demandant aux autres trav comment leur famille avait réagi quand elle avait appris qu'ils s'habillaient en femme. Première constatation, tous les "témoins" avaient été pris, si j'ose dire, la main dans le sac. Ensuite, réaction des proches. Après la crise originelle provoquée par la découverte, s'était installé en général un nouvel équilibre. Tout le monde savait mais personne n'en parlait plus jamais. C'est à peu près ce qui s'était passé pour François. Chacun savait, mais personne ne disait rien.
François considérait le travestissement, dans le sens propre du terme, comme un handicap. Pas comme un vilain défaut, mais comme un fardeau, tellement pesant qu'il faisait obstacle à un quelconque accomplissement. Puisque le premier de tous aurait été de se féminiser plus ou moins. C'était peu dire que je le trouvais faiblement investi dans son travail. En était-ce une conséquence ?
Certains trav et beaucoup de transsexuelles organisent leur vie en fonction de ce déterminisme. Sachant, dès leur adolescence, qu'ils changeront d'identité, ils en tiennent compte pour orienter leurs études, puis effectuer leurs choix professionnels. La fonction publique est considérée comme un bon refuge : on m'a dit qu'un ingénieur général des Télécom est ainsi une transsexuelle (homme vers femme). Il est d'ailleurs, paraît-il, dans l'annuaire de l'X, la seule femme de sa promotion, à une époque où Polytechnique n'admettait pas de filles.
Au sortir de l'adolescence, le vécu du travestissement change de nature avec l'acquisition progressive de l'autonomie : le logement, l'indépendance financière, la liberté de conduire sa vie à sa guise… Le hasard avait permis à François de rencontrer quelques femmes. Mais j'étais la première à qui il eût avoué son penchant. Sa vie a donc tourné au moment où il m'a rencontrée. Peut-être en partie parce qu'il m'a connue. C'est à ce moment qu'il a abjuré le travestissement cryptural. Y a contribué aussi la rencontre des autres travestis à travers le Minitel. Il a alors progressivement accepté sa déviation et décidé de l'assumer Le temps des frustrations était révolu. Ou presque.
Mais celui du mensonge continuait. Les trav ont une sorte de mensonge sacré, un peu à la manière des chi'ites - qui se protégeaient ainsi des persécutions sunnites - un mensonge autorisé qui est la sauvegarde de la population trav. La tendance majoritaire des trav est de dissimuler leur vie trav. Ce qui leur impose d'accumuler les mensonges quotidiens. François, en me révélant son problème, avait brisé sa solitude et ouvert la boîte de Pandore. Or ces travestis cachés à leur épouse sont nombreux. Beaucoup de femmes, lorsqu'elles entendent le ronflement familier et rassurant de leur gros mari moustachu dans son pyjama de coton à larges rayures, n'imaginent pas que leur homme rêve à l'instant de porter leurs chemisettes de soie.
Les trav qui mentent à leur femme ou à leur maîtresse commettent un mensonge assez lourd de conséquences. Beaucoup sont coincés, soit par l'ancienneté de la dissimulation, soit par ce qui accompagne le travestissement. L'ancienneté, puisque l'aveu de dix ou vingt ans de mensonges ne sort pas de la bouche si facilement. Les "à côtés" du travestissement, car tant qu'il ne s'agit que de s'habiller en femme, bien d'autres femmes auraient ma réaction et le toléreraient. Mais il s'agit aussi, dans certains cas, d'admettre que leur cher époux passe à la casserole!
L'expérience montre enfin que quelques trav ont une autre raison, vitale, de mentir à leur femme. Ils ressentent un tel attrait pour la vie de femme qu'ils ne s'arrêteraient plus s'ils faisaient le premier pas. Leur vie de couple, de père de famille leur sert d'attracteur vers la normalité. J'en ai connu plusieurs qui avaient une claire conscience de cette situation.
Bien des femmes réagissent très mal au travestissement de leur homme. Répulsion, honte, ou simple conformisme, elles ne surmontent pas cette hostilité. C'est leur droit. Elles doivent savoir que ce refus peut être fatal à leur couple, qu'il introduit dans la vie du mari une frustration si puissante qu'elle conduit presque fatalement à des écarts de conduite et à des fissures de la vie familiale. Et c'est à dessein que je recouvre la réalité de ces euphémismes pudiques!
François m'a fait le récit de sa vie de jeune trav. Là encore tous les trav suivent à peu près les mêmes itinéraires. Il a fait ses premiers achats vestimentaires, quand il était étudiant. Il habitait enfin seul. Il se rendait au Bon Marché. Il mourrait de peur. Comme si son secret allait être tonitrué par les hauts parleurs qui distillent la musique d'ambiance. Je me rappelle une anecdote. Il n'avait pas compris le système des tailles. Il commença par demander une jupe, comme s'il avait été chargé d'une commission. Il s'efforçait de s'exprimer avec distance. Et faisait semblant de faire un effort pour se rappeler ces choses de femmes, si étrangères… Il se lança enfin :
Plus tard, comme tous les trav, parallèlement à ces achats faits en homme dans les grands magasins, il recourut à la VPC. Il faut savoir que certains trav, cas de fétichisme absolu, dialoguent sur le Minitel, catalogue en main. Enfin, il y a les VPCistes coquins, dont les catalogues ne font pas dans la poésie. L'avantage de la VPC est double, on l'a compris : l'anonymat et les prix bas.
Nombreux sont les trav qui relatent complaisamment dans le Minitel l'excitation qui entourait l'achat en VPC. D'abord en feuilletant et en refeuilletant le catalogue. En faisant leur choix puis en éliminant, par souci d'économie. Commence alors l'attente. Arrive le paquet, avec ses déceptions, révélées dès le courrier d'accompagnement : absence de certains articles renvoyés à une livraison ultérieure ou oubliés. Le trav ouvre le paquet fébrilement. La main tremble tant qu'elle file un nouveau bas, force la fermeture éclair d'une jupe, déchire une bretelle de soutien gorge. C'est le moment voluptueux, peut-être, disent-ils, le meilleur que puisse connaître un trav : cet instant où il se demande si la jupe ira, si elle sera suffisamment rétrécie au genou pour mettre en valeur le galbe des hanches - encore que les trav, quand ils ne s'habillent pas en 50, ont, malheureusement pour eux des hanches de parachutistes -, si la robe va passer (les robes sont évidemment plus difficiles à acheter). Certains articles se révélaient décevants. Mais peu à peu François avait appris à lire les photos, à décrypter le sens d'une ombre, à décoder les notices descriptives, à repérer les omissions et ainsi à minimiser ses erreurs.
Je pus comparer sur le Minitel d'abord, puis en les écoutant, les récits des autres trav. Ils présentaient mille similitudes.
Parmi ces confessions publiques et anonymes, certaines renseignent plus sur les fantasmes de leur auteur que sur son histoire véritable. Ainsi trouve-t-on des récits du type de celui d'Octavie qui sont de purs fantasmes. Octavie aurait été élevée en fille, premier garçon après quatre sœurs, par simple mesure d'économie, pour qu'on pût lui refiler les robes de ses sœurs. Toujours à cause de la même et vertueuse parcimonie, elle serait entrée, l'adolescence venue, dans les bals en fille. Car les filles ne payaient pas l'entrée. Qu'importait la tenue, l'essentiel était de participer! Car Octavie dans tout cela n'était certes pas portée au travestissement. Simplement sa gentillesse naturelle lui interdisait de faire de la peine à sa mère; elle se laissa donc éduquer en fille. Puis, plus loin dans son récit, elle racontera avoir rencontré une femme qui aurait tiré parti de sa pratique du travestissement en lui disant :
Elle l'aurait transformée en bonne. L'intéressée s'en plaignait mollement. En fait tout cela était purement fantasmatique. La bonne volonté du trav venait évidemment du fait que toutes ces injonctions comblaient ses vœux. Et que la pression faite par l'entourage venait exonérer le trav de la culpabilité qu'il aurait éprouvée à se travestir de son propre chef. En plus s'y ajoutait un fantasme de soumission, sur un mode mineur - "j'accepte d'être habillée en fille pour alléger le budget familial" - qui passait au mode majeur dans la phase de domesticité avec la concubine. Je découvrirai plus tard que ce récit était inspiré d'un feuilleton canadien publié par une revue érotique. Mais on verra aussi un cas réel où un trav force très tôt un jeune garçon à se comporter en fille.
Les goûts vestimentaires et le style de femme que veulent être les trav ont en général des racines anciennes, en tout cas, ils prennent la forme d'archétypes. C'est-à-dire ici de préférences vestimentaires figées conformes aux modes de l'époque où elles se sont affirmées. Ce qui ne signifie nullement que ce sont là des conduites réactionnelles à ces événements anciens. François prétend que c'est une simple concordance dans le temps. Pour l'observatrice extérieure, beaucoup des fantasmes des trav ont effectivement leur origine dans des impressions très précoces. C'est en tout cas ce qui ressort des nombreuses confidences que j'ai recueillies.
Comment se peut-il que cette habitude les habite à jamais? Je crois, à mesure que je les connais mieux, que cette tendance leur vient de très loin. Je ne saurais en dire la cause. Toutefois je ne peux m'empêcher de penser que quand, par exemple, on exclut hâtivement les causes de type hormonal ou génétique , peut-être est-ce simplement l'instrument d'observation qui est défaillant. En tout cas rien n'interdit de faire de telles hypothèses. Ainsi l'orientation constitutionnelle pourrait-elle être transsexuelle. Ses formes, qui varient du travestisme fétichiste à l'aspiration compulsionnelle au "changement de sexe", seraient, elles, plutôt déterminées par l'histoire des individus. C'est une vague conjecture parmi une infinité d'autres possibles. Intuitivement, je crois, après tout ce que j'en ai vu, plus vraisemblable que le travestisme soit constitutionnel que réactionnel.
Mais revenons aux récits des trav. Sybille encore : "Au cours des années, mon travestissement a-t-il évolué? Un point important peu partagé par d'autres travestis : j'ai été toujours attachée à l'apparence que me donnaient robes et jupes. Autrement dit, j'éprouvais une gêne certaine à porter certains sous-vêtements, petites culottes en particulier. Je pense qu'il s'agit là d'une conséquence de mes premiers travestissements en compagnie de ma sœur. Le port de la petite culotte m'était en effet interdit! Cet interdit, je ne l'ai transgressé que relativement tard. Quant aux scenarii, ils ont toujours été tournés vers un but précis: vivre en femme, comme une femme peut le faire de façon quotidienne et pas seulement lors d'occasions exceptionnelles. Je trouve le plaisir dans tout ce que je fais en femme. Toutefois je n'éprouve pas de plaisir particulier à effectuer les tâches ménagères en femme. Le petit tablier blanc de soubrette, ce n'est pour moi! Au-delà de l'identification féminine qu'il me procure, je trouve le vêtement féminin beaucoup plus agréable à porter. Et sur ce point, je pense être objective. Les drapés, les matières, les ampleurs, les mouvements..." Là encore on trouve une certaine densité de fantasmes disponibles en grand nombre d'exemplaires au bazar du subconscient trav. La proscription imposée par la sœur appartient à une espèce d'interdits quasi érogènes.
Peu à peu, au gré des circonstances, les préférences évoluent, tout en gardant une sorte de permanence. Elles s'adaptent aux modes. Et en même temps elles sont un conservatoire d'impressions visuelles indélébiles. De même s'il s'agit d'impressions tactiles. Les anciens avaient un meilleur mot pour désigner ce que ressent une personne, la cénesthésie. Ainsi l'impression de son propre corps immergé dans l'eau. Toute la peau frissonne de l'infinité de petites sensations que produit le ruissellement de l'eau. Le plaisir du travesti est aussi cénesthésique . Le travesti, et François en était prolixe, multiplie les points de contacts avec l'enveloppe féminine dans laquelle il se drape. C'est la part fétichiste du travestissement. La sensation provoquée sur le corps par une robe ou une jupe est évidemment différente de celle que procure un pantalon. En dehors des impératifs pratiques et des caprices esthétiques - avoir envie de mettre telle ou telle tenue -, ce qui guide une femme dans le fait qu'elle se met en jupe ou en pantalon c'est de montrer ou pas ses jambes. Chez les trav au contraire, c'est le vêtement qui est érotisé (les pantalons de femme peuvent évidemment l'être aussi). Le fétichisme ne fonctionne que s'il s'appuie sur la transgression. Si le port masculin de la jupe se banalisait, celle-ci perdrait aussi son attrait pour les trav. François n'a pas eu l'idée de porter des kilts en Écosse. Et s'il le fit plus tard, ce fut de façon ironique. La jouissance qu'en tirent les trav est d'autant plus grande qu'ils apprennent, en sortant ainsi habillés, à détecter et à savourer les mille riens que sont le frottement des bas, l'enroulement autour des jambes d'une jupe ample, le frôlement d'un corsage de soie, etc.
La vie des trav est dure, principalement parce qu'ils doivent se cacher. Et l'exaltation qu'ils expriment quand ils se blottissent les uns contre les autres, la revendication exaltée de leur condition, mais qu'ils n'osent affirmer qu'entre eux, masquent mal leur détresse. Dans le fond, la plupart perçoivent leur perversion comme une malédiction. Sur le Minitel rose, quelqu'un eut un jour l'idée judicieuse de demander aux trav: "Que feriez-vous si l'on vous apprenait que votre fils se travestissait?" Chacun avait sa réponse. Ils n'étaient unanimes que sur un point : tous prenaient la nouvelle pour une catastrophe!
Et pourtant, si les trav ont la vie difficile, ils ne peuvent pas en accuser la société, car elle n'a rien délibéré contre eux. La loi et la police sont débonnaires. Les expériences que je raconterai plus loin - et on pourrait en citer d'innombrables autres - montrent que la police et la société française tolèrent les trav tant qu'ils respectent la loi et autrui. Il en va de même aux États-Unis, comme en témoigne l'anecdote suivante arrivée à une amie dont il sera souvent question.
L'un des trav que j'aime le plus, Young Lady, a d'abord connu François. Ils ont tout de suite sympathisé. Elle est directeur du marketing dans une société internationale et accessoirement pilote de rallye automobile. Young Lady adore se travestir dans ses voyages un peu partout dans le monde. Cette fois-ci, elle effectue un voyage à San Francisco en compagnie du président de sa société. Elle a en effet un rendez-vous, le lendemain matin, à deux heures de voiture de San Francisco. Son patron est déjà sur place. Elle a prévu de se lever tôt. Elle préfère passer la nuit à San Francisco, pour s'habiller en femme et dîner à l'extérieur. Avant d'aller se coucher, raisonnablement, vers minuit, elle visite brièvement une boîte de travestis. Elle regagne sa voiture, fait un demi-tour litigieux. Une voiture de police l'arrête. Contrôle des papiers, alcootest légèrement positif. Au commissariat, on lui demande de régler une amende de 200 dollars environ, en liquide. Elle ne les a pas. Pas question de carte de crédit :
Hors de question, le rendez-vous du lendemain ne peut être manqué. Elle est toujours en femme, mais ce détail est à peine mentionné dans le procès verbal. Et personne ne songe à le lui reprocher. Un policier la fouille et la met dans une cellule. Pas d'autre solution que d'appeler son président. Elle le réveille et lui explique le problème. Le président prend sa voiture et la somme d'argent nécessaire, fait ses deux heures de route aller dans la nuit. Il arrive au commissariat. Il trouve son directeur du marketing habillé en femme et bien sûr Young Lady n'a toujours pas le droit de conduire. Il l'emmène se changer à son hôtel et la ramène avec lui au lieu du rendez-vous. Il a passé la nuit à véhiculer son collaborateur plus ou moins habillé en femme. Le président est furieux. Mais il ne lui a pas plus reproché sa tenue que la police. Seul commentaire :
Pas d'autre conséquence professionnelle apparente. Probablement une altération plus insidieuse de son crédit professionnel. En tout cas un vigoureux retour à la réalité. Les trav ont tous besoin du surgissement du principe de réalité pour revenir sur terre. Le problème est que le principe de réalité ne les ménage pas toujours. Quant à la société, on peut mesurer qu'elle n'est pas très répressive, ni sur le plan policier ni sur le plan professionnel. Je dirais : plus réprobatrice que répressive.
La population ne les agresse pas non plus ou guère. J'ai amplement pu le vérifier. Alors où est la difficulté ? Dans le seul fait qu'ils ont l'intuition, probablement exacte, que s'ils révélaient ce travers à leur environnement professionnel, familial et amical, cet aveu ne serait pas sans conséquence. Au bas mot, et sous un prétexte quelconque, ils seraient "virés" de leur travail, les amis détourneraient d'eux leurs gosses et leur belle famille leur fermerait son salon. Dans le fond, le travestissement est infamant, comme le sadomasochisme, à peine moins que la zoophilie, la coprophagie et les autres "perversions" qu'on dissimule en général. Ces perversions sont certes mieux tolérées que l'homosexualité au temps d'Oscar Wilde. Ce qui montre au moins que, dans l'histoire trav, le pire est derrière eux. Mais il n'est au pouvoir de personne d'améliorer le sort des trav. Ni la loi, ni les graves moralistes, ni la Sécu n'y peuvent rien. Seul l'écoulement placide du temps érode les préventions.
Enfin, si les psychologues sont tout aussi impuissants face au travestissement, ou ne peuvent rien de plus que réconforter les trav, qui peut quelque chose pour eux ? La réponse est : personne en dehors d'eux-mêmes et de leur entourage direct.
Je me pose néanmoins la question. Aurais-je dû agir autrement que ce que j'ai fait ? Ai-je nui à François ou lui ai-je rendu service ?
Peu à peu, en me documentant, en l'écoutant et surtout en m'associant à ses premières sorties, je comprenais mieux les problèmes de François. Je les partageais autant que je le pouvais.
Nous habitions séparément. Depuis son divorce, il avait pris un petit appartement aux Halles. Pour rentrer chez moi, rue de Grenelle, je passais ma vie à franchir la Seine. Je lui ai proposé à cette époque de s'installer chez moi. Réponse évasive. Ce projet flottera quelques temps entre nous puis se dissipera.
Entre-temps, François avait appris à dialoguer interminablement avec d'autres travestis sur un service du Minitel rose. Ces travestis organisaient des soirées entre eux. François était très attiré par leurs récits. Il ne voulait pourtant pas s'y rendre. Parce qu'il attendait, prétendait-il, le pire de tous ces travestis réunis. Il s'enflammait pour ces sorties et les ridiculisait, avec une feinte distance.
Je considérais le milieu des travestis du Minitel comme glauque. Un jour, parce que je sentais qu'il fallait l'aider à franchir une nouvelle étape et pour le dissuader de le faire avec ses correspondants du Minitel, je lui proposais de tenter nous aussi une "première". S'il devait sortir, mieux valait pour lui, comme pour moi, qu'il le fît en ma compagnie. J'étais en plus amusée et attirée par cette légère transgression. Je lui suggérai d'aller au restaurant.
C'était, me dit-il, beaucoup trop tôt. D'après lui, trois grandes conditions devaient être réunies. Il fallait choisir une opportunité. Sa technique du maquillage devait être arrivée à maturité. Enfin sa science de l'accommodement des tenues devait être portée à sa plus grande perfection. Alors, il ne resterait plus qu'à élire un terrain de manœuvre.
En fait, il suffisait de se décider.
Les soirées de grand travestissement, comme le week-end du Nouvel An, n'avaient pas eu de suite. Nous étions absorbés par notre travail ou nos obligations diverses. Nous n'avions plus trouvé le temps de nous livrer aux longs préparatifs nécessaires. Parfois il m'arrivait d'y songer avec nostalgie. Et que dire de François dont c'était l'obsession? Nous étions en mars. Un triste début de week-end. Nous avions travaillé à contrecœur toute la matinée. Je regardais François s'intéresser distraitement à un livre qu'il avait ramassé sur une table. Il ne s'était même pas "habillé" .
Lasse, je fermai mon micro-ordinateur et je me tournai vers lui. En engageant une nouvelle étape de sa vie de travesti, je ne songeai pas seulement à l'épanouissement de François, je savais aussi relancer notre relation. Je décidai donc, méthode que j'emploierai constamment, de lui lancer un défi. Je dois à la vérité que ces "challenges" m'amusaient autant que lui. J'avais l'impression, par amour, par rébellion de rejeter toute l'hypocrisie, tout le conformisme et toutes les vies grises des gens de mon milieu. Sans trop savoir qui j'incluais dans cette désignation vague du "milieu". En somme, je faisais une tardive et légère crise de révolte.
Pour le doper, je cherchai des accents méphistophéliques :
Il avait assurément envie de se faire violer. Mais il était aussi freiné par une véritable réticence. Il réfléchit un moment. Je voyais qu'il méditait une monstruosité du genre : "On voit bien que c'est moi qui vais m'habiller en femme et pas toi!" Qu'importe, je savais qu'il accepterait. Bien sûr pour ne pas se dérober, mais surtout parce qu'il en rêvait depuis toujours. Il était merveilleux, pour moi aussi, d'exaucer ce rêve primal. Dans le fond couple Méphisto/Faust, c'était un peu ça, mais qui était Méphisto ?
Je poursuivis :
Dans la salle de bain, nous utilisâmes ma crème à épiler, uniquement pour raser les poils des mains et des avant-bras. François me regardait faire, pensif. Puis il se décida et me demanda d'épiler le torse et les jambes. On était encore en hiver. Il prétendait que ça ne le gênerait ni au tennis ni à la piscine. Ce fut bien plus long que prévu.
Il s'habilla en femme. Nous avions décidé de faire un tout premier essai dans l'après-midi. Assez discret, car le bébé trav était encore tendre et fragile. Il ne fallait pas trop le secouer. J'avais l'impression d'être une sorte de marraine. Il ne s'agissait que d'aller en voiture dans la forêt. Il n'était évidemment jamais sorti habillé en femme. Il était tendu. Nous nous arrêtâmes dans un endroit désert. Il avait mis des bottes. Nous ramassâmes du bois. Après cet exploit il se sentait un titan!
Les risques que nous avions pris étaient pourtant assez mesurés. Ce n'était qu'une répétition. Au retour, j'inspectai l'état de son maquillage. Nous ferions quelques retouches.
Les circonstances étaient solennelles. Il était aussi concentré qu'un chirurgien qui répète mentalement les temps d'une opération. Nous devions analyser, m'expliqua-t-il d'un air grave, toutes les conditions de l'expérience :
Quoi! J'envisageais inconsidérément une banale réservation ? Quelle improvisation! François reprit toute son autorité. Il m'expliqua doctement qu'il avait lu dans le Minitel les sages avis des trav expérimentés. Or ils étaient unanimes : le trav avisé prévient de son arrivée! Qu'objecter à pareilles autorités ? Je pliai. Nous n'avions plus qu'à peser les différentes présentations possibles. J'écoutai docilement. François opina : parler de la venue d'un travesti était trop provocant, le patron appellerait à coup sûr Police Secours et les pompiers. François se caressait pensivement le menton. Je le laissai hésiter. Puis, je lui proposai un scénario. Il l'amodia pour le principe. Je le consultai des yeux : exécution ?
Je n'avais tenu aucun compte des gestes de François qui me faisait énergiquement signe de raccrocher.
Il n'était que temps de revenir aux préparatifs. Le maquillage était-il réussi ? Quelle perruque retenir ? Comment la coiffer ? Et puis comment s'habiller ? J'étais pressée de questions, d'interrogations anxieuses, de propos provocateurs destinés à être aussitôt démentis, simples ballons d'essai pour se rassurer. Je m'amusais de voir François aussi timoré, lui qui était plutôt sûr de soi habituellement. Feignant l'agacement, je susurrai :
Nous décidâmes, après une grave réflexion, de ne rien changer au maquillage. Dans ce domaine, l'abstention est sage et l'action téméraire. Si l'on sait ce que l'on a, l'on ne sait jamais ce qu'on fera. Nous essayâmes les trois perruques qu'il avait emportées avec toutes les variantes de coiffures. Comme je le prévoyais, nous nous rabattîmes sur la perruque qu'il portait initialement. Nous la coiffâmes à tour de rôle et il la décoiffa inlassablement. Maintenant les vêtements : bas ou collant ? Les bas étaient plus faciles à changer s'il en filait un, objecta-t-il l'air pénétré tout en fourrant une seconde paire de bas identique à celle qu'il porterait dans son sac. Jupe droite ou ample, courte ou longue. Non une robe. Mon Dieu, mais laquelle ? Retour à la jupe, c'est plus pratique! Mais quelle jupe et avec quel corsage ? Non, pas de chemisier, un pull à col roulé pour absorber la pomme d'Adam. Une veste ? Mais aucune n'allait avec le pull. Et ce vernis qui ne séchait pas! Des gants, non pas de gants, surtout si ce maudit vernis est encore frais. Pressantes questions, décisions vitales… Manœuvres dilatoires surtout, qui retardaient l'épreuve. Heureusement nous étions en province. Le restaurant ne nous servirait pas au-delà de 20 H30. Nous avions commencé les préparatifs à 17 H. Il était 20 H et nous hésitions encore. Je tenais mon ultimatum :
Il enfila alors en vitesse une de mes vestes noires et une jupe droite hélas tout aussi sombre. Je portais également un tailleur pantalon anthracite. Avec tout ce noir, nous paraissions en grand deuil. Quant au pantalon, je ne cherchais pas à me masculiniser, mais simplement à l'aider, en le concurrençant le moins possible sur le terrain de la féminité. Je le rassurai tout en jouant avec nos identités de genre. Par mimétisme, je m'étais soigneusement maquillée. L'expérience montrera que c'était un tort. Toute la féminité doit être laissée au trav!
François conduisait avec circonspection. En voiture, il éprouvait la sensation, bien connue des trav, d'être lové dans un cocon protecteur. Nous devions prendre un bout d'autoroute. Au péage, il tendit son ticket et sa monnaie. Ses ongles étaient écarlates. Habituellement, les employés étaient dressés à dire : "Bonjour Monsieur ou Madame". Il tendit l'oreille. Rien. L'employé était distrait. Il priva François du genre de petit bonheur qu'il allait désormais glaner avidement.
Sa main se mit soudain à parcourir nerveusement son cou, ses oreilles, son poignet.
Je sentais combien François était tendu. Je plaisantai. Il avait attrapé une expression que je ne lui avais jamais vue, l'air hagard d'un poisson qu'on aurait sorti de son bocal. Je lui donnais le bras pour le soutenir. Il commentait ses sensations nouvelles tout en marchant : déambuler dans la rue avec des escarpins et une jupe qui l'entrave, sentir le vent qui frôle les bas, etc. Évidemment rien de bien extraordinaire pour un témoin, en plus pour une femme. Mais je n'avais pas grand peine à le comprendre. Il avançait avec la raideur d'un officier prussien. Transi, le corps tendu comme arc, la tête dans les épaules, il regardait fixement devant lui, tel le cheval entre ses œillères. D'une pression amicale sur le bras, je voulus lui exprimer que tout allait bien. Peine perdue, il finit par me transmettre sa tension. Je n'étais plus à l'aise du tout. Je fus frustrée de l'entrée triomphale que j'espérais.
Nous ouvrîmes la porte, je passai devant. Comme François se défiait lucidement de la féminité de sa voix, j'étais chargée de parler au maître d'hôtel ou au patron. On nous fit traverser tout le restaurant pour nous placer à une table qui était perpendiculaire à une longue table où festoyait l'équipe de football promise. De sorte que François présentait son profil aux regards incrédules de la moitié de l'équipe, l'autre moitié nous tournait le dos. Mais les footballeurs qui nous présentaient leur dos, frustrés, ne résistèrent pas longtemps à la curiosité. Certains déplacèrent un peu leur chaise de biais de façon à nous apercevoir aux limites de leur champ visuel. Les autres allaient aux toilettes à cadence accélérée. Feignant une pensée subite, ils marquaient un léger temps d'arrêt pour nous regarder, puis s'en allaient l'air dégagé. Je sentais aussi qu'ils me dévisageaient avec attention. Serais-je également un homme ? Ce fut à ce moment que l'expérience me rapprocha le plus de François. Je comprenais mieux son épreuve. Il ne se détendait pas, moi non plus. Puis l'équipe, du moins la moitié qui nous faisait face, se lassa du spectacle ou s'y habitua et nous oublia. Commença alors le ballet du chef et des mitrons qui, sous les prétextes les plus chétifs, multiplièrent les intrusions dans la salle. Comme une colonie de crabes, ils marchaient latéralement, le regard rivé sur François. J'observais pour la première fois, ce que de nombreuses expériences confirmeraient : François ne suscitait aucune agressivité. Malgré tous ces mouvements, il se détendit. Un peu de vin, une incontestable maîtrise de soi, et puis évidemment la volupté de vivre un fantasme. François me regardait amoureusement. Le dîner commença vraiment à cet instant.
A peine le hors d'œuvre servi, arriva dans le dos de François et longea notre table, une famille qui avait achevé son dîner. Les enfants regardèrent François, les parents suivirent leur regard, comprirent et d'un coup de poignet vigoureux tirèrent les petits loin de la vision infernale. Les serveuses, prévenues, nous servaient en baissant les yeux. Aucune des deux n'avait osé regarder François en face. Elles s'étaient toutes adressées à moi.
Notre conversation languissait. Chez lui, la trouille se compensait avec l'exaltation. J'étais moi-même un peu absente. Nous parlions sans entrain de sujets vaguement en rapport avec la situation, du théâtre élisabéthain, notamment du théâtre Shakespeare, où les rôles d'actrices étaient tenus par des hommes. François contrevenait ainsi à ses futurs principes. Selon lui, pour vivre pleinement le travestissement, il fallait en effet parler d'autre chose, pour banaliser l'expérience, pour rester disponible à la vie ordinaire, pour mieux goûter chaque instant et non en faire un spectacle qu'on se donnerait à soi-même.
Au café, deux lesbiennes nous saluèrent avec ostentation. Solidarité de marginales ?
De retour, le soir, François était euphorique. Après notre démaquillage, il mit son habituelle chemise de nuit. Je n'avais jamais éprouvé les effets de l'épilation sur François. Je fus délicieusement surprise par la sensation d'un corps d'homme épilé. Je trouvais le contact de la peau profondément renouvelé. Je me pris à souhaiter qu'il s'épilât régulièrement.
La fois suivante, il décida d'ailleurs de le faire lui-même. Or la crème épilatoire doit rester le moins de temps possible sur la peau. Sinon elle devient pour la toison du trav ce que les bombes au phosphore furent aux forêts vietnamiennes, un fluide ravageur et barbare. Parce qu'il avait été appliqué trop longuement, le dépilatoire laissa une peau rougeoyante, puis cloquée, comme après un coup de soleil. Le but recherché était dépassé. François dut cacher le buste que l'épilation devait dévoiler. De plus, ces crèmes, tout comme le rasoir, sont perçues par le poil des trav comme un défi qui l'incite à battre ses propres records en poussant plus vite encore. Un long et inégal combat s'engageait entre François et sa pilosité.
François détestait l'épilation, il essaya les esthéticiennes. Les trav lui avaient conseillé Madame Rose. L'esthéticienne travaillait seule. C'était un atout pour la clientèle des trav qui redoutaient les regards appuyés. Résultat consternant. François avait l'air d'un vieux tapin qui lançait ses ultimes feux. Maquillage outré, paupières, cils, lèvres, ongles recouverts de toute la gamme du mauve au violet. François trouvera ensuite des esthéticiennes plus complices. L'un de ses critères de choix, comme l'épilation prenait une bonne heure, était que l'esthéticienne fût jolie et amusante. Plus tard, il s'y rendit en femme. Les esthéticiennes, stimulées par les innombrables et nouveaux défis qu'un trav lançait à leur art, s'attaquèrent également à son maquillage. Témérité! Et pourtant, conscientes de l'ampleur de la tâche, les esthéticiennes s'y étaient mises à deux. Échec, car le maquillage d'un trav relève du maquillage de théâtre. Les esthéticiennes n'ont pas appris les "trucs" des trav. En revanche, elles leur enseignent beaucoup sur le fignolage esthétique du maquillage, les harmonies de couleurs, etc.
Comme je me refusais à le faire régulièrement, François dut, tous les mois, s'épiler lui-même. Nous commençâmes par dresser un inventaire des techniques connues. J'avais vu François s'épiler les aisselles. Je souffrais pour lui. Comme il avait envisagé de pousser le sacrifice jusqu'à s'arracher les poils à la pince à épiler, j'intervenai énergiquement. Inévitable pour les sourcils, cette technique était en effet utilisée par certains trav pour leur barbe. Héroïsme ou masochisme ? Leurs récits étaient poignants et tout à fait dissuasifs. L'épilation électrique définitive était exclue puisqu'elle ne valait que pour le trav endurci ou pour le professionnel. Le camouflage, avec des vêtements longs, trois paires de bas, des gants, un cache col, n'était plus possible. Cet artifice était dépassé au stade où arrivait François. Et il aurait été insupportable tout un été. D'autant plus que tout trav est victime de l'effet papillon - un battement d'aile de papillon à Pékin provoque un léger souffle qui, de proche en proche, engendre un ouragan en Californie. Trois couches de bas, et à l'autre extrémité, le trav se met transpirer comme un damné, et le torrent de sueur emporte le maquillage comme de vulgaires alluvions.
Une fois constatés les ravages de la crème épilatoire, l'inventaire ne laissait d'autre choix que la cire. La cire ménageait mieux la peau, mais elle ne se laissait pas appliquer sans résister. J'ai attrapé des fous rires en regardant François se débattre avec elle. Sa cire se répandait sous forme de petites traînées, de gouttelettes sur toute la surface traitée. Les poils une fois arrachés, ces gouttelettes s'accrochaient à la peau et la constellaient comme une rougeole. Car la cire est une matière qui n'a jamais la consistance idéale. Du moins pour les débutantes, et plus encore pour les trav en gésine qui ont rarement une mère pour les conseiller. Trop liquide, elle colle aux doigts comme une glu. Trop solide, elle s'agrippe à la spatule qui se fiche verticalement dans le pot, tel un pilon de mortier pris dans le ciment. Quand l'esthéticienne laissait un rectangle parfait qu'elle retirait d'un coup sec, à la façon d'un pansement, François fabriquait un tas informe et inopérant. Après quoi, il ne savait plus par quel bout saisir la bande de cire pour la décoller. Il mit du temps à comprendre qu'il fallait tirer dans le sens opposé à celui des poils. La spatule tombait alors au fond du bol de cire chaude. Quand François la ressortait, ses doigts étaient devenus poisseux comme s'il les avait plongés dans la colle. Il lui fallait consacrer deux heures à effacer les séquelles de l'épilation sur son corps, sur la baignoire, sur ses serviettes de bain, etc. Un trav, de ses amis, après avoir entouré son bras de cire et l'avoir laissée sécher, s'était bientôt trouvé pris dans une sorte de plâtre dur, comme s'il s'était agi de réduire une fracture. Il avait terminé son épilation au burin et au marteau.
Revenons aux sorties. Après cette première, je n'eus pas grand peine à le convaincre d'en effectuer d'autres. Pendant un temps, nous annonçâmes encore le débarquement d'un travesti. Parfois la nouvelle était accueillie avec humour. Un garçon de café, très flegmatique, lui avait répondu au téléphone :
Nous renonçâmes rapidement à prévenir les restaurants de l'arrivée d'un trav. Le cadeau annoncé fut ainsi transformé en surprise. Aucune foule de curieux ne nous attendit plus. Les cuisines cessèrent de défiler dans la salle. Cette tactique pimenta nos sorties d'expériences nouvelles. Un soir, François entrait sur mes pas. Je le masquais un peu. Seule sa tête dépassait au-dessus de mon épaule. Il portait encore sa perruque courte, la patronne nous accueillit par un très malheureux :
Peu à peu, être en femme en public lui faisait moins d'effet, simplement une sorte de fébrilité chaque fois qu'il était confronté à une situation nouvelle. Je m'y habituais aussi et n'y pensais plus guère. Par bonheur, un incident cocasse sauvait la plupart des sorties de la banalité. Parfois aussi, la lassitude le submergeait au moment où je m'y attendais le moins. Il était soudain saturé d'être en femme. Il m'arrivait aussi d'être excédée de la situation, mais plutôt moins souvent que lui. En tout cas, à plusieurs reprises, il m'avait interpellée, comme si j'avais la clef ou la responsabilité du mystère :
Plus tard, François portera toujours un peu le même genre de tenues. Nous faisions toutes les variations qui venaient à notre fantaisie sur le thème de la ressemblance/différence. Rien d'extraordinaire à cela! Je verrai même un couple américain qui se transformait en jumelles : même taille, même coiffure, maquillage identique, robe, chaussures, achetées en double, etc. Dans Tapestry, une revue de travestis américains, chaque mois apporte ses photos de mariages trav. Les deux mariées sont en robe blanche. Ou les tenues sont interverties : c'est un couple à la Dubout où le mari tout menu se suspend au bras d'une mastarde, comme le passager du bus à sa poignée. J'ai même vu une photo où le pasteur, comme les témoins, étaient travestis. Bien souvent je masculinisais légèrement mes tenues, portant des pantalons quand il était en jupe, des vestes quand il revêtait des robes, etc. Parfois, dans le sens opposé, nous sortions en robe longue. Dans ces exercices, je gardais plus de distance que lui. Mais je finissais par m'embrouiller aussi, comme le montre ce curieux acte manqué. Un matin d'hiver, nous devions rentrer à Paris, François était en homme. Nous étions pressés. Au dernier moment, François ne retrouva plus sa veste de costume. Nous cherchâmes en vain. Nous abandonnâmes et montâmes en voiture. C'est alors que je découvris que j'avais endossé sa veste sous mon manteau.
Ces questions de vêtements absorbaient beaucoup François. Je lui suggérai de renouveler l'expérience d'Édimbourg. Mon but immédiat était qu'il se procurât pour l'été une garde robe plus riante, plus colorée. Enfin j'avais quelques idées…
Bien que le Bon Marché n'occupât aucune place dans mes fantasmes, nous allâmes y acheter ces vêtements. Cette fidélité, parce que François s'y sentait en sécurité. Il était en homme. Après avoir tourné longuement dans les rayons, hésité entre plusieurs robes ou plusieurs tailleurs, nous entrions ensemble dans la cabine d'essayage. Et c'était lui qui essayait. Je me contentais de porter une appréciation. Mais décisive. Ma présence avait, reconnaissait-il avec magnanimité, beaucoup d'avantages : la complicité facétieuse, un avis extérieur et surtout de lui permettre de s'attarder très longuement, bien trop, devant les étalages. Il était ravi de pouvoir s'arrêter autant qu'il le voulait devant les tailleurs, les robes, les jupes. Il les regardait avidement, et il en parlait la voix légèrement altérée. Nous avions choisi une veste noire, un tailleur avec jupe droite parme et une jolie robe assez longue qui allait avec la veste du tailleur parme.
Nous cherchions également des chaussures basses, impossible d'en trouver à sa taille. La banque de donnée du Minitel vint à notre secours. J'avais fermement conseillé à François d'essayer les chaussures de femme avant de s'emballer et d'acheter n'importe quoi. Toutes les femmes savent, mais apparemment pas les trav, que des chaussures trop étroites peuvent meurtrir atrocement, surtout avec des talons hauts. François, jusqu'alors, préférait acheter clandestinement cinq paires trop petites pour en trouver finalement une qui lui allât. Tenté, il ne fut pas trop difficile à convaincre de se rendre chez un chausseur. Un commerçant de la rue Lepic, qui en avait vu d'autres, se révéla l'homme de la situation. La boutique était petite. Une cliente et un géant corpulent et barbu attendaient en notre compagnie. L'homme passa le premier et releva son pantalon sur des collants roses. Il essaya des escarpins vertigineux. Puis, François acheta, devant la cliente désormais blasée, d'assez jolies chaussures en croco avec des talons mi-hauts. Pas trop hauts, car il me semblait que plus François se grandirait par rapport à moi, plus il attirerait l'attention. Je songeais aussi à son confort.
L'ultime expérience de ce type fut une visite chez Any Davray, un perruquier proche de la place Vendôme. En lançant ce nouveau défi, j'espérais que nous pourrions parachever son travestissement et choisir une ou plusieurs perruques adaptées à son visage. Nous regardâmes les différents modèles, puis fixâmes notre choix sur une perruque poivre et sel. Quand François choisit une perruque, il faut qu'il l'essaye. Car le mannequin qui sert de présentoir aux perruques est fait pour la perruque, ce qui n'est, hélas pour lui, pas le cas de François. Je reconnais qu'un trav doit prendre sur soi pour essayer en homme des perruques au milieu des matrones. Là était le petit défi.
La vendeuse nous aborda. Pris au piège, François se montra fort et annonça d'une voix assurée :
Expérience stimulante pour François et nouvelle leçon de stoïcisme. Quelques semaines plus tard, deuxième visite toujours en homme, la boutique était en réfection. Les cabines privées avaient disparu. Il essaya donc flegmatiquement ses perruques sous l'œil réprobateur des clientes. Par la suite, il fallut les essayer en étant maquillé. François commença par se faire maquiller chez un perruquier près de la gare du Nord, avant d'essayer ses perruques. Enfin, il emprunta la voie royale : il alla systématiquement en femme chez son perruquier. Mais le possessif "son" dit tout le chemin parcouru !
La perruque est un achat solennel. Comme la couverture d'une maison, la perruque, qui a souvent un petit air de sapin, vient couronner l'édifice trav. Trop de trav la portent comme un chapeau. La tendance générale des trav est, pour s'approprier la féminité, de commencer par le plus facile, le verbe : parler au féminin. Ils ont également recours à des contournements verbaux. Pas plus qu'ils ne parlent de leurs vêtements en disant "notre déguisement", ils n'aiment parler de leur coiffure en concédant que c'est une perruque. Dans ce cas d'espèce, ils n'ont pas tort et font bien de dire "coiffure", comme les professionnels. La perruque est un instrument inerte, à partir duquel le trav élabore quelque chose de vivant, une coiffure. Tous les trav commencent par des perruques pas chères. Le résultat est à la hauteur de la dépense : des chevelures de poupées Barbie, tout aussi synthétiques. Le second mouvement de tout trav est de se procurer la perruque la plus longue possible. Comme s'il rêvait du look de Gérard Depardieu dans Tenue de soirée. Car, plus la perruque est longue plus, en général, elle met en valeur la masculinité des traits.
Après les premiers mécomptes le trav avisé explore la voie opposée : la perruque courte. Son inconvénient est double : François risque d'être plus facilement identifié et elle peine à cacher ses cheveux naturels, notamment ceux des pattes et de la nuque. Il se dit alors : "il me faut des perruques assez gonflantes et de moyenne longueur." Ces perruques, à la sortie de leur emballage, ressemblent à des crinières de lion. Il faut les coiffer artistement de façon à revenir à un volume de cheveux normal. Parfois, le trav s'enhardit à retailler les perruques. Témérité. Car si rien n'est plus facile que de couper des mèches, il est plus hasardeux de couper les bonnes. Je n'ai pas pu retenir un éclat de rire en voyant l'air navré de l'un de ces trav triturant sa perruque transformée en balais brosse par quelques coups de ciseaux malheureux.
Il nous fallut aborder les aspects techniques du port de la perruque. Comme je n'en avais jamais porté, j'étais restée d'une ignorance crasse. J'ai acquis depuis, grâce à François, quelques rudiments de cette science. D'abord, l'arrimage de la perruque sur la chevelure ou sur ce qui en reste, dans le cas de François. Car sa hantise était de voir sa perruque s'envoler par grand vent, de la perdre en passant sous une porte trop basse, etc. François apprit donc à emmêler les quelques mèches qui lui restaient autour d'une épingle à cheveu glissée au travers de la trame de la perruque. Le plaisir vint au secours de la nécessité. Et ce furent ces épingles qui lui permirent de donner à ses perruques synthétiques un style ébouriffé qui le féminisait très efficacement. Nous mîmes longtemps à trouver le secret de ces chignons au savant négligé.
Le plaisir de François ne se bornait pas à la coiffure, il se conjuguait à la volupté d'imiter les gestes des femmes. Or coiffer la perruque ne consistait pas seulement à passer une brosse ad hoc dans les cheveux. (On n'imagine pas, outre la brosse spéciale, la panoplie qui accompagne la moindre perruque!) Je lui montrais un mouvement, qu'il s'essayait à reproduire. A l'exception des nattes, il apprit tout de la coiffure féminine : planter les peignes et les épingles, lisser les catogans et enrouler les chignons. Mes lumières sur le sujet étaient limitées, car je n'avais jamais eu les cheveux très longs. A ma suite, une coiffeuse lui enseigna la façon de mieux rouler les différents types de chignons : tortillon, chignon en banane, chignon plat, macaron, etc. Reconnaissons-le, une coiffure de femme est, pour le trav, plus encore que pour nous, une sorte de miracle. A dire vrai, coiffer ses perruques était l'opération du travestissement que François accomplissait avec le plus de plaisir, sinon de succès. Je l'observais quand il enfilait ses peignes, ses pinces, ses barrettes, ses épingles, quand il rajustait d'un geste bref une mèche rebelle. Il trouvait les gestes des femmes à leur toilette. Chacun de ces gestes demandait un coup de main : enroulement de l'épingle avant de la planter dans la chevelure, retournement du peigne à contre-courant du flot des cheveux. Il tâtonnait pour contrôler l'emplacement des épingles dans le chignon, les coudes levés un peu au-dessus des épaules, avec ce rapide mouvement des doigts qui vérifient agilement les épingles. D'ailleurs, me confiait-il avec un sourire épanoui, la vie d'une femme se passe les bras retournés dans le dos : fermeture à glissières des jupes et des robes, soutiens-gorge, porte-jarretelles, boutons de col des chemisiers, coiffure enfin. Hélas pour lui, cette impression d'être femme restait fragile. Comme en mer, si l'on fixe un point mouvant, on ne le voit plus se déplacer, François à force de regarder sa coiffure dans la glace n'y voyait plus qu'une femme sophistiquée. Je lui gâchai sa première expérience de coiffure floue :
François s'aperçut en plus que ses perruques laissaient sur le haut du front une trace d'élastique durable et compromettante. En bref on devrait appliquer aux perruques le principe que Montesquieu fixait à la réforme des lois: "Il ne faut toucher aux perruques que d'une main tremblante." Au tremblement près!
Pour parachever sa transformation, François acheta de fausses lunettes correctrices de femme. Judicieuse idée, il masquait son visage, à la façon d'un loup. Sauf que ces lunettes le tiraient plus vers l'institutrice que vers la vamp!
Enfin vint le temps des achats en femme. La première fois, nous y allâmes aussi ensemble : une veste de fourrure noire, avec des gants noirs, une jupe plissée longue, chaussures en croco, quelques perles, une montre de femme. Sa nouvelle coiffure, avec des peignes pour la maintenir en forme absorbait bien son visage. Pénultième irruption dans son champ de manœuvre préféré : le Bon Marché. Ultérieurement, il variera complaisamment les lieux d'achat, il n'était encore qu'un trav balbutiant. François épiait les regards des premières personnes qu'il croisait. Un monsieur, encombré de paquets et à qui il tint la porte lui sourit :
Je le ramenai à la raison, il en essaya un autre, moins cher, et l'acheta. La caissière prit sa carte bleue, fit ses opérations, puis le regarda et lui dit :
De ce jour il n'achètera plus qu'en femme : perruques, chaussures, vêtements. A la liste des magasins s'ajouta bientôt une boutique de troc, une boutique de poche, dont la patronne était amicalement complice. C'est chez elle qu'il se sentait le plus à l'aise pour essayer et acheter ses chemisiers ou ses robes, car il n'aimait pas être en soutien-gorge dans la cabine d'essayage d'un grand magasin. Il craignait l'irruption d'une vendeuse ou d'une cliente. Il découvrira aussi, indispensable au trav, une boutique de retouches, car je me refusais à faire sa couture. Il s'y rendait indifféremment en homme et en femme, sous l'œil neutre de la vraie professionnelle qui l'accueillait. En tout cas, malgré mes sarcasmes, jamais François ne se convertira vraiment à la couture.
Ces achats devinrent un coûteux but de promenade. Les emplettes étaient facilitées depuis qu'il pouvait essayer. S'y ajoutait le plaisir de la mystification. Et même quand la vendeuse s'apercevait qu'il était un homme, elle ne savait pas pour autant, s'il était une transsexuelle, s'il vivait en permanence en femme. Enfin, et surtout, il avait l'impression d'être absorbé dans le monde des femmes, d'être une femme parmi les autres. C'est ce qui le porta désormais à d'innombrables sorties solitaires. Ma compagnie n'y ajoutait plus rien, elle y retranchait peut-être même.
Plus tard, François prendra ses habitudes dans diverses boutiques dont les vendeuses joueront le jeu avec une gentillesse un peu intéressée. Il était traité avec les égards dus à une excellente cliente. Les vendeuses le conseillaient inlassablement. L'une, qui n'était pas pour autant mauvaise commerçante, l'aimait manifestement bien et le connaissait aussi à merveille. Car elle savait lui proposer des choses qu'il aimait tout de suite. Elle lui rendait service en le détournant de la grisaille vers laquelle il penchait obstinément. Elle savait en rajustant la bretelle d'une robe, commenter :
Elle faisait les retouches sur lui. Évidemment, cette association des tiers à ses scénarios de travestissement avait un prix immense à ses yeux.
Depuis longtemps, François avait renoncé à me faire jouer le rôle de guetteur. Il sortait toujours de son immeuble en passant par l'ascenseur. Dans la rue, ses premiers pas, provoquaient en lui une évidente jubilation mêlée d'alarme. La sensation qu'éprouvent les trav, à ce moment, est, semble-t-il, comparable aux premières sensations d'un baigneur qui s'immerge et qui guette l'impression de fraîcheur ou de tiédeur que va faire l'eau sur sa peau. François scrutait les premiers regards, sans fixer les passants. Cet exercice lui demandait pas mal de concentration et de maîtrise de soi. Le trav ne doit pas exister dans la rue, n'être qu'une femme parmi d'autres. François se rassurait à mesure que ces tests négatifs de féminité se multipliaient, qu'une longue série de rencontres sans réaction particulière le mettait en confiance. Le trav est entièrement livré à une sorte d'aperception, de première perception, fulgurante. Au premier contact, l'éclair d'un regard le renseigne définitivement sur ce que perçoit un passant. Dans ce premier regard d'un promeneur ou d'un visiteur, François lit aussitôt la réprobation. Aucun discours ne pourra rattraper cette première impression. C'est une sensation assez voisine de celle que nous connaissons, sur un mode moins paranoïaque, quand nous observons l'admiration dans le regard d'un homme ou d'une amie et la jalousie dans celui d'une rivale.
La durée d'acclimatation à l'extérieur était variable d'un jour à l'autre. François prétendait ne se sentir vraiment à l'aise que quand il était pleinement entré dans son rôle de femme. En effet, l'indifférence des passants n'était qu'une condition nécessaire à son épanouissement.
Son trajet habituel, dans un quartier très animé de Paris, lui faisait emprunter une vaste galerie commerciale qui incluait un grand magasin. J'avais droit, chaque fois qu'on partait de chez lui, au même itinéraire lassant. Un stage au rayon des accessoires de coiffure, car les miroirs y étaient nombreux et lui permettaient, après les dix premières minutes de promenade, disait-il avec une modestie et une poésie toutes féminines, "un contrôle d'étape, une sorte de passage au stand de ravitaillement du pilote de course". Puis il tournait plus ou moins longuement dans le magasin. Parfois il s'attardait dans un rayon, y manipulait un accessoire en attendant de la vendeuse un jubilatoire :
Il y avait aussi les enquêteurs divers qui l'interpellaient dans la rue pour lui demander son opinion sur tel sujet. Un jour, je m'amusai à leur demander s'ils cochaient Homme ou Femme pour leur échantillonnage. Embarras, ils hésitent puis se détournent.
A mesure que sa promenade se prolongeait, s'engageait un processus cumulatif. Soit il "passait". Il ne suscitait alors aucune attention particulière. Cette performance, assez relative, lui procurait aisance et jubilation, c'était sa récompense, il se détendait, se fondait avec délice dans la population féminine.
Mais, la toilette trav, pas plus que les autres œuvres humaines, n'est éternelle. Le temps passait : le vent, la pluie, la sueur défaisaient peu à peu le maquillage. La posture corporelle se relâchait et, progressivement, François constatait à des regards appuyés que le charme était rompu. Le temps de la retraite était venu. Quand je l'accompagnais, s'il ne "passait pas", je le voyais se raidir, se crisper, et tout allait de mal en pis, jusqu'à la débâcle. Celle-ci prenait la forme de sourires, voire de ricanements. Face à la moquerie, je l'ai vu faire face. Il trouvait même un plaisir, quoique mélangé, à faire rire. Il fallait simplement que ce rire fût chargé de sympathie. Car, argumentait-il, quoi de plus normal que de s'amuser d'un homme habillé en femme ? Rationalisation de trav ? Lucidité ?
L'une de ces situations surgit de ma mémoire. François entre dans une parfumerie. Deux jeunes vendeuses se cachent pour pouffer, il va droit à elles, les interpelle en souriant et leur explique qu'il trouve tout naturel que le spectacle d'un travesti les amuse :
Il était plus vulnérable au rire méchant, méprisant ou agressif. il avait alors au contraire envie, et on le comprend, d'être transporté ailleurs. Nul deux ex machina ne se présentait et il s'éloignait aussi vite que son pas de femme le lui permettait. Or un homme habillé en femme, s'il adapte la longueur de ses enjambées à une démarche féminine, marche sensiblement moins vite qu'un femme. Quand il le fallait, il faisait face. Il éludait, en revanche, l'affrontement avec les bandes de loubards qu'il savait repérer de loin. Dans ces moments, j'admirais son sang-froid. Combien j'ai vu de trav d'une poltronnerie pitoyable!
Ces promenades l'avaient d'abord conduit dans les magasins. Coûteux but de promenade, car dès qu'il commença à essayer des vêtements, la tentation d'acheter devint irrésistible. Le coût de son heure de promenade en femme pouvait dépasser "le prix de l'heure d'hélicoptère", disait-il en utilisant une métaphore de femme accomplie. Et puis le lèche-vitrines finit par nous lasser, l'un et l'autre.
François sortait beaucoup seul, la nuit d'abord, puis de jour et se lançait dans des sorties, de plus en plus longues, habillé en femme.
Un soir d'été, nous nous promenons sur la Butte Montmartre, au milieu des touristes, dans les lieux les plus éclairés et les plus fréquentés. Aucun regard de travers. Il commence à maîtriser son maintien. Il a appris à marcher la tête droite en regardant autour de lui, d'un air détaché. Les seules personnes qui le remarquent ce soir-là, et sans coup férir, ce sont les dessinateurs de la place du Tertre. L'un d'eux fait mine de l'apostropher amicalement, il met un doigt sur la bouche. Le portraitiste sourit et se tait. Les Arabes du quartier ont aussi l'œil et aiment fort les trav. Ils les abordent, paraît-il, toujours de la même façon. Ils sont gentils, mais on sent qu'à la moindre offense, ils peuvent devenir soudainement agressifs. En général, ils commencent par nous demander l'heure, puis nous proposent un verre. Je me charge de répondre.
En descendant la rue des Martyrs, nous croisons Ben, un trav qui fait le trottoir et qui lui dit d'approcher. Il y va seul. Je prévois un esclandre, genre contestation de territoire. Pas du tout. Ben :
J'avais alors varié les suggestions : musées, expositions, cinéma, théâtre, concerts ou simplement promenades sur les quais… Cette variété fut d'abord introduite pour renouveler les plaisirs. François voulait ne pas se replier dans le travestissement, au contraire s'extravertir, se placer dans la peau d'une femme ordinaire qui vaque à des occupations routinières ou non. Il lui fallait s'arrêter, s'asseoir, rencontrer des gens, leur parler. Ces promenades le conduisaient à prendre le métro, seul ou en ma compagnie. Si deux femmes étaient assises, il me tirait par la manche pour occuper les deux autres places, pour s'intégrer à ce cercle de femmes et observer leurs réactions. Il aime, à grands risques, se faire des raccords de maquillage dans le métro. Toujours cette volonté de partager tout avec les femmes.
A ce stade, François avait non seulement fait ses premiers pas, mais tout à fait appris à marcher. De nouvelles expériences commençaient, où ma curiosité mais aussi ma perplexité allaient encore largement trouver leur compte.
La sortie de l'isolement psychologique s'était produite, m'avait-il dit, quand il s'était confié à moi et grâce à ma complicité. Mais il parlait aussi de son isolement "pathologique". Et cette sortie s'était produite, quand, grâce au Minitel, François avait découvert ses semblables. Elle était, m'assurait-il, un peu postérieure à notre rencontre. Ce glissement de l'ombre à la lumière va prendre quelques mois. Et parallèlement aux expériences in vivo faites en ma compagnie, François avait accompli tout un travail in vitro, avec le Minitel.
Je n'ai jamais pu supporter le Minitel. Et je crois que si ce cordon ombilical ne leur paraissait nécessaire, beaucoup de trav ne l'auraient pas plus utilisé. Et pourtant, François, comme les autres trav, pianotait des heures sur le clavier récalcitrant des terminaux de France Télécom.
Combien de fois me suis-je exaspérée de trouver la ligne de François interminablement occupée! Je savais qu'il discutait avec ses amis du Minitel. Ils étaient devenus pour moi un adversaire sournois, invisible, vicieux. Un soir, je regardais, agacée, François ânonner sur son Minitel, quand il se tourna vers moi :
François me confirma que ce genre de rencontres se produisait souvent. Il avait ainsi identifié le directeur de la principale banque de la Fondation où il travaillait. Pourquoi cet architecte avait-il donné une précision qui le dénonçait ? L'explication de François était que les gens qui plongeaient dans le Minitel avaient besoin à certains moments de rétablir la continuité avec leur vie de surface. Chacun finissait, ne serait-ce qu'à l'occasion des rencontres, par révéler son identité. C'est pourquoi bien des trav tonitruaient les noms de gens connus et dont l'identité était très exactement associée par eux à un ou plusieurs pseudo. Les victimes de cette identification pouvaient évidemment changer de pseudo. Le mal était irrémédiable, ils connaissaient, comme disait si joliment Chateaubriand, les "dégoûts qui attendent un homme dont la foule a retenu le nom". J'ai toujours supposé, si ces gens avaient laissé faire, que le dommage n'était pas si grand pour eux. François, à cette époque, n'avait pas encore vérifié par lui-même si ces "célébrités" existaient vraiment. Ce serait bientôt fait.
Il n'était pas seul à être hypnotisé par cette machine. D'autres que lui y prenaient racine et ne s'arrêtaient qui si on leur coupait le téléphone. Ainsi, Flic 94. Ni François ni moi ne l'avons jamais rencontré. Tous les matins, il émergeait vers 7 heures et restait connecté plusieurs heures et reparaissait de temps à autre dans la journée. Il était flic de nuit. N'écoutant que son devoir, il embarquait souvent des trav du tapin. Flic 94 rêvait de se trouver des trav qui nouent avec lui une relation érotique désintéressée. Les trav du panier à salade ne faisaient pas plus son affaire.. C'est pourquoi, sitôt son service de nuit terminé, les trav le voyaient surgir ponctuellement. Il poursuivait de ses assiduités toujours les mêmes pseudos. Les lapins et l'anonymat du Minitel lui rendaient un service inappréciable. Ils lui laissaient imaginer des trav exquis. Ils lui évitaient de rencontrer les colosses de soixante ans, et plus, en petite robe, qu'il prenait pour des tendrons. Un jour Flic 94 a disparu quelques mois. Et nous avons eu simultanément l'explication de son assiduité et de sa défection. Il habitait chez sa sœur. Tout s'était passé au mieux, jusqu'à ce qu'elle reçoive sa note de téléphone. La facture des deux précédents mois de frénésie minitélique de Flic 94 était égale à son traitement mensuel. Sa sœur l'interdit aussitôt de Minitel. Il ne réapparut, avons-nous supposé, que lorsque il eut remboursé.
François l'a constaté souvent à ses dépens : le moteur principal du Minitélisme rose, c'est le fantasme. Il s'agit moins de dialoguer que de s'exprimer soi-même et l'autre n'est qu'un prétexte pour pousser son propre cri. C'est pourquoi la recherche de dialogues, romantiques ou plus ou moins hard se passe par tâtonnement, car il faut trouver quelqu'un qui renvoie à peu près la balle. Et quand une rencontre est envisageable, le mot "réel" ne relève que du fantasme. Il s'agit de fantasmer sur une rencontre réelle, non de s'y rendre.
Quand François a commencé à sortir seul en ville habillé en femme, il a aussitôt cherché à varier les occasions de le faire. Ses promenades solitaires ne le rassasiaient pas. J'étais une complice insuffisamment disponible. Si bien qu'il draguait à la recherche de rencontres de qualité, si possible, du genre de mon architecte. Un jour en rentrant tard de mon bureau, je le trouve place de la Bourse, devant le kiosque à journaux, habillé en femme. Il est vêtu bon chic mais effectue les allers et venues d'une authentique péripatéticienne. Je m'approche par-derrière et je prends ma plus grosse voix :
Sa colère ne venait pas de mon interpellation, mais du fait qu'il poireautait depuis près de trois quarts d'heure. Comme son rendez-vous l'avait prévenu qu'il risquait d'être en retard, il avait plus attendu que d'habitude. Sa patience était à bout.
Puis sans me demander mon avis, il me réquisitionna pour sauver sa soirée. J'eus alors droit à sa théorie des poseurs de lapins :
Le mot malheureux était lâché. "Fantasmeur", pour les forcenés du Minitel, s'oppose à réel. En gros, dans leur idée, le "fantasmeur" est un croisement d'onaniste et de parasite. Face à ces infâmes, le "réel" est un pur chevalier qui arrive à l'heure aux rendez-vous consomme avec son partenaire et ne laisse qu'un regret, celui que le temps soit si chichement compté. Je me navre que la sexualité se réduise ainsi à ses aspects les plus élémentaires. Car que serait une sexualité sans fantasmes et sans imaginaire ? La cause ne mériterait même pas, tant elle est évidente, d'être plaidée, si ce n'étaient des trav qui disaient cela. Or, qui plus que le trav a besoin de l'imagination de son partenaire pour combler l'abîme qui sépare le réel de ce qu'on voudrait qu'il fût ? Au contraire de tout bon sens, voici les fantasmes associés aux poseurs de lapins et aux menteurs de tout poil.
Avec François, nous parlions assez peu d'argent. Non que nous en ayons beaucoup, mais nous n'en manquions pas. Malgré tout, je m'interrogeais sur ses consommations de Minitel. Je ne comprenais pas comment on pouvait consumer autant de son temps et de son argent devant un objet si pauvre. Pour en savoir plus, je feignis de m'apitoyer sur le sort des plus démunis. Comment pouvaient-ils ? François m'apporta une demi-réponse qui valait pour tous. La plupart des trav limitaient habilement leur consommation en entrant sur le Minitel des trav en 36-14. C'est-à-dire en ne payant que le tarif France Telecom, sans acquitter le reversement du serveur. Cette méthode dont j'ignore le détail consistait pour le centre serveur à les utiliser comme animateurs bénévoles. C'est là que le serveur trouvait son avantage. Cette astuce réduisait donc le coût de connexion des deux tiers. Le choix des trav était unanime. Ils auraient pu consommer autant pour moins cher. Eh bien! Pas du tout, ils consommaient trois fois plus.
Je n'ai pu m'empêcher d'aller reconnaître ce qui attirait tant François. En fait, il y avait deux activités qui les aimantaient littéralement tous. La première c'était un écran où étaient affichés tous les connectés à un instant donné plus des fantômes (faux connectés fabriqués par l'éditeur du service qui, en remplissant l'écran, donnaient une impression d'affluence). François m'apprit que les trav du Minitel avaient des "habitudes aussi réglées que celles des retraités qui tapent le carton avec une régularité de métronome". Ils se connaissaient, se reconnaissaient, médisaient beaucoup, s'injuriaient de temps en temps. François prétend que certains en seraient même venus à établir une coopération professionnelle.
Donc tout commence par un pseudo, choisi un peu au hasard, lors de la première connexion à un service. C'est en quoi certains pseudos ont valeur de test projectif. Evidemment beaucoup de ces pseudos ou de ces CV vont droit à l'essentiel pour les hommes la dimension de leur virilité, pour les trav la ferveur de leur attente de femelle. L'expérience montre que beaucoup d'amateurs de trav sont petits, et on se demande où se cachent les "balèzes" des CV. Quant à la féminité des trav, elle est encore plus introuvable malgré la boursoufflure des promesses. Les rencontres de trav montrent d'ailleurs que cette population est aveugle, en tout cas, victime d'un effet de parallaxe déformant, quand elle se regarde devant la glace, où elle voit manifestement quelqu'un d'autre.
Ceux qui changent de pseudo à chaque apparition, sortes de Sisyphe du Minitel, même s'ils ne sont pas faciles à détecter, sont parfois démasqués et reconnus à leur style ou à un détail qu'ils laissent échapper. Ce sont en général des connectés qui essaient de cacher leurs mauvaises actions passées : poseurs de lapins, partenaires déloyaux, etc. Évidemment, le Minitel permet à chacun de blanchir son casier à chaque apparition. Sur ce plan c'est un instrument qui incline à se faire une idée assez désabusée de l'humanité. Mais précisément ceux qui refusent les facilités de l'anonymat révèlent a contrario une forme de loyauté.
Ils discutaient entre eux et poursuivaient interminablement des dialogues de toutes sortes. Certains étaient érotiques, d'autres parfaitement étrangers à l'univers trav. Ces connectés parlaient deux à deux, et entretenaient plusieurs conversations simultanées. C'est ainsi que François était capable de dialoguer avec un à dix connectés à la fois. Il lui fallait la virtuosité de la dactylographe et la mémoire du bridgeur pour saisir assez vite tout en se rappelant ce qui s'était dit entre lui et chacun des dix connectés. Ces dialogues, à cause des capacités littéraires inégales des interlocuteurs et de la rusticité du Minitel étaient émaillés de fautes d'orthographe - ou de frappe -, de syntaxe, d'abréviations pour initiés qui les rendaient difficiles à lire. Je trouvais, contrairement à François, résolument indulgent, que ces messages déformés étaient au genre épistolaire ce qu'est une bouche édentée et maculée de chicots au sourire de Frank Sinatra. Littéraires ou pas, c'était au long de ces dialogues que se nouaient les contacts individuels que François eut dans la suite avec d'autres trav et plus exceptionnellement avec des amateurs de trav.
L'autre institution, à côté de l'écran aux dialogues, était un club. C'était une institution assez différente du Jockey-Club. Le Club trav était tout aussi monomaniaque mais moins sélectif. Il était aux habitudes quotidiennes des trav, plutôt ce qu'est que le café du commerce à une petite ville de province. Le Club fonctionnait sur le principe dit des "messages publics". L'un lançait explicitement, ou non, un débat : par exemple, qu'arrive-t-il à un trav s'il est arrêté par la police ? Chacun opinait. Progressivement, les trav avaient pris l'habitude d'organiser des débats sur la vingtaine de sujets qui leur importaient : vestimentaires, façons de se maquiller, comment sortir, sur leur érotisme, sur les causes et les modalités du travestissement, sur les trav dans les autres pays… Dans ces tribunes, comme dans les dialogues plus ou moins édifiants, les trav féminisaient leur expression. Cette féminisation était aussi éloignée de la vraisemblance que la folle l'est de la féminité. Faute de trouver une formulation proprement féminine, ils recouraient à des substituts étranges comme "bises féminines". C'est là que j'ai pu me faire une première idée de la très significative convergence des expériences des uns et des autres, même si leur façon de vivre le travestissement était différente.
A la façon des enfants, ils étaient friants d'entendre des histoires et d'en raconter. Ils inventaient des contes. Donc un trav, en un ou quinze épisodes, racontait une histoire de trav que son imagination situait où et quand il voulait. Parfois ils composaient un conte à plusieurs voix. Quelques uns de ces contes étaient réussis. Rarement.
Dans l'ensemble, la vie intellectuelle du Minitel était plate. Et il fallait que le besoin de reconnaissance de François fût immense pour ne point s'en lasser. Pour les trav, le Minitel a joué un rôle plus fondamental, comme probablement pour les porteurs d'autres déviations qui ont ce point commun avec les trav, d'avoir du mal à s'entre-découvrir entre semblables. Il mettait fin à une solitude pathétique. Le mot n'est pas trop fort. La sensation d'être seul de son espèce, car la plupart des trav ne peuvent s'identifier aux trav du trottoir ou des magazines : prostitués, transsexuels de rêve ou de cauchemar, qui vivent tout autre chose. François appartenait à une autre espèce, le "trav amateur". La perversion n'était pas moins obsessionnelle, mais à la différence de celle des professionnels, elle se dissimulait. Donc chaque trav savait qu'il était inscrit au grand registre des perversions (Cf. la classification de Krafft Ebing au siècle dernier: pittoresque et drôle). Mais cela ne le réconfortait pas pour autant. Il fallait, donc, comme tout porteur d'une maladie honteuse, qu'il la cachât!
François, sans les multiplier, faisait de temps en temps des visites un dimanche ou un soir pour rencontrer un autre trav qui lui avait inspiré de la sympathie en dialoguant sur le Minitel. Ces rencontres, m'avait-il dit à cette époque, se faisaient en homme et les trav se contentaient de se raconter leur histoire. Des années de dissimulation les amenaient à se confesser sans se lasser réciproquement.
Peu à peu, à mesure que François s'enhardissait, il passa au prosélytisme. Le plus surprenant était qu'il était loin d'être seul à le faire. Cet altruisme pédagogique s'expliquait par solidarité - épargner aux autres une partie d'un long, douloureux et coûteux apprentissage -, et aussi par zèle de néophyte. Le déroulement était monotone. Un trav, non sans s'être longuement fait prier, finissait par lui avouer, en baissant timidement les yeux derrière son écran, qu'il n'avait jamais osé sortir en femme. Stupeur outrée de François : comment était-ce possible ? Jamais ? François et tous ses "collègues", tous ces professeurs d'occasion, oubliaient, au passage, que leur première sortie datait en général de quelques mois. Le trav débutant minaudait, se faisait prier. François faisait semblant de tourner le dos. Les choses en restaient là pour ceux qui ne souhaitaient pas dépasser le frisson du : "Et si je le faisais vraiment". Les candidats véritables finissaient par accorder un rendez-vous, en général, chez eux.
Le trav, pour se présenter sur le seuil de la sortie émancipatrice, s'était mis sur son trente et un. François, malgré l'aura que lui valaient ses prises de parole sur le Minitel, restait simple et ne faisait pas le fier. Il apportait son expertise et prononçait son verdict : le candidat trav était sortable ou pas. S'il ne l'était pas, sa situation n'était pas désespérée. François mettait la main à la pâte et l'aidait à apporter les rectifications indispensables à la tenue, à la coiffure, au maquillage. J'ai toujours préféré ne pas savoir comment se passait cette intimité entre "filles".
Quelques jours après, parfois sur-le-champ, François emmenait son élève dans le lieu approprié à ces premiers pas. Il fallait à la fois un public et que ce public fût sans danger. François, par tact, accompagnait en général son trav, habillé en homme. C'était d'abord répondre au vœu du trav qui préférait être au bras d'un "homme". C'était ensuite lui faciliter la tâche. Car si un trav, seul, peut espérer passer plus ou moins inaperçu, deux trav, ou plus, sont un défi à l'espoir de "passer". Parfois, quelques étapes préalables dans des bistrots fortifiaient la résolution des plus timides. Un bras secourable devenait alors nécessaire pour marcher droit.
A l'issue de cette sorte de baptême, se nouait une relation de reconnaissance et de dépendance assez analogue à celle du bébé à peine sevré et de sa nourrice. Par bonheur, le sevrage du jeune trav était en général rapide. Mais, il arrivait que le trav ne fût jamais sevré. Il devenait alors carrément collant. On le voyait rejouer le scénario de la vie de bébé qu'il n'avait pas eue. Or, François souhaitait être une femme, pas une maman. Et il râlait d'avoir laissé se fortifier un cordon ombilical caoutchouteux et infrangible. Je l'ai vu se défaire de certains de ces raseurs avec une rare violence verbale. Brutalité que j'aurais réprouvée, si elle n'avait été inévitable. La moindre faiblesse aurait conduit François à nourrir chez lui une vingtaine de bébés trav alignés dans leurs berceaux géants.
Cette dépendance des néo-travestis me laissait perplexe. N'étais-je pas, moi aussi, la mère adoptive de François ?
Nos trav sur leur Minitel bavardaient interminablement de problèmes de trav. Règles de conduites, bonnes adresses, histoires savoureuses. Pendant un temps, François goba ces tuyaux, ces conseils en bon jobard. C'est ainsi, on l'a vu, qu'il m'avait fait annoncer son arrivée dans tous les restaurants où nous dînions. François n'avait pas tardé, fort de nos expériences communes, à se transformer en intempérant pédagogue. Le temps qu'il passait au Minitel s'expliquait en partie par l'immensité du savoir qu'il avait à communiquer. Je trouvais singulier qu'un besoin aussi particulier, individuel, personnel que celui de se travestir pût se socialiser autant. Mon explication, provisoire, était que la logorrhée était proportionnelle à la durée du refoulement.
Beaucoup de trav, timides, compensaient sur le Minitel, et, bonheur du centre serveur, déballaient implacablement pour le lecteur tous leurs états d'âme. Ce qui m'irritait le plus, quand je jetais un coup d'œil sur cette correspondance, c'était sa mièvrerie. Les trav semblent tous lecteurs de la collection de l'Arlequin. Et j'ai fini par me réjouir, à défaut que ces infortunés trav arrivent à imiter les femmes, qu'au moins les femmes ne leur ressemblent pas trop.
Heureusement pour François, et son parc de berceaux géants, je suis persuadée que beaucoup de trav restaient isolés et hors de ces circuits. La publicité pour les services marginaux de Minitel rose est sinon interdite du moins économiquement hors de leur portée et de plus accueillie sans cordialité par la presse, à l'exception des journaux gratuits. Les services spécialisés sont donc rares et éphémères. Par conséquent, seul le hasard permet aux trav de sortir de leur solitude. Il est plausible que l'immense majorité de la population trav ignore l'existence de cette société underground.
Quoiqu'on pense du style de ses utilisateurs, c'est en tout cas l'une de ses fonctions, pour tous ceux qui le fréquentent, trav ou pas, le Minitel rose est un compagnon fidèle. Il est disponible à tout instant. Au cœur de la nuit, les trav trouvent un interlocuteur réceptif.
Le Minitel réconforte les solitudes. Pauvrement peut-être. Mais qu'a-t-on de mieux à leur proposer ? François s'est rendu un soir chez trav ou un amateur de trav, je ne sais plus. Ils avaient sympathisé en dialoguant. Son "rendez-vous" était sourd et muet. François, gentil, échangea toute la soirée des petits papiers avec l'infortuné. Le sourd-muet se révéla brave type. Pour lui, le Minitel était un moyen qui le remettait à égalité d'expression avec tout le monde. Mais, cela ne lui suffisait évidemment pas.
L'arrivée d'Internet n'a pas dans l'immédiat bouleversé ces données. En effet, il faut que le trav dispose d'un PC et d'un modem, or cette sous-population de la population française, n'est pas mieux équipée que la population elle-même. Ensuite, il vaut mieux parler les langues étrangères et les trav ne sont pas particulièrement polyglottes. Enfin, et surtout, le travestissement est une pratique de proximité à laquelle les grands espaces ouverts par Internet n'apportent pas grand chose tant que la densité géographique des connectés reste faible.v
Le Minitel eut bien des conséquences sur la vie de François. Et pas seulement sur ses factures téléphoniques. Il était inévitable que François, à force de taper à longueur d'heures sur le clavier, ne finît par jeter un œil de l'autre côté de l'écran. Non plus à l'adret, côté lumière, mais à l'ubac, côté ombre, là où l'on pressentait un érotisme torride. Il ne me raconta cette visite que bien plus tard et par bribes. Sur le moment, il ne m'en avait dit mot.
Un immeuble moderne cossu au cœur du XVIe arrondissement de Paris. L'entrée monumentale s'ouvre sur une allée sinueuse et conduit à un petit bâtiment. Sur la porte d'entrée, un interphone avec le nom que cherche François. Il sonne. Une voix grave lui indique l'étage. Sur le palier, une porte pivote lentement, masquant l'hôte, comme si elle était actionnée par un moteur silencieux. Anxieux, il entre sur la pointe des pieds. Paraît un colosse, de plus de soixante ans, un géant de carnaval, François Ier déguisé en Louis XIV. Il a coiffé une majestueuse perruque en cascade du Grand Siècle. Sous la perruque un visage rond, rubicond. Les lèvres sont arrondies par un rouge à lèvres carmin et dessinées comme une grosse bouche de poupée. En beaucoup plus massif, un sosie des travestis qui miment Mireille Mathieu chez Michou. Un chemisier tendu à craquer par une généreuse bedaine contenue à grand peine par une large ceinture. D'une jupe plissée courte dépasse de dix bons centimètres un porte-jarretelles, sortes de bretelles à l'envers, qui tire, à limite de rupture, des bas noirs. Juché sur des escarpins vernis, son hôte fait plus d'un mètre quatre-vingt-dix et pèse ses deux cents livres, bon poids.
Sa voix est grave et chaude. Il l'invite à entrer :
Son studio n'est pas grand. A l'accumulation de poussière, on reconnaît un désordre stable, qu'aucun ménage ne menace. A droite un Minitel accouplé à un Macintosh. A gauche, une installation stéréophonique dont sort une musique douce étouffée. Derrière, séparé du reste de la pièce par un cosy, un vaste lit défait.
Le whisky serré dans la main, François essaie de se détendre, son hôte toujours prévenant :
François ne fait pas de manières et se change devant son hôte.
Ce qui avait mis François en confiance, c'était qu'il avait souvent croisé Suzy sur le service télématique. D'autres trav, mais qu'il ne connaissait pas plus que Suzy, lui en avaient dit du bien. En plus, une CV plutôt rassurante, sous le pseudo Suzy BCBG.
Cette CV se présentait ainsi :
François ne voulait pas rencontrer de type, il entendait par là, les amateurs de trav. Toutefois, cette CV l'inspirait plus que les habituelles rodomontades racoleuses. Il humait un parfum de thé anglais.
Il appuya d'un doigt ferme sur ENVOI, la touche du Minitel qui par excellence exprime la volonté, et engagea le dialogue.
Aux premiers échanges, il reconnut quelqu'un qui, sans brutalité, allait droit au but. Suzy BCBG lui donna aussitôt son numéro de téléphone. Inquiet et tenté, il appela. Une voix sépulcrale. Un ton d'amicale confidence. Et pourtant, il crut entendre un profond pervers. Prudent, il fit une reconnaissance à pied le jour avant le rendez-vous.
Un trav de bon sens lui avait démontré qu'il était moins dangereux d'aller chez les gens que de les recevoir. Son argument, peu engageant :
Le jour venu, François fourre dans un sac quelques affaires de femme. Le cœur serré, il se rend sur place. Il s'était imaginé, à cause de la voix, que l'homme qu'il allait rencontrer ressemblait ou bien à Sacha Pitoëff ou bien à Philippe Clay, en travesti bien sûr, ou encore à une brune décharnée, créature déchue, concentré de vices…
Donc le voici en train de se changer, de passer un collant, un soutien-gorge, un corsage, une jupe. Il n'avait voulu mettre ni perruque ni bijoux et ne s'était pas maquillé. Cette expérience était pourtant un peu postérieure à nos sorties. Il chausse enfin ses escarpins noir vernis. Les mêmes, exactement les mêmes, que ceux de Suzy BCBG. Pas étonnant, car les trav se repassent les fournisseurs et ont les mêmes goûts. François est embarrassé par la nouveauté de la situation. Suzy, pour sa part, s'interroge manifestement sur ce qu'il va faire de ce trav rudimentaire.
Suzy, en attendant mieux se résigne à une discussion de salon. Tous deux sont vêtus en femmes, mais sans l'ombre d'une féminité. Suzy écoute François avec une attention courtoise bien calée au fond du canapé, jambes écartées. Ils parlent du milieu des trav. Suzy révèle à François l'existence de la boîte phare du milieu : le Boy. Mais François se gave plus encore des récits de sortie de Suzy en femme.v
Suzy se rend, en femme, dans des magasins de vêtements, se met devant une glace, essaie du regard les robes sur leur cintre, en choisit une et demande à la passer. Embarras de la vendeuse, qui s'inquiète à la fois pour la robe et pour la bienséance. Suzy est ferme, la vendeuse cède, la robe résiste. Suzy paie et s'en va dignement, la robe sur le dos.
Ce récit est interrompu par une seconde visite. Arrive une "soubrette", c'est-à-dire un jeune travesti qui aime ajouter la soumission au travestissement. Il s'habille, pour jouer le rôle, d'une jupe plissée noire, d'un corsage blanc et d'un tablier bordé de dentelles. En fait, c'est, affirme rétrospectivement François, la plus jolie soubrette qu'il ait vue. La soubrette leur sert à boire, pendant que les deux dames continuent de papoter.
Dans l'univers trav, on sait être familier avec le personnel de maison. Les deux "dames" invitent donc la soubrette à s'installer entre elles. La soubrette, soit parce qu'elle tient à son emploi, soit par perversité, se met à flirter avec les deux dames. Elle est à l'évidence plus attirée par François que par Suzy. J'ai ensuite connu Suzy. J'aurais fait le même choix.
Hélas, pour François, l'hôtesse est également plus attirée par lui que par la soubrette. François émet son hypothèse. Il était la plus femme des trois. Je n'y étais pas, je ne peux le pas savoir. Des trois, la plus passive, la plus douce, la plus prude aussi est, en revanche, bien la soubrette, reconnut-il aussi avec un soupir.
Puis Suzy relève la jupe de François et baisse son collant. François prétend avoir pris peur à cet instant. La soubrette, qui ne porte que des bas, est encore plus vulnérable. Elle se dérobe aussi. Tout le monde se rajuste. Suzy prend bien les choses. Ils parlent encore un moment autour d'un thé.
François raccompagne en voiture la soubrette et commente : "une charmante enfant cultivée et douce, qui compose de la musique, et qui est sans une once de vulgarité, le chiendent du monde trav."
Voici la première rencontre torride de François.
Chapitre 6 : La société des trav
La population trav cherche à la fois l'accomplissement en société, mais elle voit plus loin et veut se reproduire. En faisant des petits à sa manière. Le seul moyen : faire sortir en femme de braves types qui n'y avaient jamais vraiment songé. Cette fois-ci, ce n'est plus l'artisanat de François, c'est une entreprise collective. Telle est la fonctions du rite étrange du "banquet trav".
Un restaurant complice accepte de recevoir, au milieu de sa clientèle habituelle, le "banquet trav". Ces agapes rassemblent entre quinze et trente convives. Pourquoi le restaurateur risque-t-il sa réputation ? Cette cour des miracles est-elle une attraction ou une honte que la dureté des temps lui fait endurer ? Les clients "normaux" viennent-ils par voyeurisme ? Je crois bien que le restaurateur fait coup double. Les clients sont prévenus. La preuve : ils découvrent les tablées de trav, sans la moindre surprise et sans le plus léger mouvement de recul. Le restaurateur, en plus, empoche l'argent des trav et offre une attraction de choix à sa clientèle ordinaire. Car les trav sont d'abord de bons clients. Ils ont un solide coup de fourchette et une descente de Polonais. Un restaurant de Paris faisait jadis dîner ses clients à côté d'une ménagerie que les dîneurs reluquaient à travers une vitre. Les trav constituent la ménagerie, mais là, c'est la ménagerie qui paie pour se montrer.
Comment s'organisent ces banquets ? Un trav propose une date. L'annonce est affichée un bon mois à l'avance dans le Club du Minitel rose. Les participants s'inscrivent dans la BAL de l'" organisatrice ".
Pour les trav, qui n'ont pas pu, ou le plus souvent pas osé, participer au dîner, un compte rendu en forme de communiqué de victoire sera publié. Un mot gentil pour chaque "participante", une gratitude mouillée à l'égard de l'organisatrice, et l'on se tourne vers le prochain dîner. L'effervescence qui encadrait les banquets faisait évidemment aussi les affaires du Minitel rose.
J'ai accompagné François à la troisième ou quatrième édition de ces dîners. Il y était d'abord allé seul, en homme, puis en femme. Enfin, il m'avait convoquée "pour me montrer"! Comment fallait-il comprendre l'expression ? Pour me prendre à témoin ou pour m'exhiber ? Il jouait, je crois, sur les deux tableaux. D'un côté, comme il me trouvait jolie, il n'était pas mécontent de me présenter, comme un trophée. Les trav, humaine faiblesse, mais plus masculine que féminine, ne détestent pas cumuler les succès, en homme et en femme. Donc, je l'aidai de ce côté à soutenir sa réputation. De l'autre, il voulait avoir une complice sous la main pour ne pas s'ennuyer. Car il redoutait le raseur qui sommeille en tout trav, raseur qui ne dort que d'un œil.
Avec une légère impression d'effraction, je me suis donc glissée, intimidée, dans la salle du restaurant qui abrite les trav. Arrivée en avance, j'ai vu les trav entrer peu à peu. Tous ont le même réflexe. Ils balayent anxieusement la salle d'un coup d'œil circulaire pour repérer les autres trav. Leur crainte ? Etre arrivé en premier et voir converger sur eux tous les regards des clients ordinaires. Arrive Gilda, le maquillage encore frais, la jupe pas trop froissée. Sa tenue s'est sortie avec honneur d'un sac poubelle serré au plus profond d'un placard à balais. Lia, qui la suit, sent le moisi. Sa robe émerge juste de son séjour mensuel à la cave. Les retrouvailles commencent par d'interminables embrassades de cousines de province. Pas moins de quatre baisers. A la fin des effusions, un moment d'hésitation. Le compte est-il bon ? Les trav ont du tact, ils craignent de blesser une sensibilité en refusant l'ultime accolade. Et pourtant, la seule meurtrissure vient de ces joues qui grattent. Heureusement chaque peau de trav est protégée par d'épaisses couches de fards.
Les sacs s'écrasent aux pieds des arrivantes. Elles tombent sur leur chaise, non comme les femmes que je connais, les fesses en arrière. Les trav, eux, chutent droit comme un plomb. La main passée entre les jambes, ils avancent leur chaise. En bons Français, ces dames font précéder leur dîner de l'"apéro". Dans le cas le plus bénin, d'un porto, le plus souvent, de quelques Ricards.
Enfin le souper. Autour de la table, comme à un jeu de massacre, des silhouettes de dessin animé : les unes massives, les autres donquichottesques, les dernières tassées. Le nez solidement planté de Judith supporte sans effort des lunettes carrées à robustes montures. Jojotte, un trav mécanicien autos, garde sur les mains et sous les ongles les traces du cambouis de la journée. Babette, d'un vigoureux coup de poignet découvre, en replaçant la mèche de sa perruque blonde, une montre de première communion. Mouvement trop généreux qui fait pivoter la coiffure et dévoile une patte de cheveu brun. Patricia fait un grand salut cordial et affole des bracelets qui s'entrechoquent avec un bruit de crécelle. Un propos de Young Lady est applaudi. Le son aigrelet des bijoux de pacotille me fait songer à la vibration des milliers de drisses sur les mâts d'un port de plaisance.
Arrive le repas. Babette saisit sa fourchette d'une main ferme, et la plante telle une broche qui emporte un poulet entier. Elle manie son couteau, les dents serrés, comme un bûcheron qui attaque un tronc récalcitrant. Olga tient son ballon de rouge bien en main. D'un geste ample, elle jette le "pinard" au fond de la gorge. Elle gonfle les joues, déglutit puis approuve d'un mouvement gourmand des lèvres. Les deux doigts en rond, elle trace un cylindre invisible de son œil à celui du patron et elle approuve :
L'horloge tourne. Les conversations s'animent. J'ai toujours observé avec malaise, au bout de deux heures de vol dans les avions longs courriers, le relâchement qui se produit. Le débraillé s'étend, les passagers se vautrent un peu plus, pour finir par exhiber une intimité sans grâce. A mesure que le banquet avance, les sourires font place aux rires. Le vin et la température ambiante ont fait transpirer les convives. Les maquillages fondent. Jojotte, du geste canaille du porteur de casquette, rejette sa perruque légèrement en arrière. Puis surgit au coin de la lèvre Babette un cigarillo, de celle de Judith une Gitane maïs. Mais pas de bouffarde! Ces dîners rappellent à la fois le repas d'anciennes d'un collège de filles - pas les Oiseaux, plutôt le collège d'enseignement agricole d'Aurillac - et les retrouvailles de copains de régiment. Les histoires scabreuses, croisent les exploits professionnels, souvenirs de l'armée et les cuites mémorables. Les voix se font plus fortes et plus graves. Claques dans le dos, commentaires scandés par de vigoureux mouvements de fourchette, et couteau tendu vers l'interlocuteur, non dans une intention agressive, mais pour mieux guider le propos.
Enfin, le repas tire à sa fin. Les chaises reculent, les bedaines rebondissent en avant. Les jambes se desserrent. Les ceintures, tendues, sont soulagées d'un bon cran. Les maquillages s'étiolent : nez luisants, larges traînées de rimmel sous les yeux. Les conversations s'étirent d'un bout de la table à l'autre. Le rire gras de Babette accompagne une plaisanterie rituelle. Le moment de partir arrive. Les chaises raclent. Les jupes froissées rebiquent. Tel le colosse de Rhodes, Trans Parano, se dresse en tanguant sur ses talons aiguilles. Elle enfile son manteau avec un vigoureux mouvement de bascule, d'arrière en avant, jambes largement écartées, pour assurer sa stabilité pendant cette dangereuse et puissante manœuvre. Judith jette son sac à main sur l'épaule comme un sac de marin. Les trav vacillent un peu sur leurs talons, bonnes trognes rougeaudes, prêts à lever le coude dans un autre havre.
L'institution a dégénéré avec le temps et la gastronomie a dérivé vers la moule frite arrosée de Sidi Brahim.
Dans ces réunions, les trav sont en fait à la recherche d'eux-mêmes. Ils restent égocentrés. Et contrairement à un vain espoir, en ville, ils ne le sont pas moins que devant leur glace. Seulement le miroir devient magique. A la place de la silhouette familière, les trav voient dans le trav qui leur fait face un autre soi-même. Ils sont tentés, sans indulgence, de constater : "c'est moi, mais en moins bien", en tout cas une image déformée de soi, mais combien plus vivante que celle, si collante, du miroir ! En somme, les trav monologuent tout en reluquant avidement leurs semblables. Ainsi quand les trav font société, cela ne les change pas autant qu'on le croirait de leur pratique solipsiste du travestissement.
C'est bien grâce à ces ripailles, que les trav s'agrègent ainsi, un à un, pas à pas, à la petite communauté initiale. La première participation se fait en homme. Un jour fatalement, comme la petite fille devient femme, l'homme le cède au trav. François m'a raconté son premier dîner. A l'arrivée, deux trav sont déjà assis. De dos, ils paraissent crédibles. Pas Delphine Seyrig, mais Simone Signoret, celle de la Veuve Couderc. Quand ils se retournent, douche froide, personne n'en voudrait comme épouse, ni même comme grand mère. Le premier mouvement de François est de panique. Il esquisse une retraite, submergé par une gerbe de craintes : d'être vu en pareille compagnie, d'ennui et d'embarras. Puis il se ressaisit. Les autres convives arrivent…
Les trav ont depuis longtemps une organisation qui fonctionne comme une sorte de Rotary Club intermittent, c'est l'ABC. Les compagnes de trav y sont aussi les bienvenues. Elles sont même fêtées. C'est donc comme ça que j'ai connu l'ABC.
Cette ABC est en principe la section française d'une internationale trav, spécialement active en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Le travestissement, en Angleterre, est un sport national, que les Anglais savent organiser avec humour et distinction. Aux États-Unis, le sens atavique de l'organisation des Américains, les a amenés, on l'a entrevu à Ebeltoft, à traiter le travestissement comme s'il s'agissait d'une entreprise de grande consommation.
L'ABC, l'association française, est plus artisanale que ses consœurs anglo-saxonnes : elle fonctionne comme une association de philatélistes ou de boule lyonnaise ou encore un club de tricot. Elle tient trois réunions annuelles : l'une à Paris, l'autre dans une sorte de caravansérail près de Lyon. Le plus attendu de ces congrès a jeté le grappin sur une paisible station thermale. L'ABC revient à Evian depuis quinze ans. Accueillie, chaque année, avec une indulgence amusée par la population, cette manifestation est doublement régulière. Régulière, au sens de reproduction dans le temps, car elle obéit à la succession inexorable des saisons. Ces réunions reviennent comme les migrations saisonnières et les trav convergent vers le lieu de concentration de l'espèce, sinon pour se reproduire, du moins pour se congratuler. Régulière aussi, dans le sens des règles monastiques, car elle respecte un code de bonne conduite, probablement inspiré des Petites Filles modèles de la comtesse de Ségur.
Aux débuts, Berthe, femme au grand cœur et protectrice des trav, accueille ses premiers trav suisses dans sa pizzeria, puis leur trouve un hôtel. L'ABC, ravie de l'aubaine, décide alors de s'y réunir annuellement. En ces temps héroïques, les trav n'avaient pas l'air dégagé qu'ils ont aujourd'hui. Berthe se rappelle encore qu'ils sortaient en file indienne de l'hôtel, la tête rentrée dans les épaules n'osant regarder ni à droite ni à gauche, l'œil rivé sur la nuque du trav dont ils emboîtaient le pas. Ces Bénédictines, encore gaillardes à matines, titubaient à vêpres.
Les congrès trav rassemblent une cinquantaine de participantes, à dire vrai, très hétérogènes. Certaines peuvent passer pour des femmes, d'assez jolies femmes. D'autres ont capitulé sans combattre et renoncé à tout espoir de vraisemblance. Ils ont les jambes et les bras velus. Les pires ressemblent à des chimpanzés de cirque qu'on habille d'une robe. Après avoir sollicité et obtenu l'autorisation de l'ABC, certains trav font le voyage en femme. Les autres arrivent l'air grave et concentré tenant une lourde valise dont on devine le contenu frivole. Les hôteliers, en vrais professionnels, ne s'étonnent de rien. Par mesure d'économie, et non par débauche, beaucoup de trav partagent la même chambre. La femme de chambre, en leur apportant le plateau du petit déjeuner, claironne impavide :
Parler de congrès est peut-être un peu exagéré, l'ambiance est celle d'un congrès, mais alors que les congrès interposent des repas entre chaque demi-journée, le congrès trav interpose des demi-journées aussi réduites que possible entre les repas. Trois jours de bombance, et les fermetures éclair se tendent à rompre. En général une maquilleuse accompagne et sauve le congrès trav. Car, il faut admettre que les trav qui se maquillent sont à l'esthéticienne, ce que le peintre en bâtiment est à l'artiste. La doctrine est : les trav de l'ABC sont en tout point semblables à des "femmes bien". Or une "femme bien" se maquille à peine. Soit. Mais le prix à payer pour un trav qui se maquille à peine, c'est de rester tout bonnement un homme. D'autres, conscients de ce dilemme considèrent que le trav est une sorte d'acteur qui doit un maquillage au public. Dette apparemment immense! Car les trav semblent s'inspirer des masques du théâtre antique. J'accorde, sans disputer, que si certains font rire, aucun ne fait peur! Donc, la maquilleuse fait ce qu'elle peut pour masquer les barbes dures, effacer les traits virils, élaguer les sourcils broussailleux.
Quelques trav expérimentés pratiquent le maquillage comme un art majeur. Pour avoir observé l'un de ces trav hypercompétents, j'ai constaté qu'il fallait, outre le talent et le savoir, disposer du temps pour un maquillage de deux heures ou plus. Il s'agit là de sculpter le visage, en tirant la peau à certains endroits, en traçant des ombres, en soulignant certains traits, en estompant les autres. Rien à voir avec les pataudes tentatives du trav amateur ordinaire. La maîtrise suprême est celle des meilleurs transformistes qui arrivent à se donner par l'art du maquillage une ressemblance réelle - ou caricaturale - avec Catherine Deneuve ou Maria Callas.
A l'opposé, les trav inexpérimentés utilisent des produits qui provoquent une allergie des paupières et creusent des poches sous les yeux. J'en ai vu un qui avait l'allure d'un boxeur qui vient de recevoir une raclée. Les trav font avec entrain la fortune de la parfumerie de leur domicile. Puis, avec le même zèle, ils submergent les pharmaciens d'Evian pour trouver des produits anallergiques!
Les réunions ordinaires sont en tenue de ville. En fait, malgré les recommandations de l'ABC, les tenues sont disparates et vont de la jupe fendue et moulante à des tenues de femme de ménage. Le moment le plus attendu est celui du dîner de gala : traditionnellement le samedi soir. La tenue de soirée est recommandée. Ce soir-là, quelques robes du soir, parfois jolies : un trav indien porte très bien un sari. Et c'est avec un mélange d'amusement sous cape et de consternation que l'assemblée accueille un robuste trav historique - la septantaine bien engagée - habillé en petite fille modèle avec une robe à smocks.
Puis les trav se quittent à regret. Pour beaucoup, plus de travestissement pendant les trois mois ou l'année qui s'écouleront avant les retrouvailles! Je suis saturée :
Gaby est une figure historique du mouvement trav. Présidente de l'ABC, elle a le mérite de sortir en femme sans avoir l'ombre d'une chance de passer pour telle. Elle a clairement arbitré la contradiction, entre un mode de vie bourgeois - en homme, avec les repas d'affaires et leurs implacables conséquences sur la corpulence - et sa vocation féminine, en faveur du premier.
Holopherne, psychiatre, joue une comédie étonnante. C'est une transsexuelle qui, après avoir oublié qu'elle m'avait raconté ses beuveries dans l'aviation de chasse pendant la guerre, finit par me confier ce qui crevait les yeux : "Je n'ai pas toujours été une femme…"
Ludmilla habite Bordeaux et exerçait avant sa retraite la profession d'agent d'assurances. Elle nous reçoit à Talence dans un pavillon de banlieue. Grande femme avec une poitrine opulente. On peut la prendre pour une femme. C'est un trav gaullien, par la taille - et le poids: plus de deux cents livres! -, par sa façon de ne parler d'elle-même qu'à la troisième personne :
Adversaire des précédentes, mais acteur à part entière de l'histoire de l'ABC, comme Hannibal le fut de celle de Rome, Trans Parano est apparu un jour sur le serveur. Son arrivée fut remarquée en raison de sa vindicte et d'un style épistolaire original. Un exemple de sa verve, une sortie contre François et plus généralement de la façon de parler des trav :
Peu de temps après nouveau message destiné à Alcina, une animatrice du Minitel. Celle-ci lui reprochait de prendre son pseudo [un opéra de Haendel] pour une allumeuse de boîtes de nuit, réponse cinglante :
Physiquement Trans Parano n'était pas fluette. Grande gaillarde habillée bon genre. Imagine-t-on Philippe Noiret en Chanel ? Elle porte des cheveux naturels avec de larges golfes! Sa voix, bien maîtrisée, déraille dans ses accès de verve. C'est-à-dire souvent. Car elle parle comme elle écrit, impétueusement. Trans Parano compense en effet par une agressivité, à la fois stimulante et irritante, une détresse, celle des trans, quand l'âge vient. Son style est inimitable : grande gueule, mélange de tempérament masculin et de façon féminine de se vêtir. Nombreuses sont les trans que j'ai croisées qui n'ont pas totalement pu se couper de ce qui fit le sens de leur vie d'homme : aventures d'aviateurs, de parachutistes et autres nageurs de combat…
Un après-midi, j'ai accompagné François chez Lolo, ancienne transformiste de Madame Arthur et du Carrousel. Elle a débuté en 1951 et pris sa retraite il y a dix ans. Elle fait "mémère", un peu concierge et a évolué du travesti mimétique au travesti parodique, pour aboutir au travesti burlesque. Son physique, avec l'âge, s'est rapproché de celui de Coluche! Nous avons écouté le récit de sa vie en feuilletant ses albums de photos. Son intérieur : un bric à brac de Madame Irma, une accumulation d'objets bizarres et disparates, de cadeaux, de souvenirs de Palavas les Flots. Lolo a la qualité de prendre la vie avec une résignation amusée. Elle est gentiment prodigue de bons conseils : le savon pour estomper les sourcils; les poils des jambes cachés par trois couches de bas : une claire et deux foncées. Elle accepte que ses conseils soient rémunérés, mais sans insistance et se vexe s'ils ne sont pas suivis. Et puis des confidences :
Elle nous a fait faire un soir une tournée de boîtes, de bars et de restaurants tenus par ses vieux amis. Lolo avait laissé partout un excellent souvenir. Elle était accueillie avec une vraie sympathie. Quarante ans de gentillesse et d'humour avaient laissé leur trace et lui avaient conservé son crédit. Pendant cette "virée", j'ai vu Lolo circuler avec une grande dignité sur sa vespa.
Le monde trav, en dehors des banquets ou de l'ABC, s'organise spontanément d'innombrables sorties dans les restaurants, dans les boîtes…
Contrairement à certaines villes étrangères: Londres, Amsterdam, Los Angeles, et bien d'autres, Paris n'a pas compté de boîte réservée aux trav où ils soient chez eux. L'arrivée des drag queens n'y a rien changé. Les trav sont donc accueillis par d'autres établissements. En pratique, quelques boîtes homo ou de lesbiennes. Bien entendu, nous négligeons les cabarets du style Madame Arthur, le Carrousel ou le dîner spectacle de Michou qui accueillent une clientèle qui vient regarder des spectacles ou figurent des transsexuelles (très féminines) ou des transformistes. La frontière entre le monde du trav bourgeois et ce monde du spectacle est nette bien que légèrement poreuse. Les trav ne font en tout cas par leurs sorties dans ces établissements. Pas beaucoup plus au Queens, où ils sont considérés comme insuffisamment décoratifs.
Il y eut le Boy, boîte vaste et bruyante. Elle est aujourd'hui fermée. Fermeture paradoxale, si l'on en croit la rumeur, car il aurait été fermé pour le viol d'une jeune fille dans les toilettes, crime le plus improbable dans cet établissement résolument homo !
Depuis les trav se sont un peu dispersés entre différentes boîtes. Dans l'une d'elles les trav sont plus particulièrement assidus, c'est le Scaramouche . C'est un établissement homo, décoré un peu comme une "maison" de la fin du XIXe siècle. Le sous-sol est une boîte disco. La soirée est couronnée par un spectacle "transformiste" - hommes qui s'habillent en femme moins par plaisir que pour caricaturer les femmes, les célébrités notamment. Son patron, Fabrice, ferait un trav extraordinaire, s'il en avait le goût. On y observe, de façon exemplaire, l'ambiguïté des rapports entre homos et trav. Les homos, dans leur grande majorité n'aiment pas les trav. Mais le souvenir des avanies qu'ils ont subies est encore frais. Et ils n'ont pas le cœur, forts de leur récente et arrogante liberté, de réprouver une autre marginalité. C'est donc une boîte homo tolérante aux travestis. Cela dit, sa tolérance ne va pas jusqu'à les adopter. Les rapports sont courtois voire indifférents. La sympathie comme l'hostilité sont rares.
Les trav s'y rendent tantôt seuls, au hasard, espérant rencontrer des amis, tantôt en troupe. Il s'agit pour eux de se montrer en femme, avec le vague espoir de séduire des hommes. L'important, pour eux, est surtout de jouer un instant encore en femme, de bouger en femme, de s'exhiber en femme, et, comme un enfant, de retarder le retour au réel. Cette façon de repousser la fin de la nuit n'est pas seulement régressive. Elle exprime là encore l'intensité de la frustration qu'ils éprouvent. Ces moments arrachés à une vie quotidienne qui les contrarie ne sont que de brèves éclipses. Chaque instant gagné sur leur vie masculine est vécu par les trav comme un sursis, comme l'ultime bouffée cigarette du fumeur dépendant.
Ces nuits sont productives de rencontres de toutes sortes, la plupart érotiquement désintéressées. Les moins impécunieux des trav font une sorte de tournée des grands ducs : le Scorpion, où ils ne peuvent que danser, Aldo , un bar qui recevait des trav très féminisés (eurasiennes, asiatiques souvent), en général transsexuelles. Les rapports entre les trav bourgeois et les filles d'Aldo étaient étranges. D'abord parce qu'elles voyaient les trav bourgeois, de temps à autre, sous l'une et l'autre espèce, masculine et féminine. Ensuite, parce qu'il régnait une complicité ambiguë. Elles les percevaient bien comme des semblables. Mais évidemment pas comme des concurrentes. Les trav bourgeois ne couraient pas dans la même catégorie. Les trans d'Aldo regardaient ces braves trav bourgeois plutôt comme de petites sœurs un peu retardataires, pas très douées, pas très hardies qu'elles guidaient. Et quand François, qu'elles connaissaient en femme, reparut, à mon bras en homme, le cri du cœur:
Le compliment inverse lui aurait fait meilleur effet. Les relations de ces transsexuelles avec les trav étaient donc intermédiaires entre celles qu'elles ont avec les hommes - et qui sont loin d'être désintéressées - et celles qu'elles ont entre elles.
Tous les trav amateurs pratiquent obstinément ces sorties interminables. Et, pourtant elles sont coûteuses, fatigantes et monotones! Tantôt elles les minent à petit feu, tantôt elles les ruinent dans un flamboiement. Les trav, qui s'y rencontrent, se palpent un peu comme des aveugles qui chercheraient à s'identifier réciproquement. François a utilisé cette métaphore :
Évidemment au pénultième banquet, cet émerveillement s'émousse. Mais l'habitude prend le relais.
Avant d'aller dans les boîtes, il y a le dîner en petit comité. Je dis dîner, pas banquet. François et moi avons dîné d'innombrables fois avec des trav dans les restaurants les plus divers. Dans l'ensemble ces trav, contrairement à François, s'en tenaient aux restaurants qui les toléraient. Deux restaurants ont compté : le Chalet Maya et le Dow Jones (allusion au quartier où il se trouvait) qui ont tous deux fermé. Ce dernier était tenu par deux femmes étonnantes, peut-être des laponnes, plus larges que hautes et d'une gentillesse protectrice envers les trav. Les garçons de tous ces restaurants savaient flatter les trav. Ils les faisaient glousser sans coup férir, un peu comme le dompteur fait faire le beau à son ours. Ces dîners se passaient au milieu de la clientèle normale, disons plus homo que la "normale". Normale ou pas, cette clientèle servait de public aux trav.
Puis aux deux restaurants initiaux s'est substitué le Bateau Lavoir Quelques banquets mémorables s'y tinrent. Mais surtout, jour après jour, les trav venaient y dîner, parfois y déjeuner seuls ou à deux, trois ou quatre. Complicité avec le patron, clients intrigués, amusés ou même troublés! Ainsi un soir, un couple de province avait-il choisi le Bateau Lavoir pour fêter ses vingt ans de mariage. J'étais accompagnée de François et de Young Lady. Nous arrivâmes au milieu de l'anniversaire de mariage. Peu à peu nous fûmes absorbés par les amis des mariés. Mes deux trav invitèrent les femmes à danser. J'observais les réactions des femmes et de leurs maris. L'alcool aidant, je constatais un mélange de trouble et de gêne. Les hommes me regardaient intrigués. Ils pensaient de toute évidence que j'aurais mieux à faire que de traîner ces trav. Eux, par exemple…
En fait, il se produit une sorte de transhumance aléatoire des trav d'un lieu à un autre. Ces lieux d'accueil permettent aux trav d'entretenir un semblant de vie sociale. En plus individualistes, ils cherchent à imiter les trav britanniques, qui ont des clubs dans toutes les grandes villes avec leurs réunions régulières, leurs fêtes, leurs conventions régionales ou nationales, leurs dégagements touristiques; leurs revues et leurs multiples prestataires de services.
Plus exceptionnellement, des nuits uniquement trav dans des boîtes qui, leur jour de relâche, organisent une soirée. C'est là que j'ai connu une personnalité qui mérite beaucoup mieux que son pseudonyme. Ce monstre sacré du zoo trav porte le doux nom de Pipe 13. Il fut cadre supérieur. Le goût du travestissement, l'a frappé la trentaine passée. Mais les vocations tardives sont les meilleures. Pipe 13 part tous les soirs que le Ciel lui accorde vers ce qu'il appelle ses "délires". Il s'agit de battre des records à la fois de vitesse et de productivité, en "taillant le plus grand nombre de pipes au plus grand nombre d'amateurs en une seule nuit". Dans cette course contre la montre, le seul adversaire de Pipe 13 est le lapin. Le travestissement n'est donc là qu'une façon de mettre en scène la fellation, par égard envers le client qui, s'il abaisse le regard, voit une vague perruque s'agiter. Ce qui est, je suppose, toujours mieux qu'une calvitie. Bien sûr, Pipe 13 ne trompe personne, les clients savent à qui ils ont affaire. Cependant Pipe 13 vagabonde beaucoup en femme. On l'a vu errer dans le parc de la Villette. Un peu déçu, il était intrigué par la tranquillité nocturne du lieu. Nullement découragé, Pipe 13, pour son propre plaisir et au cas où un client se présenterait, se mit à danser et montra tous ses avantages. Ce fut une voiture de police qui arriva. La police filmait évidemment le parc pour le surveiller. Un trav, à qui il racontait l'histoire, le félicita sobrement :
Près de Compiègne, c'est une maison retirée au fond d'un grand parc, gardé par des molosses. Au premier étage de cette vaste maison, une immense pièce. Au centre d'un désordre indescriptible, exubérante, Young Lady se dépense à disperser ses affaires. Elle en est à la poudre. Cri de rage. Elle a laissé tomber son poudrier La poudre se répand dans son sac, s'y insinue, s'immisce partout. Elle essaie d'essuyer son contenu, mais la poudre s'agglutine au vernis frais de ses ongles. Il en est aussi tombé sur la moquette. Un coup de d'œil sournois, de côté. Personne ne l'observe. Pour ne pas la ramasser, elle étale la poudre par terre. Elle en arrive au maquillage des yeux. C'est, pour elle, le moment exquis. Affolement, où est passé son eye liner ? Elle le retrouve. Elle reprend son maquillage. Un sourire béat flotte sur ses lèvres pendant qu'elle peint ses yeux, à trois centimètres de la glace. Je ne peux réprimer une tension en la voyant promener un crayon dangereusement aiguisé au bord de son œil. Quand elle a fini le premier œil, je soupire :
Mais l'eye liner lui a fait des zébrures indélébiles. En effet, il est froid et sa paupière a eu le réflexe qu'aurait eu son pied en entrant dans un bain glacé, elle s'est rétractée. L'eye liner a maculé de façon indélébile l'arcade sourcilière. Toujours prête à se satisfaire des apparences, elle chuchote :
Après un dernier coup de crayon, elle se recule. Tous les trav de la pièce sursautent et font autant de bavures sur leurs maquillages. Avec un barrissement de rage, Young Lady a découvert le désastre en prenant du champ. La distance ne rendait pas son accident de maquillage moins apparent.
Le maquillage terminé, François, lui, se détourne au plus vite de la glace. Il a appris à ne pas trop demander au miroir. Cette méthode Coué allait opérer, quand Young Lady, qui ne veut pas souffrir seule, s'approche de lui, le regarde et simule la compassion :
Le maquillage d'un trav expérimenté, ni stakhanoviste ni perfectionniste, prend trois quarts d'heure à une heure et demie. Une dizaine de trav sont en train de se changer et de se maquiller. Il règne un silence respectueux de la concentration et de la jubilation de chacun. Les trav sentent leur transformation en femme se répandre en eux. Le silence est parfois déchiré par un juron : un vernis à ongles qui s'est agglutiné ou un accident de maquillage. Beaucoup interposent entre les phases du maquillage des sortes d'intermèdes, le temps de laisser la base de maquillage pénétrer dans la peau ou de faire sécher le fond de teint. Ils sifflent discrètement, ouvrent leur France Soir ou vont papoter avec un trav qui passe son rouge à lèvres. Leur conversation est hachée, de cette façon intermittente qu'ont les trav, tout comme les femmes, de bavarder en se faisant les lèvres. Il ne leur faut pas non plus trop attendre, car un maquillage de trav, comme le nôtre, vit et dépérit. Mais il le fait en accéléré. Pendant une à deux heures, le maquillage reste intact, puis commence une dégradation plus ou moins rapide et plus ou moins remédiable (par des adjonctions de poudre compacte, de rouge à lèvres ou de khôl).
Je me promène dans la pièce. Je ne vois que des visages tendus rivés au miroir. J'aperçois dans la pénombre un trav s'agiter. Je m'approche, prête à lui porter secours. Il est écarlate et souffle comme une forge. Il essaie d'enfiler un collant. Ce trav corpulent a une cinquantaine d'année. Il a replié son mollet pour passer le pied gauche dans la première des deux jambes du collant. La situation est bloquée. Soit la jambe ne plie pas assez, soit ce sont les bras qui sont trop courts. Un nouvel effort, le bout du pied est entré dans le collant. Catastrophe. Le trav regarde l'œil navré son gros orteil qui a crevé le bas. Nouveau collant, le premier pied est enfin entré. Le moment le plus difficile est alors le passage de la seconde jambe. Le visage grimaçant sous l'effort, le trav tient le collant à bout de bras. La tension est extrême. Tension nerveuse d'abord. Mais aussi tension du collant. Il s'agit toujours d'introduire le deuxième pied. Avec un grognement, le trav y réussit enfin. Maintenant le collant doit être déployé. Le trav se renverse sur le dos, il roule comme une tortue géante ballottée par le ressac. La tortue tire sur le collant, avec des hans de bûcheron, les deux genoux pointés vers l'extérieur. La souplesse du trav a donné tout ce qu'elle pouvait, c'est au collant, tendu à craquer, de faire un petit effort. Le tas grossissant de collants au fond d'une corbeille témoigne du nombre de batailles perdues.
Cette préparation est, en elle-même fastidieuse ou jubilatoire suivant leur humeur. L'un s'habille d'abord. Tantôt, il revêt d'emblée la tenue qu'il mettra. Tantôt il erre, essayant interminablement, combinant à l'infini, les différentes pièces du vêtement. Il se rapproche d'autres trav, l'air égaré, tâtant d'un air las ou résigné un vêtement, hésitant entre un pantalon et autre chose. Cette hésitation peut être un bonheur comme elle peut révéler la peur du trav quand il est au pied du mur.
Le point d'orgue du maquillage est le moment où le trav pose sa perruque. C'est à cet instant que l'image se complète, comme la photo immergée dans le révélateur. Le résultat est soudain livré aussi brutalement qu'une sculpture dévoilée par le geste prompt de l'édile et aussi solennellement que dans une inauguration républicaine. Le maquillage plaît ou déplaît.
Quelques mois plus tard. François me propose de l'accompagner à Lannion pour le Mardi Gras. C'est une cérémonie qui me rappelle le Carnaval de Romans, d'Emmanuel Le Roy Ladurie. Toute la population se livre à une transgression organisée, à un délire collectif. Rien à voir avec l'élégance du carnaval de Venise. Mais pas non plus le style "fête de la bière". Son caractère authentique tient au fait que presque toute la population se déguise. Comme partout, chacun révèle une face dissimulée de soi, ses rêves, ses pulsions les plus ténébreuses, sa vulgarité également.
François s'est habillé chez lui en bourgeoise pour m'accompagner à un concert, en matinée le dimanche, au Théâtre des Champs Élysées. Nous partons pour trois jours. C'est le plus long déplacement de François en femme. Il a pris tacitement l'engagement envers les autres trav de ne pas amener d'affaire masculine. Nous convenons que je le traiterai de bout en bout comme une femme, en l'appelant Anne, en lui parlant au féminin, etc. Anne, donc, a pris sa voiture. Elle m'a demandé d'emporter quantité de tenues pour que nous puissions multiplier les effets de toilettes. Sur place, nous devons retrouver deux trav anglais accompagnés de leurs épouses. Je crains le pire. Je commence, il est vrai, à m'y habituer.
Nous logeons dans un gîte rural tenu par un trav britannique et sa femme. A entendre le mari, elle et lui entretiennent une merveilleuse complicité sur le sujet. Pendant que nos hommes se maquillent, j'en parle avec l'épouse. Elle me dit qu'elle trouve son mari ridicule en femme, qu'elle ne tolère cela que pour le Mardi Gras. En revanche elle n'a rien contre les autres hommes qui se travestissent.
Anne a revêtu une jupe longue et ample avec un haut de soie blanche. Je crains qu'elle n'ait froid. Je lui mets un manteau de fourrure sur le dos. Elle n'est pas vraiment déguisée. Une tenue habituelle ou presque. A peine plus fair play, je porte une tenue de marin breton. Le premier dîner est prévu dans un petit restaurant bondé, l'ambiance est un peu lourde. Deux tables avinées braillent des rengaines de circonstance. L'un des groupes reconnaît, parmi les trav rencontrés, des connaissances de l'année précédente. Effusions. Un second groupe nous regarde, intrigué, puis retrouve les réflexes touristiques, il nous photographie. A une table, trois bretons simiesques, l'un d'eux est avachi sur la table flirtant avec le coma éthylique. Le moins abruti de ses compagnons le secoue :
Des farandoles circulent dans le restaurant. L'une, sacrilège, est composée de bonnes sœurs, aux masques angéliques, costumées à ravir, et de jésuites, aux visages grimaçants, dans la tenue des jésuites du XVIIIe, en justaucorps et "petit manteau". Entre le groupe des sacrilèges et celui des trav opère une séduction réciproque et sulfureuse. Les trav croisent et recroisent incessamment le groupe des sacrilèges. La relation des trav est bien plus équivoque avec ce cortège des sœurs lutinées par les jésuites qu'avec les autres "masques". Certes les trav sont déguisés, comme tout le monde, mais on voit bien que ce déguisement n'a pas le même sens pour eux que pour les autres. Les trav surprennent, troublent peut-être même; chacun les sent plus engagés dans ce jeu. L'ambiance de transgression crée une complicité, une sympathie de circonstances. Et, pour ce soir, les femmes dansent avec les trav. Anne donne une véritable conférence. Je ne sais si son public est content, mais elle exulte.
A deux reprises, les trav de Paris rencontrent une poignée de trav lannionnais qui profitent du carnaval. Combien de trav à Lannion? Car il y a aussi ceux qui n'osent pas sortir malgré la permissivité ambiante. Combien de trav en France? Cette évaluation est tout aussi peu probante que celle de la fraude fiscale, de l'immigration clandestine, ou toutes les statistiques qui essaient de saisir ce qui se cache.
Anne, depuis qu'elle était entrée dans l'univers des trav, ou presque, m'a traînée dans ses réunions. J'y allais, parfois par amusement, mais surtout pour ne pas perdre le contact avec ce monde qui l'absorbait comme des sables mouvants. Je me trouve de proche en proche initiée à la petite vie de la communauté trav. Elle ressemble plus à Clochemerle qu'à une secte qui pratiquerait messes noires et sacrifices d'enfants. Ces premiers contacts m'ont confrontée au milieu des trav bourgeois - au sens où dans les baux on fait obligation au locataire d'occuper "bourgeoisement" les lieux. Ils sont un échantillon de la société de tout le monde. Les milieux sociaux y sont tous représentés. Les types psychologiques aussi. Tous les âges également, dont certains très vieux. J'ai rencontré un trav à l'ABC qui avait près de 80 ans. Ce n'était pas le moins réussi. Assez mince, il faisait "vieille dame digne".
Les barrières culturelles, sociales ou de générations ne sont certes pas abolies, mais atténuées et les points communs l'emportent de loin sur ces distinctions, au moins dans une première phase.
En fait, les distances resurgissent parfois comme le montre la petite mésaventure que voici. Un soir, Anne a accepté la visite, en raison de son insistance, d'un jeune trav d'une vingtaine d'années qui voulait essayer ses vêtements. Rien d'autre. Il arrive. Elle est en femme, lui en homme. Il la regarde puis se tourne vers ses vêtements. Il examine ses frusques comme l'aurait fait une minette à qui on aurait proposé la garde robe d'une duchesse douairière. Il bat en retraite.
Quelques styles vestimentaires étaient dominants.
Le style sexy hard. Gina cherche les hommes. Elle s'habille en femme avec des robes de lamé moulantes. Or Gina est plutôt du genre petit pot. Cela donne, siffle Anne, "une radasse de bar, enceinte de huit mois". Et pourtant, elle ne manque pas d'amateurs! Elle sélectionne les genres de mâles par leur genre de fantasmes. Elle les trie, en sélectionnant ses tenues. Chacune a un attrait sélectif. Son art, sa science de la préparation de ses propres "appas" s'apparentent à ceux du pêcheur qui sélectionne savamment ses "appâts" en fonction des espèces de poissons qu'il veut ramener. Ce n'est donc nullement un travestissement qui reflète ses goûts vestimentaires. Le test projectif est pour les "mecs".
En plus hard, la prostituée, car Pipe 13 exerce ce métier qui serre au plus près sa vocation. En fait de travestissement, Pipe 13 revêt une tenue de prédilection : perruque en équilibre instable sur la tête, longues bottes blanches, bas résille, minijupe en skaï, décolleté profond qui donne sur le vide. Cette absence de poitrine est un atout qui laisse l'imagination du client faire le reste.
C'est un genre que pratiquaient beaucoup les trav dans les soirées d'Anne, le sexy soft. Son symbole, la guêpière. Parce qu'elle est moulante et met en valeur la poitrine elle devrait être la bête noire des trav. Sur un corps d'homme, elle produit, au choix, soit le contraste le plus saisissant - par exemple l'intromission de la toison du poitrail dans des dentelles aériennes -, soit au contraire elle brouille les genres dans un style décadent, celui des Damnés de Visconti. L'un de rôles favoris des très beaux trav ou trans est d'ailleurs Marlène Dietrich.
Le cuir occupe une place à part. Il balise la frontière avec le SM - sadomasochisme - sans pour autant être réservé au SM. J'ai bien connu Élisabeth. Tout en étant trav, "beau mec", c'est ainsi qu'il parlait de lui-même en homme, avait des cheveux longs, un visage, coupé à la serpe, un genre de séducteur de sous-préfecture. Il avait une voix de folle qui le trahissait aussi bien en homme qu'en femme. Outre son goût du cuir, il avait une deuxième spécificité, de ses vêtements émanait un remugle. La cause : il les conservait dans un coffre, au plus profond de son garage.
Young Lady, le poil brun, l'œil vif, est de ces personnes avec qui toute une classe d'école veut être amie. Elle mesure un mètre soixante-quinze, elle a une stature de garçon plutôt vigoureux, des mollets de footballeur. Elle a choisi un style androgyne très original qu'elle cultive avec talent. Elle mâche d'un air rigolard un éternel chewing-gum. Elle approche les quarante ans. Elle s'habille sexy. Indépendamment des risques pris avec le bon goût, elle affiche un style provocant qui la rendrait capable de se violer elle-même si en homme elle rencontrait son double en femme.
Judith est la version française de la Michu internationale, rencontrée à Ebeltoft. On dirait que Judith pose pour un magazine de VPC allemand destiné aux femmes de ménage bavaroises, mais "exclusif âge mûr". Elle porte des robes sans forme avec des dessins tristes. C'est le cas où l'archétype du modèle de travestissement était une grand-tante laide, cliente de Quelle et restée fille et qui ne lui aurait laissé en héritage que sa garde robe.
Babette se travestit à l'économie. Il faut bien épargner sur quelque chose pour lever le coude. Une jupe plissée soleil en promotion à Prisunic, des sandales achetées pour pêcher la crevette à Croix-de-Vie, une perruque prise sur un vieil O'Cedar recyclé, un sac à main vinyle, beaucoup de rouge à lèvres et de rouge à ongles bon marché. Le tour est joué, Babette est travestie pour une bouchée de pain. On ne la lui fait pas : "Le travestissement n'a jamais ruiné personne!"
Je passe sur le style d'Anne, qui, si on l'avait laissé faire, s'habillerait en dame patronnesse.
Églantine rose cultive un travestissement particulier : sa garde robe est celle d'une pouponnière. Elle aime être travestie en bébé. Elle le fait à ravir à l'odeur de lait près.
Albertine se couvre toujours d'un béret à pompon. Cela lui donne un genre jeune fille candide qui ne doit pas faire illusion. Elle est espiègle.
A ce stade où j'étais arrivée de la connaissance de ce milieu, j'étais surprise par le style physique des trav. On trouve parmi eux des tas de gens qui, vus en homme, seraient des trav très improbables et pourtant! Car, aucune prédisposition physique apparente ne les conduits à être trav. Hélas pour eux, les trav ne sont que rarement des hommes efféminés. C'est leur psychologie qui est féminine pas leurs épaules. Constatation qui ne contredit pas l'hypothèse que le travestissement soit constitutionnel. Simplement le déterminisme, s'il y en a un, ne se trouve pas dans l'apparence physique.
Le monde des trav était nécessaire à Anne. Je l'acceptais, comme j'acceptais son travestissement. Ce serait se montrer désinvolte avec la vérité que de prétendre que rien ne m'intéressait dans ce milieu. Il me restait à en savoir plus sur leur orientation érotique. Non pour ma consommation personnelle ni tant par curiosité, que pour mieux comprendre Anne.
Chapitre 7 : Eros et le trav
Anne invite à dîner chez moi Narcisse 25. J'accepte sans peine car j'avais lu avec intérêt sa correspondance avec elle. Une calligraphie parfaite, un style élégant pour décrire une forme très originale de travestissement. Narcisse 25 ne se met guère en situation. Il ne s'habille que partiellement en femme. Son attente est de se photographier, à la rigueur de se montrer, le visage maquillé et sans perruque. C'est ce qui avait éveillé ma curiosité. Sur une photo qu'il avait envoyée à Anne, il obtenait un résultat saisissant qui me fait penser rétrospectivement aux maquillages que Cécile Kretschmar . Ce qui est intéressant dans sa façon de faire est qu'il arrive à concilier le changement de genre avec le respect de l'identité. Ce soir-là, Anne a donné rendez-vous à Narcisse 25 à son domicile. Ils arrivent donc chez moi ensemble. Anne est habillée en femme, et, manifestement à la hâte. Le contraste est saisissant entre le perfectionnisme de Narcisse 25 qui nous montre sa collection de photos et l'approximation d'Anne. Narcisse 25, qui avait été intéressé par la correspondance d'Anne, est déçu. Dîner puis promenade sur les quais de la Seine. Je ne reverrai jamais Narcisse 25. J'ai perçu quelqu'un de très introverti, que son perfectionnisme écartait du milieu trav. Cette quête de soi-même ne laissait aucune place aux autres, sauf s'ils acceptaient de se contenter de tourner les pages de son album de photos.
Autre exemple, plus extravagant, de narcissisme trav. Églantine rose est un haut fonctionnaire international, de trente-cinq ans environ, auteur de pièces de théâtre. Son fantasme est régressif et combine bien des "perversions". Le travestissement, puisqu'il s'agit d'être une fille. La régression puisqu'il entend être, selon les partenaires, une très jeune fille ou un bébé. Le latex, car sa petite culotte, qui joue un rôle central dans la construction de ses fantasmes, doit être dans cette matière moulante. La domination, car Églantine rose veut être soumise à des dames trav mûres autoritaires - de préférence aux jeunes trav. Le rôle de "dame mûre" n'emballe d'ailleurs pas Anne. L'homosexualité, puisque cela aboutit à des relations sexuelles entre hommes, même si elles paraissent frustres. Toute cette liste est commandée au passant du Minitel rose, comme à un épicier, et sur le ton du caprice. Et pourtant, au nombre de ses requêtes et à quelques spécificités près, l'attente d'Églantine rose est celle d'une relation SM assez courante. En plus, ce style capricieux n'est pas incompatible avec l'aspiration à la soumission, car la relation de domination avec la femme mûre est inverse de la relation apparente. En effet, c'est la soumise qui exige de sa maîtresse qu'elle entre dans son fantasme. Et la maîtresse accomplit avec les marques extérieures de la domination la volonté du dominé. Églantine rose est à cet égard un véritable tyran.
En tout cas Narcisse 25, comme Églantine rose, illustrent de façon caricaturale le trait universel des trav, un égotisme qui appelle l'auto-érotisme. Je n'avais eu aucun mal, dès que j'avais connu le travers d'Anne, à constater cette aveuglante évidence. Le premier public du trav, c'est lui-même. Je la voyais déambuler interminablement chez moi. Tous les gestes que lui imposaient ses vêtements, elle les recommençait inlassablement comme pour s'en imbiber. Et cette jubilation requérait, mais à peine, un témoin ou ma présence.
La question que je me posais était peut-être un peu égoïste, mais cruciale. Et moi ? Quel rôle jouais-je là dedans ?
Anne s'est efforcée de me décrire à plusieurs reprises ce que ressent un travesti, en fait les ressorts auto-érotiques de son travestissement : "Mes cheveux tombent sur mon visage, une mèche agace mes cils, m'oblige du bout des doigts à la remettre à sa place. A chaque mouvement de la tête, mes boucles d'oreilles teintent en caressant mon cou. Le goût de fruit du rouge à lèvres me donne envie d'effleurer la peau d'une joue, d'y laisser une légère empreinte, esquisse d'une promesse."
"Mes mains me semblent faites pour se poser sans peser sur un avant bras. Les bagues, le rouge à ongles, les ongles longs ont changé leur genre, elles sont devenues des mains de femme, faites pour caresser, pour saisir des objets délicats de façon fluide, pour se retourner doigts recourbés vers le haut. Elles dessinent des arabesques, suivent la forme des choses au lieu de les prendre."
"Quand je marche quand je m'assieds, ma jupe vole autour de mes jambes, s'enroule autour d'elles, les caresse, virevolte à chaque pas. J'apprécie particulièrement le mouvement des jupes plissées que je préfère au genou. Mes mains doivent discipliner la jupe si je m'assieds, la défroisser brièvement si je me lève. J'aime les jupes droites en voiture. Une jupe droite contraint les jambes, si je m'accroupis, à se serrer l'une contre l'autre. Elle impose au corps certains mouvements et pas d'autres, une sorte de sinuosité. L'entrave de la jupe droite est une trace ultime de l'ancienne servitude féminine. Et il me plaît que ma nature masculine soit ainsi asservie qu'elle se plie à la condition des femmes . C'est pourquoi j'éprouve tant de plaisir à ce que dans un escalier, par exemple, ma jupe m'oblige à plier le genou vers l'intérieur. Tous mes mouvements sont des effleurements : glissement des bas contre la doublure de la jupe, crissement discret et caresse des bas l'un sur l'autre. Quand je marche, c'est une sorte de monde qui s'éveille, un parfum de l'oreille. Assise, la jupe ou la robe découvre les genoux et appelle une main caressante."
Fort bien. Ce sont là des gestes, des sensations superficielles de femme. Le costume fait-il la libido ? Un figurant de théâtre qui revêt une peau d'ours s'identifie-t-il sensuellement à un ours pour autant ? Et quel plaisir capiteux éprouve-t-il ? Pour en jouir, encore faudrait-il qu'il eût désiré être un ours ou qu'il fût envoûté par la femelle de l'ours. L'Orlando de Virginia Woolf nous apporte un éclairage. La tenue y apparaît comme un révélateur de féminité. Orlando, qui fut un homme devient soudain une femme. Il ne perd pas la mémoire pour autant. Son passé d'homme l'imprègne tout autant que s'il était resté un homme. Simplement il s'adapte. Il a eu des gestes d'hommes des jouissances d'homme. Il apprend à porter des vêtements de femmes et à éprouver des plaisirs de femme. Il découvre donc, d'abord par le vêtement, cette sensation dans laquelle il va s'immerger progressivement. Anne m'avait conseillé de lire l'Orlando de Virginia Woolf. Je constatai effectivement qu'elle décrivait avec une intuition proprement magique le rêve du travesti.
Son héros, "Orlando fut un homme jusqu'à l'âge de trente ans; à ce moment il devint une femme et l'est resté depuis […] par un fait étrange, mais vrai, elle [Orlando] n'avait jusqu'alors accordé à son sexe que très peu d'attention. Peut-être les pantalons turcs qu'elle portait furent-ils cause de cette indifférence; […] Mais lorsqu'elle sentit les jupons s'enrouler autour de ses jambes, lorsque le capitaine vint lui offrir très galamment, de faire déployer pour elle une tente au-dessus du pont, Orlando, prenant tout à coup conscience des peines et des privilèges de sa position, sursauta. […] Chez Orlando, le port des habits féminins avait, au bout de quelque temps, modifié même les traits du visage […] Cette main que l'homme garde libre pour saisir l'épée, la femme doit s'en servir pour empêcher la soie de glisser de ses épaules. L'homme regarde le monde bien en face, comme s'il était fait pour son usage, façonné pour son bon plaisir. La femme lui glisse un coup d'œil oblique, subtil, et même soupçonneux."
Anne stagnait au premier stade de la métamorphose d'Orlando, à son entrée dans l'univers féminin par l'appropriation des vêtements et du monde de sensations qu'ils procurent. Le port des habits de femme lui met en main un sésame qui lui ouvre le premier cercle de la féminité. Mais Orlando, par le pouvoir de Virginia Woolf, devient effectivement une femme. Anne veut-elle en être une ? Et que veulent les autres travestis ? Le meilleur marqueur me semble être l'orientation érotique.
Qu'y a-t-il de commun entre les sensations des femmes et celle des travestis ? Jusqu'à quel point peuvent-ils être érotiquement des femmes ? Ainsi quand Anne avait reçu chez elle, en compagnie d'un autre trav, un homme pour un réveillon, quand elle était allée voir Suzy avec une soubrette, quand elle avait accueilli des visiteurs ici ou là, à chaque fois, elle confessait, avec une grande sobriété émotive ou une extrême prudence, un certain "trouble". En effet, lorsqu'on parle de l'effet provoqué par les travestis sur les amateurs, on parle aussi toujours de "trouble" et rarement de désir. Quand une femme ou un homme éprouvent un désir sexuel, il peut aussi être amorcé, annoncé par un trouble.
Or, ni Anne, ni ses petites copines ne sont des femmes. De quoi leur "trouble" est-il annonciateur ? Le mot trouble prend deux sens concurrents. Il s'entend comme l'ébauche d'une volupté, un crépitement de signes annonciateurs d'un désir qui hésite encore sur sa forme, ou sur son objet exact, une attente qui ne sait pas si elle sera satisfaite et comment. Plus péjorativement, il se comprend comme désignant un état fangeux, glauque, une suspension colloïdale. Les trav sont auto-dépréciateurs. Et il m'a semblé qu'ils faisaient implicitement la distinction suivante. Le trouble des femmes, parce qu'il est "honorable" serait de la première espèce, un désir flou; celui des trav, moins respectable, de la seconde, plutôt saumâtre. Moi, je n'en sais rien. D'ailleurs même pour ceux des trav qui se font prendre par des hommes, sont-ils troublés ou éprouvent-ils une forme d'orgasme. Je n'en sais pas plus : qu'y a-t-il de commun entre leur sexualité et celle des femmes ? Rien assurément; au plus, une vague tentative mimétique. Et pourtant, toute mon expérience érotique avec Anne a bien consisté en un jeu spéculaire, où par la médiation de l'apparence, Anne essayait de sentir ce que sentait une femme, moi de percevoir un peu ce que sentait un homme. Et mieux, nous avions créé un entre-deux de sensations communes qui étaient singulières, spécifiques de notre expérience. Le mot juste pour exprimer ces sensations était bien "trouble".
J'ai essayé de comprendre comment les trav décrivaient leurs orientations sexuelles. D'abord, comme en matière fiscale, il y a souvent loin de la déclaration à la réalité. Anne se dit parfaitement hétéro, attirée par les femmes et par elles exclusivement. Elle et ses semblables, par l'"orientation sexuelle" se donnent un genre clean par opposition aux autres qu'ils perçoivent plus ou moins comme "crades". Les trav "hétéros purs", Anne et ses semblables, par leur côté "bien comme il faut", se sentent comme les "bourgeois bien sous tous rapports" du monde trav. Au contraire des trav attirés par les hommes et exclusivement par les hommes. Dans le fond, tout est simple, beaucoup de trav hétéro ont à peu près les mêmes préventions envers les trav homo que nombre d'hommes dits "normaux" envers les homos.
Parmi les trav homos. Les uns ont besoin du travestissement pour se faire prendre par un homme. Tel est le cas d'un trav amie d'Anne, Albertine. Pour moi personnellement, en tant que femme, son cas est particulièrement inquiétant, en raison du dédoublement de personnalité complet qu'il comporte et de la duplicité qui en résulte. D'un côté, il est l'amant d'une assez jolie femme. Avec elle, Albertine déclare être pleinement un homme. Puis de soudains et violents accès de féminité le poussent à se transformer en femme, à vouloir être une femme dans les bras d'un homme. Ce qu'il appelle "sa vie d'homme" inclut la part la plus créative de son activité de compositeur. Mais cette activité ne le nourrit pas. Ses déceptions artistiques plongent Albertine dans des crises d'identité qui la font s'habiller en femme et se perdre dans cette illusion des nuits entières au Scaramouche. Les lendemains sont encore plus amers. Par malheur, un mélange d'imprévision et de malchance ont fini par pousser Albertine, par besoin d'argent, à se prostituer, et récemment jusqu'au Bois de Boulogne ou ses équivalents sur les boulevards extérieurs. Et c'est dans la prostitution qu'Albertine aura une stupéfiante révélation. Il lui semblait, avant cette "illumination", que les hommes qui lui faisaient l'amour la tenaient pour une femme. Albertine découvrit soudain qu'ils la considéraient comme un homme. Sa consternation serait suspecte, si sa capacité d'aveuglement n'était illimitée. C'est là qu'on voit, à cette capacité d'occultation du réel, la puissance de la pulsion narcissique des trav. Leur narcissisme diffère fondamentalement de celui des femmes. Les femmes y trouvent un supplément d'être. Car tout naturellement elles y puisent la force de se trouver belles ou séduisantes. Dans leur narcissisme de "jolie femme", l'éventuelle tromperie ne porte que sur le qualificatif. Tandis que les trav essaient, en vain, de puiser dans leur narcissisme une assurance sur leur identité d'emprunt. Plus difficile quand on n'est ni jolie ni femme! C'est pourquoi Albertine s'imagine, en plus, être aimée et admirée. Cet amour et cette admiration sont simplement un château de sable, une œuvre de son regard mystificateur que la marée du matin emporte, ne lui laissant qu'écume et amertume.
D'autres trav font du travestissement un simple auxiliaire de l'homosexualité et bien souvent de la prostitution. Ainsi de Ben, le trav algérien, croisé avec Anne, là où il se prostitue, rue des Martyrs. Il ne se travestit que pour des raisons utilitaires. Le vêtement de femme est comme le capital pour le travailleur, il est source de plus value.
Anne et ses amis m'ont assommée de débats quasi-théologiques, en ressassant les arguments d'une savante casuistique pour déterminer qui pouvait se prévaloir du label "pur trav". Ils posent la question d'une "normalité" trav. Qui du trav-homo, du trav-hétéro ou encore du trav-bi mérite le "label pur trav" ? Ce n'est en fait qu'un sujet de conversation, sans enjeu. Certains trav radient de l'appellation "pur trav" ceux qui se prétendent résolument hétéros et les renvoient dans les ténèbres de l'inaccomplissement. D'autres, à l'inverse, refusent l'appellation "pur trav" à ceux qui fréquentent les hommes et ne voient en eux que des homos honteux. Fausses questions. En réalité, le problème de l'identité collective des trav est moins dans l'immédiat de définir une norme à leur orientation sexuelle que de se dépêtrer de la culpabilité où ils se sont enfermés. Comment ? En débaptisant. Au qualificatif un peu cru de "trav", ils cherchent à substituer un euphémisme qui leur paraisse plus aimable et parlent d'éonisme. A cause du chevalier d'Eon. Tant qu'à faire au lieu de choisir ce personnage douteux, ils feraient mieux de prendre l'abbé de Choisy ou même le chevalier de Fréminville. Le premier si on privilégie le rêve. Le second si on préfère la fidélité de la copie par rapport au modèle. Car beaucoup des trav que j'ai rencontrés lui ressemblaient. Marin massif, Fréminville recevait sous le nom de Mlle Pauline, au temps de sa retraite à Brest. Ses visiteurs le décrivaient en comme un sergent major en "robe de soie à grands ramages, engageantes, dentelles de Flandre, paniers, falbalas, mouches, fard d'un rouge éclatant, chignon poudré à la maréchale". Lui en revanche se voyait "coiffé d'un joli chapeau de satin rose vif orné d'un panache blanc en saule; des petits souliers de satin blanc dessinaient son pied mignon, couvert d'un bas à jour du tissu le plus délicat. Sa tournure était ravissante, et chacun y était trompé ." Même physique et mêmes illusions que les trav patauds d'Anne!
Au trav hétéro et au trav homo, peut s'ajouter un lesbianisme trav qui se distingue, à leurs yeux, de l'homosexualité. Anne m'a avoué sans grande culpabilité avoir flirté avec d'autres trav. Avec Liane notamment, qui a vécu plusieurs mois en femme avec un artiste. J'ai rencontré cet assez joli trav. Anne m'a décrit ce qu'elle avait ressenti : "Cette expérience érotique, quoique limitée, est très différente de ce que j'avais vécu auparavant. Nous nous sentons à la fois comme deux femmes, et comme deux hommes. Nous sommes interchangeables. Nos relations sont tendres et pourtant sans affection. Elles sont vécues, sans regret, comme éphémères. Au matin elle doit rentrer en fille avant que ses voisins ne s'éveillent. Elle s'en va rapidement." Il semble que cette expérience est restée sans lendemain.
Il y a, proche du trav "comme il faut", la version eunuque. Ces trav invoquent une sorte d'asexualisme. Anne a beaucoup correspondu et parlé au téléphone avec un industriel apparemment très respectable. Fleur est un cas emblématique de travestisme bourgeois. Fleur conçoit le travestisme comme un sport, réservé à des gentlewomen qui s'interdisent tout érotisme et dont le camouflage est la fin en soi. Habillée en femme, elle circule incognito à travers la ville et autocontrôle inlassablement ses scores dans cette pratique. Elle fait ainsi de longues déambulations, un peu comme Anne, du type "pas vu, pas pris". Il se rend régulièrement dans une grande ville de province. Il s'est constitué un réseau : perruquière, maquilleuse, coiffeuse, quelques amis complices. Anne a recueilli plusieurs témoignages de son existence. Ce n'est donc pas un "fantasmeur". Malgré les dénégations de Fleur, Anne doute du parfait désintéressement érotique de ce trav. Fleur est l'un des rares cas de travestissement très tardif que j'aie connus. Il lui serait venu, à l'âge mûr, à l'occasion d'une fête costumée où il aurait essayé un habit de femme et y aurait pris goût.
Mais revenons aux trav qui se déclarent exclusivement portés vers les femmes. La première sous-catégorie, c'est ce que j'appellerai le trav hétéro inhibé. Habillé en femme, il est désarmé devant une femme authentique. C'est la catégorie d'Albertine. On rencontre, à l'inverse, seconde sous-catégorie, des hétéros stimulés. C'est le cas d'Anne dont la tiédeur s'est évanouie quand je devins complice de son travers. A ces sous-catégories, s'ajoute ce qu'on pourrait appeler un hétéro-lesbiannisme. Le trav se conduit comme une autre femme avec une femme véritable. Un tiers environ des transsexuelles (homme vers femme) se comportent ainsi, telle Renée Richards, la joueuse américaine transsexuelle de tennis, dont on disait qu'elle était la maîtresse de Navratilova. La New Women's Conference aux Etats-Unis défend ce droit à l'homosexualité des transsexuelles comme un dû à la plénitude de leurs droits de femme. C'est évidemment une forme d'extrémisme, addition de féminisme et de revendications des homos, une stratégie pour occuper la totalité du terrain des femmes. Cette relation peut aller jusqu'à ce que nous appellerons une hétéro-inversion, relation où le trav veut être la femme d'une femme authentique, dont il attend qu'elle se glisse plus ou moins dans un rôle d'homme. Je crois que la travestie de Steckel avait épousé un homme qu'elle considérait comme sa femme. On trouve ce scénario dans Monsieur Vénus de Rachilde où l'homme est séquestré et traité en poupée. C'est aussi le schéma de beaucoup des histoires d'amazones (de Wlasta en particulier), et notamment du Penthésilée de Kleist. Anne a aussi ce fantasme. On va voir qu'il ne lui a pas si bien réussi.
On peut faire d'autres classifications ou subdiviser celle-ci. Je n'ai ni l'envie ni la capacité de faire avancer la science des travestis. Un mot des relations des trav avec les transsexuelles. D'abord, elles jouissent, surtout si elles sont jolies, d'un prestige considérable parmi les trav. Les trav les perçoivent comme une réussite dont ils ne sont que l'ébauche. Inversement, les transsexuelles, quand elles pétrissent leur apparence, comme une pâte molle et ductile, en consommant des hormones, en recourant à la chirurgie esthétique, puis en transformant leurs organes sexuels et enfin en changeant d'état civil, n'ont qu'une idée, après cet itinéraire très dur, c'est qu'on oublie pour toujours leur falsification de genre. Anne a gardé, parce que telle ou telle, comme Astrid, est fidèle en amitié, des relations avec certaines, bien que la plupart rompent avec tout leur ancien milieu. Dans l'ensemble, les transsexuelles s'assimilent volontiers à la vie des femmes espèrent devenir la femme d'un homme, mais n'ont aucune envie d'être les vedettes des clubs de travestis. Leur orientation sexuelle peut se tourner aussi vers d'autres trans ou plus rarement des femmes. A ma connaissance, jamais vers les trav.
J'ai demandé à Anne quelle différence elle faisait entre trans et trav. J'ai posé la question à d'autres trav et à quelques transsexuelles. Finalement, j'ai retenu un critère simple : ce sont les transformations irréversibles du corps qui définissent la transsexuelle. Ça commence alors pour un homme à l'épilation définitive - je parle évidemment d'une épilation de grande ampleur, toute la barbe par exemple - ou à la féminisation du nez ou d'une autre partie du visage, pour finir aux seins fabriqués artificiellement selon des méthodes plus ou moins ingénieuses.
Les Américains distinguent un transsexualisme primaire, qualifié par les médecins de "dysphorie sexuelle", qui est le besoin transsexuel ressenti dès l'enfance et qui ne peut être satisfait que par une transformation anatomique aussi complète que possible. Si le besoin apparaît plus tardivement et appelle pour être satisfait que le sujet vive en femme, mais n'acquière que des caractères anatomiques secondaires de l'autre sexe, sans transformation des organes génitaux, les Américains parlent de "transsexualisme social". Le transsexualisme primaire est ce qu'on appelle ici le transsexualisme sans autre précision. Anne et les autres travestis tendent plus ou moins vers la catégorie américaine des "transsexuels sociaux". Enfin les femmes sont trois fois moins transsexuelles que les hommes : pour trois hommes qui veulent devenir une femme, il n'y en a qu'une qui veuille faire le parcours inverse. Comme dans une nouvelle de l'abbé de Choisy, la presse a parlé d'un cas, où deux transsexuels en sens opposés se sont accordés. Ils ont commencé par faire un enfant, puis ont échangé les sexes.
Evidemment je me suis posé la question du travestissement des femmes en hommes. D'abord de ma masculinisation. Je me suis amusée dans l'univers d'Anne à masculiniser mes tenues et mes attitudes érotiques. Non de mon propre ou de mon seul mouvement, mais parce que c'était une façon de tenir ma partie dans la partition écrite par Anne, ou par moi, mais pour le compte d'Anne. Jamais je n'ai cherché à jouer les hommes avec d'autres hommes ou d'autres femmes. Je n'éprouve aucune pulsion à me déguiser en homme. Si je le fais jamais, ce sera pour Mardi Gras. Par ailleurs, je n'ai point rencontré de femme qui ait vraiment besoin de s'habiller en homme. Sans doute y en a-t-il, mais probablement beaucoup moins que de trav. Tout comme moi, je crois que beaucoup de femmes, peuvent s'amuser à s'habiller en homme, à jouer à l'homme, sans pour autant changer de perception d'elles-mêmes.
Pourquoi cette absence de symétrie dans le travestissement, alors que la transsexualité est à deux sens ? Probablement, parce que les interdits sociaux ne sont pas symétriques. Une femme habillée en homme ne choque pas vraiment. L'espace de liberté qui nous est ouvert est bien plus grand que celui des hommes. Un homme qui s'habille en femme est très transgressif. Les tabous et les interdits sont interprétés par les hommes, un peu comme si les femmes déjà castrées n'avaient plus rien à perdre. La féminité serait donc une infirmité. Pourquoi est-il humiliant pour un homme de se transformer en femme et pas l'inverse? Si les causes du phénomène restent mystérieuses, ses effets sont palpables. Quand je vois les dégâts faits chez les trav par cette homophobie, pour reprendre le vocabulaire d'Élisabeth Badinter , je m'interroge : le nombre des victimes chez les hommes n'est-il pas finalement beaucoup plus grand que ce qui se laisse apercevoir, dans le monde des trav ? Loin de moi toute revendication féministe. Ce ne serait pas sa place ici. Je ne plaide pas pour les femmes, mais pour les hommes !
Revenons à Anne. Depuis près d'un an, j'avais vu son comportement érotique se métamorphoser, non sans affecter le mien. Son évolution allait vers la féminisation. L'extrémité de son chemin était-il un changement de sexe définitif ? Je l'en croyais capable, quand je voyais l'intensité des forces qui la travaillaient.
Peu à peu je regardais Anne découvrir sa propre sexualité. Elle essayait, à sa façon, de se comporter comme une femme avec moi. Elle revendiquait d'être "passive", voire "dominée" physiquement. Souvent, quand nous faisions l'amour, elle me suggérait des positions qui évoquaient autant que cela lui était et m'était possible une position féminine. Pendant l'amour, je la voyais fermer les yeux, je me demandais à quoi elle rêvait. Faisait-elle vraiment l'amour avec moi ? Quand il ne portait aucune chemise de nuit, François éprouvait tout de même un désir de mâle, disons de mâle repu.
Je me prêtais volontiers à une interversion des rôles. Je l'ai fait comme j'ai pu. Par connivence, Anne a respecté mon propre érotisme, ma façon d'accéder au plaisir. Car cette relation érotique si singulière n'était possible que parce qu'elle était attentive à l'autre. Et de tous les hommes que j'ai connus, si François est celui qui m'a éloigné le plus de mon propre univers, c'est aussi celui qui fut le plus sensible, quand il était en femme, à mon propre accomplissement. Anne avait acquis dans le travestissement une qualité qui me paraît plus féminine que masculine, l'altruisme érotique. C'est peut-être en cela que sa captation de l'univers féminin fut la plus réussie. Or j'imagine qu'assez peu de femmes ont vécu cela avec des trav, ne serait-ce que parce que beaucoup de trav réservent cette façon d'être à d'autres hommes.
Depuis longtemps, je savais qu'Anne était hantée par l'idée de trouver une lesbienne qui eut comme fantasme d'être un homme qui la prendrait pour une femme. Je ne faisais pas entièrement l'affaire, je le sentais bien. Je n'étais la lesbienne masculine dont elle rêvait que le temps d'un scénario. Les lesbiennes ont, beaucoup plus que les trav, recours aux "scénarios". Je n'envisageais pas de me marier avec Anne à l'église, moi en redingote, elle en grande robe blanche et de lui faire quelques beaux enfants…
Anne poursuivait donc plus ou moins méthodiquement cet objectif. La difficulté venait de toute évidence du fait que les lesbiennes, elles, ne la prenaient nullement pour une femme. Le schéma où elles deviendraient le mâle d'un couple, dont la femme serait un trav, ne semblait pas leur venir à l'idée. Ces expériences en direction des lesbiennes avaient donc peu de chances d'aboutir. Leur échec probable ne les rendait pas pour autant innocentes à mes yeux.
Anne avait traîné dans une boîte de lesbiennes, nommée Moune . C'était une boîte un peu ringarde, style Pigalle des années cinquante. Elle y voyait régulièrement un brave travesti qui faisait un numéro de cabaret pour les lesbiennes. C'était un père de famille qui gagnait son pain avec plus de ponctualité que de fougue. Anne avait repéré, un peu hâtivement, dans le fait que les lesbiennes aient accueilli ce spectacle le révélateur d'un fantasme. Elle s'était persuadée quelle rencontrerait de vigoureuses croqueuses de trav. Anne pouvait revêtir ses meilleures tenues, les lesbiennes de Moune restaient de glace.
Anne, réaliste, rechercha un truchement. On lui indiqua enfin la "lesbienne de rêve". Le trav, qui avait refilé à Anne l'adresse d'Octavia, l'avait si outrageusement trompée qu'il lui voulait sûrement du mal.
Au téléphone, une voix lente, qui dénote une évidente paresse intellectuelle. Si Octavia joue les hommes, ce sera dans la catégorie des primates. Pourquoi pas, se dit Anne ? La lesbienne l'invite dans une banlieue perdue. Anne s'est habillée en femme. Déception réciproque. Octavia espérait un petit trav gracile et tout jeune. Quant à Octavia, elle n'est, j'en témoigne, l'idéal de personne. Octavia explique son affaire à Anne. Son raisonnement est impeccable. Dégoûtée des hommes, par les agressions sexuelles de son beau-père, dès ses quinze ans, donc sept ans plus tôt, puis déçue par les femmes, il ne lui reste logiquement plus que les trav. Mais il lui faut des trav qui fassent la pute. D'abord pour faire bouillir la marmite. Ensuite, ajoute-t-elle d'un air menaçant, parce qu'elle veut les dominer. Elle a d'ailleurs dans ses gagneuses un trav algérien. Apparemment la seule situation disponible pour Anne serait celle de seconde gagneuse. Anne demande à réfléchir. Elle a raison, il ne faut pas s'emballer.
Après une heure de discussion, Anne estime avoir fait le tour d'Octavia. Une conclusion, Octavia s'est engagée à introduire Anne parmi les lesbiennes.
Quinze jours plus tard, coup de fil d'Octavia. Cette fois-ci Anne me fait signe. Comme toujours je suis invitée, comme roue de secours et comme "compère", je n'ose dire "commère". Elle redoute, je crois, de s'ennuyer. Mais elle flaire en même temps une expédition amusante pour notre complicité. Je m'habille avec un jean et une veste longue. Anne porte un manteau long cintré sur une veste en soie, et une jupe droite rouge qui jure plutôt avec ses bas bleu marine. On ne peut trouver meilleur emploi de l'expression "bas bleus". On croirait une sœur des Écoles chrétiennes. Regard noir d'Anne.
Nous retrouvons Octavia. Dès le début, je nous vois mal parties. Je plais, beaucoup plus qu'Anne, à la grosse lesbienne. Octavia me dit à l'oreille :
Refus ferme. Octavia soupire, se résigne et nous guide vers l'univers des lesbiennes. Dieu qu'elle est laide! Anne ne m'avait pas menti. Grande, voûtée, elle porte sa bêtise sur son visage. Elle a de gros traits : d'énormes lèvres écarlates, des yeux globuleux inexpressifs. Ses épaules tombent mollement, à la suite d'un affaissement général provoqué, grince Anne, par la veulerie. Elle a mis un corsage léopard et est perchée sur des talons vertigineux. Pour passer discrètement, Anne pouvait rêver mieux.
Octavia fait un crochet par un bistrot sordide du boulevard de Clichy. Elle nous rassure :
Nous marchons donc en direction de Moune. Octavia connaît tout le monde. Enfin ça s'anime. Dans le haut de la rue Pigalle, on serre en passant la "louche" de toutes les putes que nous croisons. Les putes sont un peu désœuvrées cet après-midi là. Ça les rend philosophes. Elles nous tiennent des propos désabusés sur l'entropie du tapin - par référence à son âge d'or!
Je m'amuse, puisque c'est ce qu'elle veut, à jouer les Jules. Je la fais avancer devant moi. Je lui administre une claque virile sur les fesses. Et je me retourne vers Octavia, en lui disant :
Expérience étrange me confiera Anne, car, il y a là au bas mot une centaine de femmes, elle est le seul homme - en tout cas du point de vue des clientes. Octavia n'avait d'ailleurs jamais vu un homme chez Moune le dimanche après-midi en dix ans de fréquentation assidue. Anne m'a dit qu'elle avait craint d'être molestée. Je n'ai pas eu cette impression.
Pour la faire râler, je me laisse inviter à danser par une jolie lesbienne. Cette fille est un peu masculine, elle porte avec grâce une veste croisée d'homme, avec cette souplesse propre aux femmes minces. Elle tente de m'embrasser. Si Anne est jalouse, je continue. Je surveille Anne du coin de l'œil, elle me regarde avec intérêt. Non, je ne veux pas jouer à l'allumer. Je quitte donc ma cavalière. Je danse ensuite avec une jeune fille très fraîche au visage de madone. C'est à mon tour de me sentir un peu troublée. Anne, à qui personne ne s'intéresse, s'ennuie ferme.
Elle me dira pourtant après qu'elle a trouvé intéressante cette immersion. Même si on l'a ignorée. Elle aime le spectacle, voir de jolies lesbiennes lui plaît. Elle invoque son insatiable curiosité pour tout ce qui est humain. Je crois plutôt qu'elle se rince l'œil, se remplit la tête d'images à fantasmes. Bien des mois plus tard un trav très féminin, ami d'Anne, se fera effectivement draguer par une lesbienne très masculine. C'est un des rares cas où l'interversion des sexes était vraiment crédible. Le pauvre trav qui n'était, lui, pas attiré par les lesbiennes ne savait comment se débarrasser de la mégère vindicative qui le tenait sur ses genoux. Pour l'heure, quelques jolies lesbiennes ne quittent plus la piste, elles dansent de façon féline. Les autres sont loin d'être jolies. Puis, à vingt heures, Moune fait la pause. Emigration des lesbiennes vers le bistrot le plus proche. Les lesbiennes reforment alors une société bruyante et cordiale, plus accueillante que dans la boîte. Maintenant elles regardent Anne avec curiosité. Elles cherchent à comprendre pourquoi elle est ma maîtresse, et surtout, je crois, pourquoi je choisis aussi mal.
Puis nous migrons à pied au Bateau Lavoir. Plein. Ennui mortel de la conversation d'Octavia. Le temps nous paraît long. Elle est incohérente. Elle commence par un éloge d'Hitler :
Derrière nous, un gros trav, chauve, qui a sans doute égaré sa perruque, mais conserve une queue de cheval maigrichonne et un volumineux œuf colonial, ne cesse de téléphoner en braillant les noms du tout-show-bizz de façon que nul n'ignore qu'il est au cœur du star system. Je finirai par comprendre que c'est un histrion, échoué sur le trottoir. Il est passé dans une récente émission sur les trans de Mireille Dumas à la télévision. Il y était présenté comme une curiosité pitoyable. Ce qu'il en retient, c'est la télé, non le rôle! Il lit d'ailleurs candidement à haute voix des articles de presse qui en témoignent. Il est sur le point de publier ses Mémoires. En somme, il est ivre de gloire. Peu après il sera hospitalisé en asile psychiatrique puis réapparaîtra, à peine calmé. Je crois qu'il est mort depuis.
Les meilleures choses ayant une fin, Anne me ramène d'abord puis reconduit Octavia. Anne doit monter chez elle. Octavia déborde de reconnaissance et lui offre une de ses jupes, très chère pour son budget, geste d'enfant qui donne tous ses jouets. Chaque fois qu'Anne fait mine de partir, elle la retient. Par la suite, elle s'accrochera à Anne, lui téléphonera nuit et jour. Anne aura le plus grand mal à s'en débarrasser. A son tour, elle pratiquera la défausse, elle le fera d'une façon assez rosse. Elle la présentera à un très gentil trav, assez timide. Et Octavia le poursuivra pendant des mois avec le dessein, proprement effrayant, de l'épouser. Anne n'en avait pas fini avec les femmes. Mais c'était mal parti avec les lesbiennes.
Mon expérience de la vie avec un travesti n'avait rien d'intentionnel. Et elle ne se renouvellera sans doute avec aucun autre travesti. D'ailleurs, si j'ai pu éprouver de la sympathie pour bien des trav. Aucun ne m'a séduite. J'en ai trouvé cependant d'assez réussis, dans tous les genres : féminin, équivoque… Il est vrai que certaines femmes sont attirées par les travestis. D'après Anne, les femmes qui recherchent les travestis sont souvent des femmes qui fuient le machisme ou qui ont peur des hommes. Pour ces femmes, un trav n'est évidemment pas une femme, c'est simplement un homme extrêmement efféminé, une sorte de cousin de genre par alliance. Parfois certaines y ajoutent un soupçon de vengeance : au spectacle de l'arrogance masculine humiliée dans le trav (toujours l'"humiliation" de passer d'homme à femme).
Une des difficultés pour les trav qui veulent attirer des femmes dans leur univers est de ménager une transition qui ne provoque pas de crise de nerfs. J'ai connu un trav qui avait mis au point un scénario. Il étalait sa plus jolie chemise de nuit sur le lit et disait à la femme de rencontre :
Il est arrivé à Anne quelques rencontres féminines du type de celles dont elle rêve. La première et la plus significative, à Evian. Peut-être ma présence a-t-elle tout gâché ? Nous sommes au congrès de l'ABC. Anne et moi sommes saturées des gros trav sexagénaires. Nous nous évadons d'un dîner interminable. Nous allons dans la boîte du casino. Nous sommes en compagnie de Joséphine, la comédienne, et de notre amie Young Lady. Joséphine est vêtue d'une robe noire à paillettes, Young Lady arbore une de ses habituelles tenues mi-homme mi-femme. Joséphine danse en faisant un show permanent qui lui vaut la sympathie amusée de la piste. Young Lady, faute d'être invitée par les hommes, invite toutes les femmes, disponibles ou pas, à danser le rock. Les types regardent cette concurrence déloyale d'un œil torve. Nous frôlons en permanence l'incident. Heureusement ils sont désorientés. Puis Joséphine est invitée à la table d'une Vietnamienne. Joséphine nous fait signe de la rejoindre. Nous découvrons, non pas une, mais sept Vietnamiennes. Elles sortent tous les samedis soir. Le reste du temps, elles travaillent comme des forcenées. Le seul moment de repos qu'elles s'accordent est cette sortie grégaire en boîte. Le groupe est plus ou moins nombreux selon les fois. Elles nous proposent de changer de boîte. Comme dans Blanche Neige et les Sept Nains mais à sexes inversés, les sept Vietnamiennes - il y en a vraiment sept, ce n'est pas pour l'image - trottinent autour des trois grands trav. Elles ont toutes entre trente-cinq et quarante-cinq ans. Elles sont toutes grands-mères, ont toutes "viré" leur mari et tiennent toutes des restaurants. Nous arrivons dans la nouvelle boîte, Anne est assise à côté d'une ravissante Vietnamienne habillée de cachemire et de flanelle. Anne l'écoute avec une bonne volonté suspecte. Malgré la sono, je tends l'oreille. La Vietnamienne tient aussi son restaurant, mais elle va déposer son bilan :
En parlant elle lisse un pli de la jupe d'Anne. Et, puisqu'elles sont entre femmes, elle regarde d'un œil expert l'ourlet de la jupe et lui pose une question que je n'entends pas. La Vietnamienne repose enfin la jupe et montre à Anne l'ourlet de la sienne. Quand je pense qu'Anne ne connaît rien, mais ce qui s'appelle rien, à la couture. L'hypocrite!
L'une des Vietnamiennes, vers trois heures du matin, ouvre son restaurant pour nous faire une soupe. Puis retour à l'hôtel avec mes trois trav, sous l'œil incrédule d'un balayeur municipal.
Enfin, encore une conquête féminine d'Anne que je ne connaîtrai que lorsque l'échec de la tentative pour la séduire sera consommé. Anne était déjà un trav très avancé. Elle avait acquis une grande aisance. Ce matin-là, elle se promène, habillée en femme très bon genre. Arrivée au Monoprix qui fait l'angle de la rue de Rennes et du boulevard Saint-Germain, elle s'arrête pour faire des emplettes. Survient une très élégante Antillaise qui tourne autour du même rayon qu'Anne. L'Antillaise parle toute seule et se pose plein de questions à haute voix. Puis comme Anne ne dit rien, la jeune Antillaise l'aborde et la questionne sur un cadeau qu'elle doit faire. Anne lui donne son avis. Elles sortent en même temps du Monoprix. Anne se dirige vers la librairie La Hune. En attendant le feu rouge l'Antillaise la questionne :
On a déjà vu que beaucoup de trav vivent avec des femmes tolérantes et que le pronostic de Stoller sur la pérennité de ces couples est très pessimiste. Statistiquement, il a vraisemblablement raison.
Young Lady a fondé une famille. Loyale, elle a parlé de sa passion pour le travestissement à sa femme. Celle-ci l'a acceptée en femme, en privé comme en public, mais seulement au début. Comme moi, elle l'a accompagnée dans des réunions trav de l'ABC. Tolérance, sans enthousiasme, mais par amour ou docilité. Puis un jour elle le refusera radicalement. Pourquoi ? Saturation, peut-être. Une autre raison a pu jouer. Je ne l'ai pas mesurée suffisamment à l'époque. L'inquiétude devant l'envahissement sans borne du travestissement l'a submergée. Young Lady avait rapporté des États-Unis, une lotion qui était supposée entraîner l'épilation définitive du visage. Le produit n'était pas bien efficace. Mais aux yeux de cette épouse, efficace ou pas, ce qui l'inquiétait, c'était l'intention. Ils ont divorcé aujourd'hui.
Rares sont les couples de vingt ans, comme ces Anglais rencontrés à Paris, où la femme m'a expliqué préférer de très loin son mari quand il s'habillait en femme. J'ai aussi connu un couple de tout jeunes gens, qui s'adoraient, et qui est venu à quelques banquets ou soirées trav. Ils étaient tous les deux très timides. Le garçon vivait presque totalement en femme, à l'exception de ses heures de travail dans l'administration où il se faisait une queue de cheval. C'est peut-être le seul cas où j'ai trouvé le garçon plus jolie fille que la femme. J'ai eu l'impression que la femme souhaitait que son mari devienne définitivement une fille.
Pourquoi ai-je accepté Anne en femme ? Ce n'était évidemment pas délibéré. J'ai subi un enchaînement de circonstances. Avant François, les travestis n'existaient tout simplement pas pour moi. Après cette expérience, sans me confier, j'ai questionné d'autres femmes. Elles ont manifesté de la curiosité, pas d'intérêt érotique. Quand j'ai rencontré François, j'ai eu l'impression de croiser un homme comme un autre. S'il m'avait attirée, je ne crois pas que ce fut à cause du charme trouble qui m'aurait subrepticement subjuguée, comme il l'insinuait. Je lui trouvais du charme, tout court. Plutôt cultivé, doué d'un humour dont je ne mesurais pas l'ambivalence. Plus tard, j'ai compris à quel point il était vrai que l'humour était ici une forme du désespoir. Prometteuse, notre relation s'était vite révélée frustrante. Puis, quand il s'était habillé en femme, il était devenu tendre et amoureux. Chaque fois qu'Anne apparaissait en homme, je voyais resurgir cette distance qui me gênait tant. La revoir en femme rétablissait aussitôt le lien. Le travestissement avait fini par provoquer une sorte de réflexe pavlovien, tant le contraste entre les deux rôles était grand. Je préférais l'être qui me désirait, qui laissait surgir sa tendresse au hérisson drapé dans du barbelé que redevenait François habillé en homme. Affectivement, sa tenue normale était l'habit féminin. Or, j'avais toujours considéré le chien de Pavlov comme un imbécile qui salivait à contretemps. Lui ressembler ne me plaisait pas du tout. En bref, dans mes rapports avec Anne ce qui me contrariait le plus, ce n'était pas de voir cet homme s'habiller en femme, mais, moi, d'être transformée en chien de Pavlov.
Pour en terminer, si j'ose dire, avec les femmes. Cette anecdote : Lili, ancien officier, exerce des fonctions de commandement. En homme c'est sans équivoque possible un homme, en femme c'est une femme qui "passe" très bien. Son plaisir: s'habiller en femme. Mais pour se faire traiter en femme par de vrais hommes : du routier rencontré sur une aire de repos d'autoroute au père de famille quasi-abonné. Un jour Lili est invitée par l'un de ses amants réguliers. Elle se rend chez lui. Une grognasse informe, genre barrique, vêtue d'un survêtement, lui demande :
Lili est probablement, dans ses orientations érotiques avouées, plus représentative du milieu que ne l'est Anne. Beaucoup de travestis considèrent simplement le vêtement, le maquillage, etc. comme un premier temps de leur féminisation. Le second est celui où ils sont une femme dans les bras d'un homme.
Face ou aux côtés du peuple trav, je ne peux passer sous silence certains hommes ou mes semblables, les compagnes des trav, et aussi les familles.
La plupart des amateurs de trav sont des ectoplasmes. Ainsi Khéops fait partie de ces personnages qui fulgurent dans le Minitel, savent se faire remarquer par une histoire extraordinaire, arrivent à l'extrême bord d'une rencontre et se dérobent à l'ultime seconde pour ne plus jamais réapparaître, du moins sous le même pseudo. Khéops avait raconté une histoire d'amour de roman de gare, ou plutôt du genre du film Love Story, une vie avec une transsexuelle divine, brisée par un accident de voiture, tout cela entouré de circonstances attendrissantes et mélancoliques. Et surtout, Khéops avait attisé la curiosité d'Anne, la mienne aussi, en affirmant qu'il vivait avec une léoparde, un authentique félin, ramenée d'Afrique. Nous devions nous rencontrer à quatre, la léoparde, Khéops, Anne et moi. Juste avant notre rencontre, la léoparde avait, comme par hasard, repris l'avion pour l'Afrique, continent, qu'elle n'avait en fait jamais dû quitter.
Les hommes qui s'adressent aux trav négligent souvent la composante essentielle de l'amour: la séduction. Un trav m'a raconté qu'il s'était fait "sauter" par un type, venu lui rendre visite, sans échanger un mot. Bien sûr certains amateurs de trav attachent tout son prix à l'étape de la séduction. Dans l'ensemble, ils préfèrent brûler l'étape de l'invitation à dîner.
On rencontre plus d'hommes bizarres parmi les amateurs de trav que chez les hommes à femmes. L'un de ces amateurs de trav présente un trait singulier. Il rend volontiers visite aux trav, mais se refuse, ce qui les vexe, à sortir avec eux. Il produit une surprenante explication religieuse. Converti à la religion orthodoxe, Nordique 60 considère comme un devoir impératif de ne pas "scandaliser la communauté", et pour satisfaire à ce devoir, il ne faut pas s'exhiber à l'extérieur avec le trav que l'on peut en revanche "sauter" à domicile sans contrevenir au décalogue. Ainsi le péché n'est constitué que s'il l'on est vu par sa concierge. Dans le cas contraire, on reste un fidèle irréprochable.
Antoine est un travesti par procuration. S'il lui arrive de passer des soirées avec des trav, ce n'est pas essentiellement pour consommer. C'est pour humer le plaisir du travestissement, se rapprocher de ce bonheur interdit. Il a fini par l'avouer à Anne. Pourquoi à elle ? Pour la raison simple qu'ils ne "consommaient" pas et qu'il fallait bien parler de quelque chose. Et un trav, pouvait, mieux que personne, recevoir ces confidences. Antoine est plus inhibé que trahi par son propre physique. D'après Anne, il ne serait pas si mal en femme. Elle lui a proposé de s'habiller devant elle. Débâcle, il a poussé de hauts cris. Jamais.
Enfin, chez beaucoup de trav ou d'amateurs, on voit affleurer la peur des femmes. Chez Anne d'abord. Mais racontent les trav qui ont des rapports érotiques avec les hommes, c'est une peur fréquente et même assez souvent avouée. Dans le fond des hommes qui prisent les trav parce qu'ils n'aiment pas le dépaysement!
Parmi les amateurs de trav, on trouve une espèce de refoulés. Ils se cachent sous l'apparence de l'homme distancié. Celui qui fait semblant de regarder de très haut et de très loin ces "anormaux" que sont les trav. Ils singent une curiosité anthropologique. Or les trav n'aiment pas cette hypocrisie. Et ils savent bien distinguer la vraie distance de cette simulation. Une façon insidieuse de questionner fait vite apparaître celui qui cherche de l'excitation et non simplement de l'information. Quand les trav le leur font remarquer, ils se drapent dans l'hétérosexualité irréprochable du mâle "normal" qui porte sur ces pervers un regard curieux, amusé, impartial ou tolérant, du haut de sa normalité.
L'amateur de trav aime moins souvent le trav en personne que les sous-vêtements qu'il porte. Anne n'éprouvait pas vraiment de passion pour les sous-vêtements féminins, elle les portait presque par devoir, comme un accessoire nécessaire. Cette tiédeur était exceptionnelle pour un trav. Anne m'a d'ailleurs souvent parlé, surtout au début de sa vie de trav des rues, de sa saturation des conversations sur ce sujet :
J'ai rencontré bien des trav. Dans l'ensemble, même tout habillés, il faut beaucoup de bonne volonté pour les prendre pour des femmes. Et pourtant, en grande tenue, ils ont encore tous leurs atouts, ils se cachent sous leurs robes, leurs perruques, leur maquillage, les poils sont dissimulés par plusieurs couches de collants. Anne m'a, réciproquement, répété à l'envi qu'elle se sentait protégée par sa robe, sa perruque et tout l'appareil de travestissement, comme par une armure. La grande tenue facilite le travail de falsification mentale, aussi bien celui de l'acteur que celui du spectateur. Or, à différentes reprises, Anne m'a fait admettre dans l'intimité de "ses" trav pendant leur maquillage. Ils le font presque tous en petite tenue, sous le prétexte, transparent, si je puis dire, de préserver leurs atours de ville. D'ailleurs nul n'est besoin d'avoir ses entrées à la table de maquillage des trav pour imaginer ce qu'un monsieur avec une poitrine rembourrée, une petite culotte, et un porte-jarretelles, et une toison foisonnante de poils bruns peut avoir de féminin! Ces sous-vêtements soulignent leur masculinité, bien loin de la dissimuler.
Un trav quand il est sous le regard d'un homme se comporte comme s'il portait un gri-gri africain qui le rendrait invisible. Il peut aussi se produire que le monsieur regarde ailleurs. Dans ces ce deux cas de figure, n'importe quel catcheur travesti fait une pin up. Dans tous les autres, il faut que le trav et l'amateur de trav soient tacitement d'accord pour faire semblant de ne s'apercevoir de rien. C'est à peu près le pacte des enfants : "on dit que tu serais une femme…" Dans ce cas tout est permis, mais il faut que le trav et son partenaire aient conservé leur capacité de jeune enfant à partager un rêve.
On l'a vu, pour ne pas briser son rêve de l'androgyne parfait, l'amateur de trav devrait supplier les trav de s'habiller le plus possible s'il veut garder espoir de les prendre pour des anges troublants. S'il ne le fait pas, c'est qu'il attend autre chose. Ce qui attire, ici et maintenant, l'amateur de trav dessillé, c'est plus probablement l'étrangeté du contraste entre une anatomie d'homme et sa féminisation (épilation, maquillage, sous-vêtements surchargés de dentelles, jarretelles, bas, cheveux longs, fragilité des talons hauts, etc.). Quant au trav, ce qui lui importe, c'est d'être désiré. Le scénario ne lui est pas indifférent, mais dans tous les cas de figure, sa machinerie à produire des fantasmes marche à plein régime ou presque.
Beaucoup de non-trav aiment ou aimeraient porter des sous-vêtements féminins. Anne en a rencontré un, que j'ai connu, Pulpeux. Il lui avait rendu visite un soir de réveillon. C'était un gaillard jovial, pas regardant : attiré par les trans, les trav ou les femmes. Bon garçon, il vivait un peu underground, et paraissait se soucier des conventions comme de son premier porte-jarretelles. Il était grand amateur de dessous féminins devant l'éternel. Il les appréciait sur les trav et les femmes. Il en revêtait et se regardait dans la glace en caressant pensivement une barbe de Landru.
D'où vient ce plaisir fétichiste du sous-vêtement ? Il est à la fois au principe du travestissement, mais il en est aussi l'effet.
A notre retour de Londres, Anne prendra l'habitude de ne plus jamais porter ni culotte ni collants. Je la verrai, je l'entreverrai le plus souvent, en guêpière ou avec une gaine ou encore en porte-jarretelles, et toujours avec des bas. Sa silhouette longiligne la rendait assez jolie dans cette tenue. Du moins, j'avais fini par l'aimer ainsi. Cette érotisation avait paradoxalement commencé quand je lui avais demandé d'être nue sous ses robes. Au début, elle n'érotisait pas spécialement ces sous-vêtements. C'est notre pratique commune et le fait, que je m'attachais à porter les mêmes dessous qu'elle, qui nous fit peu à peu attacher du prix à ces tenues. Je la voyais mettre ses bas ou les retirer en les roulant, vraiment comme une femme, en relevant légèrement sa jupe. Il m'était arrivé de lui interdire de porter des bas provocants simplement parce que je prenais plaisir à la regarder, toute habillée, en changer. Elle s'en apercevait et se montrait d'autant plus docile. Cet attrait équivoque, cette promesse de douceur avaient fini par m'envoûter. Souvent, je lui demandais de me faire l'amour en gardant ses bas. Je conservais alors les miens. J'aimais cette douceur qui frôlait la douceur. J'appréciais leur caresse sur l'intérieur de mes cuisses ou sur leur extérieur quand je la faisais passer sous moi et qu'elle m'emprisonnait entre ses jambes, qu'elle les passait sur mes hanches, mes flancs et le bas de mon dos. Elle m'a dit éprouver exactement la même sensation. En plus, ajoutait-elle, pour elle, le fait justement que ces vêtements ne fussent pas destinés à un homme lui rappelait, plus encore que les chaussures ou la perruque, qui elle était. D'abord le choix des sous-vêtements. Elle me consultait en invoquant toujours un prétexte pratique :
Nous coordonnions nos façons de nous habiller. Nous échangions les vêtements. Quand nous mettions nos bas côte à côte, nous esquissions une promesse érotique réciproque. Et avec le temps nous avions acquis une lecture commune de tout ce système de signes. Elle accomplissait mille gestes féminins, très adroitement grâce à l'habitude, mais avec un plaisir intact. Je l'observais enfiler ses bas - elle ne mettait de collants que si elle ne sortait pas avec moi - aussi naturellement que moi. Elle me commentait, toujours à voix basse, son timbre devenait alors rauque, quelle sensation lui faisait le porte-jarretelles qui la cisaillait et qui transmettait, à chaque pas, la tension des bas. Elle percevait la pression des bretelles de sa guêpière sur ses épaules. Mais, toujours, elle me montrait ses sous-vêtements à la manière d'une femme, naturellement. Elle les laissait entrevoir, comme pour alimenter mes fantasmes, même si l'auto-érotisme d'Anne pouvait fort bien se passer de savoir si je fantasmais ou pas. Elle agissait envers moi avec un mélange d'égards et de pudeur. Anne aimait beaucoup les jupons et laissait volontiers entrevoir une fine dentelle au repli d'une jupe. Elle croisait et décroisait les jambes pour faire apercevoir un bout de peau au-dessus d'un bas, ou se penchait pour laisser discerner une bordure de soutien-gorge. Contrairement aux apparences, cette façon d'aguicher n'avait rien à voir avec les mêmes gestes faits par une femme. Elle était savamment synecdotique . Si ma main s'égarait au-dessus de ce bas qui l'appelait ou se glissait entre le soutien gorge et la peau, elle ne rencontrait pas la femme promise. Mon regard devait alors prévenir ma déception et raconter à ma main ce qu'elle ne trouvait pas. C'était un jeu dont la règle paraissait évidente et dont le code était en réalité subtil. Car le code vestimentaire choisi par elle me dessinait l'esquisse de la femme que je devais imaginer. Ou ce pouvait être moi qui lui donnais le motif sur lequel elle devait broder. Dans le cas d'Anne, et semble-t-il d'autres couples stables incluant un trav, il se créait ainsi tout un langage commun entre le trav et son partenaire. J'ai fini par influencer ce code et par tirer Anne vers un genre de femme qui me convenait mieux ou qui me semblait simplement mieux adapté à la vie pratique. Si le temps m'en avait été laissé, j'aurais probablement convaincu Anne de simplifier ses tenues : cheveux plus courts, maquillage plus sommaire, pantalons, chaussures plus commodes, etc.
Elle portait toujours de très jolies chemises de nuit longues. Les vêtements de nuit sont ceux que nous avons le plus échangés. La nuit, démaquillée, elle ne gardait jamais de perruque. Mais le matin, je la trouvais, au petit déjeuner, maquillée et perruquée. Elle gardait en revanche sa chemise de nuit. Une façon de se rapprocher de la vie d'une femme ordinaire qui, le matin, a sans autre effort l'air d'une femme, même si elle est un peu fripée. Je m'étais habituée à la voir remettre droit une bretelle de sa chemise de nuit, la lisser, à entrevoir ses ongles de pieds colorés, tout en conversant, ou à m'écouter distraitement en se regardant dans son poudrier, tout en pinçant les lèvres. S'il en avait été autrement, j'aurais été, je crois, surprise.
Parfois pour se donner à elle-même l'impression d'exhiber un début de poitrine elle plaçait sous son soutien gorge ou sous sa guêpière, un appareil compliqué de sparadraps qu'il ne fallait évidemment pas voir. Elle me donnait l'illusion d'avoir de petits seins. Je les caressais avec amour comme s'ils avaient été un peu "à moi", je veux dire, faits pour moi. Y étais-je sensible uniquement parce que je savais que c'était un jeu ? Je ne le saurai jamais.
Aujourd'hui encore, quand le hasard me fait croiser des travestis, ce sont ces souvenirs qui se réaniment, avant tous les autres.
Quand j'ai demandé à Louis, un amateur de trav, ce qui l'attirait dans les trav, il m'a fait cette réponse paradoxale :
Je crois que Louis condensait dans son laconisme la résolution dans le trav de deux frustrations et la montée en lui d'une émotion. D'abord sa déception d'une sorte de collapsus de la féminité chez les femmes qui l'entourent. Par exemple, la quasi-disparition de la lingerie affriolante - même si c'est au profit d'une sobriété plus élégante -, balayée par les impératifs pratiques. Ensuite, c'était une façon de détourner de lui-même le soupçon d'homosexualité. Enfin, il était peut-être sensible à la tension pathétique du trav vers la féminité, précisément vers cette féminité perdue.
Les amateurs de trav, on l'a vu, insistent au moins autant que les trav eux-mêmes sur les sous-vêtements. Que regardent-ils ? Certains se repaissent du spectacle d'un homme pris dans des sous-vêtements de femme (fantasme probablement associé à l'idée récurrente d'humiliation évoquée plus haut). Certains valorisent le contraste entre la masculinité du physique et la féminité du vêtement, d'autres à l'inverse apprécient la convergence jusqu'à l'effacement de la différence.
Les sous-vêtements sont l'épreuve de vérité de la relation érotique du travestissement. Le moment où le drapé des robes, des jupes, des vestes, le maquillage, la perruque, qui outre la fonction de diluer la personnalité dans une enveloppe trompeuse, laissent planer un doute sur ce qui attire vraiment l'amateur : la féminité ou la masculinité. Quand tous ces artifices sont dépouillés et qu'il ne reste plus qu'un voile infime entre la nudité et le regard du trav sur lui-même ou de l'amateur de trav sur l'objet de son désir, c'est seulement à ce moment que chacun des partenaires, comprend aux gestes de l'autre ce qu'il attendait vraiment.
Il n'en va pas très différemment pour les transsexuelles. Car les transsexuelles et certains trav très féminins, comme Jaye Davidson, le héros du film The Crying Game, peuvent maintenir une illusion et retarder plus l'épreuve de vérité. Évidemment, c'est cette prolongation du suspense qui comble le mieux l'amateur de trav.
En somme, probablement plus que moi encore, Eros était décontenancé par les trav.
Chapitre 8 : L'habitude
François avait essuyé la remarque d'une maîtresse de maison à un dîner.
Nous sommes un vendredi soir de grande sortie. Elle inaugure ses ongles artificiels. Elle essaie le contenu d'un sachet. Anne pose un premier ongle. Trop étroit, il ne cache pas l'ongle naturel. L'échec a une cause, l'ongle artificiel est à la dimension des ongles d'une femme. C'est à croire que les gens qui fabriquent les accessoires féminins n'ont d'autre idée que d'humilier les trav! Anne, fascinée par ces objets, en a, par bonheur, acheté de quoi tenir un siècle. Les ongles du second sachet sont plus larges. Le premier ongle se pose facilement. Le second aussi. Mais, emportée par le succès, en plaçant le troisième, Anne heurte sa table de maquillage et l'ongle qu'elle vient de poser se met de travers. Je la regarde peiner pour le décoller et le remettre à l'endroit. Il a souffert dans l'opération. Après trois bons quarts d'heure d'efforts, elle me montre ses ongles. Je ne m'extasie pas :
J'admire Anne qui fait sécher son vernis à ongles. Pour accélérer le séchage, elle met résolument les mains dans le congélateur. Elle le fait avec naturel et dignité. Un "truc" de trav ? Il ne faut évidemment pas être surmenée. A retenir, je ne connaissais pas.
Anne ne se lasse pas de regarder ses mains soudain grandies, armées de ces serres. Je crains que dans ses fantasmes elle ne se voie en train de me lacérer le dos pendant l'orgasme. Une mise au point sera nécessaire le moment venu. Elle les teste en faisant des gestes quotidiens. Divine surprise, ils sont résistants. Assurément, ils lui rendent la vie difficile. Pour saisir le vernis à ongles et dévisser son bouchon, elle tâtonne comme avec un bras articulé. Elle n'arrive pas à fermer les boutons de son corsage et n'a plus la moindre force dans les doigts. Ces servitudes sont celles de toutes les femmes sophistiquées, Anne les accepte allègrement. Les trav sont fair play, la vie de femme se prend en bloc, avec ses joies, mais aussi ses contraintes.
Nous dînons en tête à tête dans un restaurant. Anne a l'air d'un enfant qui étrenne son nouveau jouet. Quel bonheur que ces mains qui n'en finissent pas! Cinéma, puis nous rentrons. Anne croyait qu'on les retirait le soir et qu'on les remettait le matin. Elle regarde enfin les consignes du mode d'emploi. Elle compte les retirer pour la nuit. Elle s'aperçoit qu'ils sont faits pour être gardés entre une semaine et un mois. Elle s'endort avec. Le lendemain, les griffes sont toujours là. Anne doit se rendre à un mariage et ces satanés ongles restent obstinément collés. Anne renonce au mariage et se rhabille en femme. Douce violence. De ce fait, nous passons tout le week-end ensemble. J'en suis ravie. Dimanche soir, Anne doit se changer pour aller accueillir à l'aéroport un artiste que soutient sa fondation. Anne sort à la recherche d'acétone pur dans une pharmacie de garde pour décoller les ongles. A l'odeur, je crois qu'Anne a renversé la bouteille d'acétone. Effectivement elle l'a vidée. Elle n'a réussi qu'à astiquer les ongles et à faire disparaître toute trace de vernis. Téléphone désespéré au trav, qui lui avait procuré ces ongles. Conseil : le bain d'eau chaude. Je regarde avec intérêt ces nouvelles démonstrations du savoir-faire trav : après le congélateur, le "bain de mains". Les ongles effectivement se décomposent mais pas la colle. De sorte que François se rend à l'aéroport, avec des magmas de colle sur les ongles, sortes de petits terrils poussés au milieu de l'ongle!
Ces incidents continuaient de nous amuser, Anne et moi. Le travestissement était à la fois ludique et de plus en plus son état normal. Toutes les soirées, tous les week-ends, quand nous ne devions pas rencontrer de tiers, Anne s'habillait en femme. Nous allions dans ma maison de Pithiviers. Nous marchions dans les forêts, voisines, écumions tous les restaurants et les musées de la région. A Paris, nous faisions les boutiques, allions souvent au cinéma, nous promenions. Anne cherchait à varier les plaisirs. Dès qu'elle était en femme, on ne pouvait plus la tenir. Pour me distraire, pour la joie de se mouvoir en femme, elle se montrait extraordinairement inventive. Notre vie sociale commune s'était réduite à un minimum incompressible. Si je passais chez Anne à l'improviste, elle portait toujours une chemise de nuit, une robe ou une jupe, même si elle n'était pas maquillée. Cette indifférence à ses propres amis constituait un indice de rupture.
D'une certaine manière, je la poussais dans cette voie. A cause de son dédoublement, peu à peu, mon affection était allée à Anne. François était un personnage transitoire qui s'interposait entre Anne et moi. Avec le temps, je ne pensais plus guère à François mais à Anne. Quand je voyais François habillé en homme j'avais l'impression d'une intrusion. Je préférais définitivement Anne.
A mesure qu'Anne avait progressé dans l'art du travestissement, elle avait appris et m'avait montré mille artifices. L'ennemi du trav est la barbe. François organise donc son planning pour concilier vie en homme et vie de trav, en privilégiant cette dernière. Ainsi, planifie-t-il ses sorties et sa vie professionnelle de façon à rester deux jours sans se raser avant une sortie. Soit il retarde la sortie, soit il débarrasse les deux jours qui la précèdent de toute activité représentative qui l'obligerait à se raser. Pourquoi ? Parce que, m'explique François, la barbe se rase beaucoup plus facilement et de plus près si elle date de deux jours. Anne a fini par trouver un efficace "cache barbe". Les trav appellent ainsi un fond de teint particulièrement épais. Bien appliqué le cache barbe les protège un nombre d'heures appréciable. Quatre heures pour les barbes méditerranéennes les plus rebelles, une journée pour celles qui le sont le moins. Certains rares trav procèdent à une épilation définitive de la barbe. C'est un traitement relativement traumatisant, long et coûteux, qui a l'inconvénient, c'est aussi son mérite, d'être irréversible. Il en reste, malgré tout, indéfiniment une trace, grisâtre si le trav est en femme et un style hermaphrodite, imberbe et équivoque, s'il est en homme.
Malgré le mythe de la femme à barbe, aucune femme, je suppose, n'a jamais utilisé de cache-barbe. En tout cas, pas moi. C'est donc avec curiosité que j'ai regardé Anne l'appliquer. Quand elle l'enduit, il est docile, certes un peu blanc, mais le plâtre du mur est tout aussi blanc avant d'être peint. Vient le moment d'appliquer le fond de teint. Il colore sa peau. Le cache barbe se rebiffe alors, comme s'il n'admettait pas de servir d'apprêt : il remonte à travers le fond de teint et fait à Anne un teint blafard. Il peut même suinter en gouttelettes claires. Anne a dominé les fantaisies du cache barbe en apprenant à choisir ses fonds de teint. C'est pourquoi, après avoir fait la fortune de bien des parfumeries, elle s'est tournée vers les boutiques spécialisées des artistes. Elle a fixé son choix sur une boutique qui est un paradis du maquillage, Make Up for Ever, dans une cour rue La Boétie. C'est d'ailleurs à son carnet d'adresses et à ce genre de tuyaux que se reconnaît le trav de classe.
Pour la première fois, Anne tente d'aller à l'opéra. Nous assistons à une reprise d'Idoménée avec Moser et Nielsen. Elle s'est habillée de façon très féminine. Elle porte des vêtements clairs. Une veste blanche à basques, une longue robe de mousseline très ample, animée de grands plis pincés à la taille, des bas blancs. Des chaussures claires à talon aiguille. Elle s'est enveloppée dans un interminable manteau crème, qui ne laisse dépasser que les chevilles. Très cintré et largement évasé en bas, il féminise sa silhouette. Elle s'est fait, avec une perruque très longue, un chignon qu'elle enveloppe dans un filet. Les peignes disposés latéralement ordonnent sa coiffure tout en lui conservant un peu de flou, comme sous l'effet du vent. Les épingles à cheveux sont savamment disposées pour tenir le chignon et retenir certaines mèches. En plein air, elle se couvre la tête d'un twill blanc. Ses sourcils, soigneusement épilés, sont encore estompés par ses lunettes.
Pour cette première expérience d'opéra, la prudence nous a amenées à choisir des places assez éloignées l'une de l'autre. Nous nous tenons à distance, car il nous arrive souvent à l'opéra, et ce soir-là particulièrement, de croiser des amis. Nous observons toutes deux les réactions du "public" et en particulier celles des quelques personnes que nous connaissons. Nos constatations sont convergentes. Plein succès. Seul couac, le regard insistant d'un spectateur qu'elle rencontre de temps en temps professionnellement. Les autres ne lui prêtent pas la moindre attention et ne voient même pas le trav. Il est vrai qu'Anne avait réussi magnifiquement son travestissement. Elle se promène partout dans la Bastille, sans manteau. Elle m'attendrit. Je pense aux efforts qui ont précédé cette exhibition et à quel point ces instants comptent pour elle. Cet accord par éclipse avec soi-même, cette sorte de rétablissement dans son être qu'elle cherche dans le travestissement, sont difficiles à comprendre pour les tiers. J'ai essayé de m'imaginer que j'aie envie d'être un homme. J'arrive à me sentir la force d'un homme, je me représente même à ma façon ce que doit être la virilité d'un homme, la sensation de désirer une femme, de lui faire l'amour. Mais si je ne peux pas me mettre dans la peau d'un homme, c'est parce que je n'en ai pas l'envie fondamentale. Je n'imagine pas avoir du plaisir à avoir de la barbe, une voix grave, de grosses mains. Je ne suis nullement malheureuse d'être une femme. Anne est si désespérée d'être un mâle! Elle ne sent pas non plus une femme. Alors elle cherche à se glisser dans ce costume et ce rôle de femme. Mais elle le ressent en homme. Seuls peut-être les transsexuels, en changeant leur équilibre hormonal, en acquérant une poitrine, éprouvent peut-être certaines de nos sensations. En tout cas, j'admire cette patience, cette volonté. Je suis heureuse pour elle quand cette expérience extraordinaire est une réussite.
En observant Anne, en train de marcher d'un pas tranquille au milieu de cette foule, je la vois s'approprier la féminité par mille gestes, remettre du bout des doigts une mèche qui n'était pas vraiment rebelle. Elle s'arrête un peu à l'écart, replie sa jambe en avant pour soutenir son sac et fouiller dedans. Elle sort un poudrier et un tube de rouge à lèvres. Elle doit remettre assez souvent de la poudre pas seulement pour mater un nez qui luit. Elle le fait pour une raison bien plus décisive pour un trav que pour une femme. La poudre, à cause de la légèreté de son grain, donne un velouté à la peau et adoucit le visage notamment sous certaines incidences de la lumière. Puis elle sort son rouge à lèvres. Elle aime son goût et sa couleur. Curieusement, j'ai aussi appris en l'embrassant à goûter son rouge. Parfois nous mettons le même. Au moment du maquillage, elle utilise un crayon à lèvres qui lui permet de dessiner une lèvre plus charnue que sa lèvre naturelle. C'est un exercice périlleux et pas toujours réussi. Il lui est ensuite difficile de rectifier un trait malheureux. Ces différentes retouches, pas véritablement nécessaires, lui servent à capter la "féminitude". Elle entend par ce mot : la voie vers la féminité, ce qui fait la féminité, cet attribut si impalpable et si fuyant.
Je la rejoins après l'opéra, nous dînons chez Bofinger. Bien que son maquillage ait très bien tenu, nous allons ensemble faire nos raccords dans les toilettes. Je me suis habituée à cette compagne qui fait à peu près les mêmes gestes que moi, comme une ombre familière et indocile. Je crois que je goûte de plus en plus cette complicité enjouée. En passant entre les tables, je suis Anne. Je vois deux types qui attendent leur manteau devant le vestiaire. Ils nous regardent l'une et l'autre passer, en nous jaugeant de l'œil de dragueurs professionnels. C'est un genre d'homme que je déteste. Et quand ils regardent Anne de cette façon, je ressens un malaise. Je les hais même. Je ne veux pas qu'elle soit, même par erreur, l'objet du désir d'un mâle. Qu'elle ait un pouvoir de séduction peut me rendre jalouse. Mais aussi comment lui refuser cette réussite ? Je ne supporte pas en revanche que des hommes se la représentent en train de leur procurer du plaisir. Surtout pas ce genre d'hommes-là.
Arrivée à notre table, je lui pose la question :
Ses affaires pour le week-end étaient déjà dans sa voiture. Nous coucherions rue de Grenelle, puis nous irions directement à l'hôtel près de Fontainebleau. Anne laissait chez moi quelques affaires de femme, jamais d'homme. Les premiers temps, j'avais eu un peu de mal à m'habituer à ses façons. Le matin, elle allait d'abord se raser, puis se maquiller - un trav serein laisse passer une demi-heure entre rasage et maquillage -, se coiffer, passer une robe, ce matin, et arriver toute fraîche au petit déjeuner, alors que je sortais du lit. Elle se levait toujours plus tôt que moi. Elle me frustrait de matinées plus longues. Qu'importait, mais j'étais tout de même surprise de voir une femme devant moi, avec ses ongles soigneusement vernis, les yeux faits, ses boucles d'oreille - des anneaux dorés ce matin - les traces de son rouge à lèvres sur sa tasse. Ce matin-là, elle avait endossé une longue robe paysanne à carreaux bleus et blancs, avec des bretelles à volants aux épaules. Sous la robe elle avait mis un tee shirt blanc. Elle marquait sa poitrine en mettant de faux seins sous son soutien-gorge. Elle en avait de toutes les dimensions. Elle se faisait à volonté une poitrine opulente ou de petits seins. Sous le soutien-gorge et le tissu de la robe, ils avaient la consistance de seins véritables. J'avais du mal quand mon bras ou ma main effleuraient ses seins à dominer une impression de malaise. Elle avait passé par-dessus sa robe un cardigan à gros boutons. Elle ne portait pas de bas. De temps en temps, quand elle agitait sa robe elle laissait apercevoir, à son habitude, un jupon orné de dentelles au point de Venise. Elle avait mis des chaussures plates. Quand nous partîmes, elle m'emprunta un châle qu'elle se mit sur la tête pour se protéger du vent et de quelques gouttes de pluie. J'étais toujours un peu surprise par cette inlassable industrie pour drainer par de nouveaux canaux tous les signes infimes ou pas de féminité.
Nous prenons sa voiture. Comme je n'ai pas, en week-end et à l'hôtel, les mêmes préoccupations qu'Anne, je m'habille en jean pendant la journée et j'emporte une tenue plus habillée pour le soir. Je me doute qu'Anne va attendre que je la traite comme ma femme. Parfois, je prends plaisir à ces jeux. A d'autres moments, je m'insurge contre cette concurrence féminine, ce principe féminin omniprésent. Par exemple, de ne pas voir la moindre trace des accessoires de toilette d'un homme - elle cachait son nécessaire à barbe. Nous formions, à nous deux, un monde déséquilibré où le principe masculin était dissimulé par tant de voiles que je m'en sentais privée.
Nous découvrons une charmante auberge. Notre chambre dispose d'un accès indépendant, ce qu'apprécient tous les trav amateurs, même endurcis. Nous réservons une table à l'Aigle Noir, un restaurant un peu solennel de Fontainebleau. Pour le dîner, Anne a mis un tailleur parme qui la vieillit. Elle est juchée sur des escarpins mauves. Sa coiffure dégage un peu trop le front et elle jure avec les sourcils, parce qu'elle est plus claire. Elle marche à mon bras, sur des pavés inégaux. Je suis moins habillée et plus à l'aise. Je porte une longue robe beige qu'aime beaucoup Anne. Elle me l'emprunte volontiers. Dans le restaurant, nous avançons dignement dans l'entrée dallée de marbre. Peu habituée au sol glissant, Anne, qui ne s'accroche plus à mon bras, dérape et s'étale à moitié dans le couloir. Elle se relève la perruque sur l'œil et a juste le temps de se rajuster avant d'entrer dans la salle. Heureusement, pas de témoin. Ce soir-là tout le monde s'aperçoit qu'Anne est un homme. Le maître d'hôtel, le sommelier, les garçons la traitent néanmoins avec correction, mais en contournant le "Madame".
Bon dîner. En partant, nous passons aux toilettes. Anne m'accompagne comme d'habitude dans celles des femmes. Plus rapide pour mes raccords de maquillage, je sors avant elle. Je me heurte au maître d'hôtel et à deux garçons qui tiennent un grave colloque à l'entrée du couloir qui conduit aux toilettes. Je fais demi-tour.
Le lendemain, le temps est maussade. Plus question de ne pas mettre de bas. Anne a mis un tailleur avec une veste verte et une jupe plissée à carreau avec une dominante de verts. Elle porte un col roulé en cachemire avec un collier de perles. Elle a enfilé des chaussures assorties mais avec des talons bien trop hauts. Je suis la confidente de mille riens, de ses sensations en femme. Je suis partagée entre une certaine lassitude et la connivence. A l'instant, je penche pour la complicité, je suis contente de comprendre à peu près ce qu'elle ressent.
Parfois une agression ou un compliment nous rapprochent. Un jour, nous croisons un gros type suant qui s'est arrêté devant nous, les mains dans les poches, il se gratte ostensiblement les cuisses :
Une sorte de fusion se produit quand des inconnus nous réunissent dans un compliment. Ainsi, il est arrivé que des garçons nous sifflent admirativement. La silhouette d'Anne prise d'un peu loin est féminine, c'est celle d'une femme élancée. Elle peut passer pour une grande fille du nord. Cet hommage à distance m'est agréable, même si je n'aurais pas aimé qu'ils nous draguent. Et ce compliment adressé à deux jolies filles, dont Anne, me faisait doublement plaisir. Il m'est arrivé souvent avec une amie, quand nous nous sentions jolies, de recueillir, sous maintes formes, de ces hommages bruyants ou silencieux. J'y ai toujours pris un plaisir plus vif qu'à ceux que je reçois seule. Car ils me paraissent, comment dire, plus désintéressés. Ils sont une caresse du vent, passagers, légers, sans conséquences. En l'espèce, qu'Anne soit associée à cet hommage me ravit. Je suis heureuse pour nous deux qu'on nous regarde comme des filles séduisantes et attirantes. Mais en plus je suis contente pour elle. C'est son triomphe, même s'il est probable que le compliment s'adresse à moi plus qu'à elle. En partageant ces impressions, je comprends mieux que la vie d'un trav consiste à butiner ce genre de sensations.
Nous visitons Vaux le Vicomte - le fameux château qui fut la somptueuse goutte d'eau qui expédia Foucquet à Pignerol. Nous nous promenons dans le parc. Anne savoure mille et une petites épreuves. Les talons hauts sur les graviers - j'en profite pour lui expliquer combien ils sont destructeurs pour nos chaussures, escaliers à claires-voies, plan incliné de pierres glissantes, etc. Le "vent facétieux et complice" qui soulève sa jupe. Nous nous promenons doucement. Je me rappelle encore tous les détails de ces trois jours : sa coiffure un peu désordonnée qui donne du flou à son visage. Nous déjeunons au snack du château. Anne brusquement bascule dans un malaise intense : la présence d'enfants. Elle ne supporte plus de s'exhiber devant des enfants. C'est évidemment irritant, car il nous faut décamper.
Elle se lève impatiemment. Mais elle doit m'attendre quelques minutes, dans la cour du château. Un monsieur de trente-cinq ans, en survêtement, s'avance vers elle, et lui tend le parapluie qu'elle avait oublié dans le snack. Quand je la retrouve, elle exulte. En tendant le parapluie, le commentaire du type a tout effacé :
Nous visitons une abbaye voisine. Nous pénétrons dans la nef. Des hauts parleurs diffusent de la musique sacrée. Nous parcourons lentement un collatéral. En approchant du chœur, le curé, un homme au regard candide, s'adresse à Anne qui est plus près de lui :
Est-ce à cause de l'embarras d'Anne ou le curé l'a-t-il démasquée ? Le curé n'insiste pas et bat en retraite. En fait, je penche pour la simple perception du malaise. Je ne crois pas que, dans son innocence, il ait pu imaginer pareille chose. Nous finissons notre visite. Nous sommes confuses. Y a-t-il sacrilège, se demande Anne ? Nous espérons que non. Sûrement une petite offense à ce curé. Anne, avec complaisance, croit qu'il en aurait été autrement, si elle s'était livrée à des démonstrations supplémentaires de femme pieuse : foulard sur la tête, génuflexion, etc. Je n'aurais pas aimé, je crois, et je l'aurais secouée.
Une nouvelle visite, ultérieure, d'une église alimentera la croyance au mauvais œil d'Anne qui se persuadera que chaque fois qu'elle se rend en femme dans une église, le ciel la punit par une série de catastrophes. Quelques mois plus tard, en effet, Angèle, la jolie martiniquaise, superstitieuse, voulait à tout prix planter un cierge dans une église de Troyes. Anne finit par céder. Elle entra, fit un tour bref et sortit. Elles regagnèrent la voiture d'Anne. L'auto était entre-temps tombée en panne. Et pour sa pénitence, Anne dut attendre deux heures au centre d'un immense atelier de mécanique, au milieu de dizaines de mécanos que la réparation fût terminée. En plus, ses malheurs, prétend-elle, ne s'arrêtèrent pas là. Et, ajoute-t-elle, toujours les mêmes catastrophes dans la même séquence! Elle prendra la résolution définitive de ne plus visiter d'église en femme. Au point qu'un jour, au Festival d'Aix-en-Provence, nous décidons en nous promenant dans Aix d'assister impromptu à un concert à la cathédrale Saint-Sauveur. Nous prenons des places. Anne est en femme. Elle tient à se changer, et l'hôtel est loin à l'extérieur de la ville. A cause de sa peur, Anne nous fait prendre d'invraisemblables risques en voiture pour tout faire - se démaquiller, dépouiller ses effets féminins, s'habiller en homme - dans des temps record. Je me suis juré de ne jamais recommencer ça. Nous arrivons en retard. Nous attendons l'entracte dans le cloître. Devant nous, un soprano dans une superbe robe du soir. C'est une très jolie femme, très distinguée. Elle fait très américaine de la société bostonienne. L'hypothèse n'est pas invraisemblable avec William Christie comme chef. Elle a un trac évident. Elle regarde fiévreusement sa partition. Soudain, elle se tourne vers nous. Je m'attends à ce qu'elle nous parle en anglais. Et avec un superbe accent provençal :
Puis, retour à Paris. Je conduis. En arrivant Porte Maillot, nous sommes assaillies par de jeunes laveurs de carreaux qui essaient de nous forcer la main. Face à ces deux femmes, un jeune noir de quatorze ou quinze ans, malgré mes signes de refus, commence à laver la vitre. Anne, rageusement, met l'essuie-glace en marche. Il recule, indigné, s'approche de sa vitre et la regarde. D'abord, son visage se fige. Puis ses yeux s'écarquillent, ils deviennent tout ronds et blancs, sa bouche s'ouvre et il tient la pose quelques secondes. Le feu passe au vert et délivre Anne d'une situation à risques!
Plus de vingt-quatre heures passées par Anne en femme, et pas dans l'univers clos d'une propriété privée, Anne a entrevu le bonheur absolu. Moi je me suis amusée. Les situations étaient insolites. J'ai aimé notre complicité. Et puis j'étais contente de faire un tel plaisir à Anne. Je la voyais savourer toute cette soie qui volait autour d'elle, ces effleurements permanents, les boucles d'oreilles qui lui taquinaient les oreilles. Certes, je la trouve encore trop raide. Mais elle commence à mieux placer sa voix pour les réponses courantes et brèves : "merci, etc. ". Le plus important, sa vraie conquête est qu'elle a eu l'impression d'être une femme ordinaire, tout en accomplissant quelque chose d'extraordinaire, non au sens d'un exploit. Mais au sens d'une expérience rare.
Pour Halloween, l'équivalent du Mardi Gras pour les Américains, et à l'usage des Américains de Paris, est organisé un grand bal costumé au Théâtre du Rond Point des Champs Élysées. Je suis ravie car je vais enfin me déguiser aussi…
Comme toujours, il faut d'abord penser à Anne. Elle voulait, pour cette grande soirée, une perruque en cheveux naturels, le rêve de bien des trav. Elle consulte Maryse, une coiffeuse de la rue Fontaine, à Pigalle. C'est un salon très miteux mais pas sordide. Nous sommes recommandées à Maryse par Trans Parano, la trans si truculente. Rendez-vous est pris pour étudier le genre de perruque qui conviendrait à Anne. Je l'accompagne. Elle tient à arriver en femme pour effectuer ces essais. Maryse coiffe une trans du trottoir, assez bien féminisée, il est vrai. La trans gratifie Anne du regard de supériorité méprisante de l'authentique pro sur l'amateur gauche.
Maryse regarde ensuite la perruque artificielle d'Anne d'un air dégoûté. Timidement Anne, qui aimerait bien sauver tout de même sa coiffure :
Anne m'entraîne. Nous filons chez le vendeur de perruques conseillé. Le choix n'est pas grand. Les cheveux naturels ne sont vendus que par très peu de perruquiers, et les perruquiers ne sont pas innombrables à Paris. Nous fonçons chez Max, passage de l'Industrie. Anne et moi regardons différentes perruques. Sans une hésitation elle retire devant tout le monde celle qu'elle porte pour voir ce que donnent les différents modèles. Finalement nous choisissons une perruque brune avec des cheveux qui arrivent aux épaules. Anne rapporte triomphalement sa perruque chez Maryse. Elle s'attend à être coiffée sur place et se fait une joie de passer sous le casque et de faire ainsi une expérience féminine inédite. Déception, Maryse ne taille la perruque que sur un support. Curieuse attitude de Maryse qui est très compréhensive envers les travestis, les aime bien, mais qui rompt en l'enchantement en ne participant pas à leurs jeux. Elle fait revenir Anne le lendemain. Nous revenons donc le jour suivant en fin de journée. Anne s'est habillée avec soin pour étrenner sa nouvelle coiffure. C'est une perruque au carré toute simple. Dans la glace tout va bien. Dans la rue, c'est la catastrophe! On repère le trav à cent mètres. Ce que je pensais se confirme : les cheveux raides autour d'un visage aux traits masculins aggravent leur virilité. La pauvre Anne est atterrée. Je suis navrée aussi pour elle. J'essaie de la réconforter et je lui suggère un nouvel essai. Je lui fixe deux peignes pariétaux et je lui pose un de mes serre-tête de façon à écarter du visage le flot de cheveux en le rejetant en arrière. Nous ressortons. Nouvel essai, sur les Champs-Élysées, cette fois-ci. Milieu difficile, car il grouille de loubards, ce samedi soir. Test pleinement réussi. On ne détecte plus guère le trav. Le soir, Anne n'aura pourtant pas à exhiber sa nouvelle coiffure, car nous aurons fait d'autres choix de costumes. Que de temps passé en futilités! Partager la vie d'un trav demande de s'y consacrer à temps plein et avec une abnégation de mère.
Pendant que Maryse taillait la perruque d'Anne, nous courions les costumiers. J'essayais un costume de marquise des Anges qui se révéla trop long. Pendant que je passais une robe de la taille au-dessous, Anne ne put pas s'empêcher d'essayer celle que j'avais posée. Et nous voici toutes les deux en marquises des Anges. Nous portons la même robe rose avec une grande ceinture de satin et une longue écharpe qui s'en détache jusqu'au sol. Le décolleté en V de la robe laisse deviner la poitrine. Nous sommes coiffées d'un immense chapeau, qui ondule avec le mouvement souple d'un chapeau de mousquetaires et qui est recouvert par un bouillonnement de plumes roses. Associé à une fine cravache, que nous tenons dans la main, le chapeau nous donne un petit air martial. Nous coiffons toutes les deux une grande perruque blanche à catogan qui se déploie sous le feutre. Nous devrons porter des talons très hauts pour que le bas de nos robes effleure à peine le sol. Nous enfilons des gants de soie. La boutique fournit de magnifiques fausses pierreries.
Le lendemain nous nous maquillons très soigneusement. Pour une fois, je choisis d'être maquillée comme Anne. Nous utilisons une de ses poudres, très compacte, qui nous fait un visage abricot, comme les comédiennes. Nous posons des mouches. Puis nous enfilons nos flots de jupons, trois jupons rose superposés avec des volants de dentelles colorées, au point de Gênes. Puis nous passons nos robes. Je lace celle d'Anne dans le dos. Je la serre pour lui faire la taille fine. Elle me lace à son tour. Ces robes, hors de prix, enchantent Anne. Puis nous plaçons nos perruques. Elles ont un ravissant mouvement dissymétrique. Enfin nous coiffons nos immenses chapeaux. Nous nous perchons sur nos chaussures blanches à talons vertigineux. Horreur, nous ne pourrons jamais conduire dans cet appareil! Nous appelons un taxi vers minuit. Dans l'entrée de l'immeuble d'Anne s'étire une immense glace. Nous nous regardons en jumelles. Nous sommes ravissantes. Je défie quiconque de voir qu'Anne n'est pas une fille. Pendant que nous attendons le taxi, j'apprends à Anne, devant la glace, à faire la révérence, une révérence lente et gracieuse. J'avais appris ce geste, dans toutes ses règles, quand, jeune fille, mes parents m'avaient inscrite à un rallye. J'avais fui promptement. Mais il m'en était resté cet usage désuet.
Au Théâtre du Rond Point, les arrivants font la queue et chaque groupe, qui passe sur l'estrade, doit saluer les participants puis rejoindre la foule. Toutes les demi-heures, une présentation interrompt les danses. Nous attendons un quart d'heure, puis vient notre tour de saluer. Anne a le trac. Je tiens sa main pour que nous avancions du même pas. Puis arrivées au bord du podium, nous nous affaissons dans une grande révérence. Anne a parfaitement assimilé sa leçon.
Halloween au Théâtre du Rond Point maintient la tradition festive du carnaval, moins somptueuse qu'un récent carnaval au Palais-Royal, mais avec des gens costumés avec soin et souvent très drôles. Nous nous lions avec un groupe de jeunes Américains. Deux d'entre eux sont toujours ensemble l'un est en dinosaure, l'autre en homme des cavernes. Le dinosaure tient une sarbacane mais sans orifice pour voir et c'est l'homme des cavernes qui dirige le tir, comme dans l'artillerie. Nous dansons un peu avec tout le monde. Après nous avoir entraînées dans une farandole, le dinosaure me propose de nous emmener souper. J'accepte. Nous partons tous les quatre, l'homme des cavernes, le dinosaure et les deux marquises. Nous nous installons toutes les deux à l'arrière de la voiture. Les deux Américains parlent sans arrêt. Quand nous arrivons au Coupe Chou, un restaurant taillé dans un vieil immeuble, adjacent au Collège de France, nous suivons nos deux Américains. Anne et moi nous avons un mal fou à gravir, avec nos robes et les talons hauts qui se prennent dans nos jupes, les escaliers escarpés du Coupe Chou. Nous nous retrouvons tous les quatre autour d'une table ronde, isolés dans une pièce intime.
L'homme des cavernes demande à Anne son prénom. En entendant sa voix, il comprend brutalement. Je ne m'étais pas posé la question d'Anne depuis notre rencontre avec les deux jeunes gens. Je pris soudain conscience que j'avais flotté dans une situation floue. J'avais réagi comme si Anne était une autre femme. Et il m'avait paru naturel de finir la soirée avec deux garçons plutôt séduisants. En plus, je n'avais pas imaginé que les deux Américains n'aient pas vu qu'Anne était un garçon. Je réfléchis vite. Si les Américains font un esclandre, nous nous retirons et cherchons un taxi dans la rue des Écoles. Les deux Américains regardent Anne avec stupeur. Puis l'homme des cavernes :
Quelques jours plus tard. Anne est passée me voir à la maison. Elle m'annonce que les deux Américains nous invitent à dîner le lendemain.
Le lendemain, je trouve Anne qui a mis son ravissant tailleur noir, avec une broche sur le revers de velours, sa nouvelle coiffure, un serre-tête noir dans les cheveux. Elle est prête à partir, son manteau de fourrure sur le bras. Je la trouve à la limite du racolage. Elle a mis des bas noirs à résille et couture. Je la prends par le bras et je la jette sur le lit. Je lui fais retirer les bas et l'oblige à mettre des bas noirs unis, moins provocants. Irritée, je choisis une robe très habillée pour contrebalancer le charme trouble qui émane d'Anne.
Le dîner est très différent du précédent. En fait les deux Américains essaient de comprendre qui nous sommes et ce qui nous réunit. Ils n'ont apparemment pas d'autre arrière-pensée. Leur curiosité et une certaine sympathie me font penser qu'ils ne savent peut-être pas très bien non plus où ils en sont avec nous. Ils sont probablement attirés par notre couple. Anne est devenue prudente. Elle me jette de temps en temps un regard pour guetter mon approbation. Elle essaie se comporter avec la neutralité d'un homme. Mais habillée comme elle est, il est difficile de la prendre pour un homme. Au moment de partir, les Américains nous embrassent toutes les deux. Que pouvaient-ils faire d'autre ?
Dans la voiture, je tiens à préciser les choses :
Anne, toujours penaude, acquiesce.
Je dois aller faire, pour le magazine, une interview du directeur du Rijksmuseum d'Amsterdam. Nous prenons la voiture d'Anne et nous descendons dans un charmant château hôtel à une cinquantaine de kilomètres d'Amsterdam.
Nous n'avons rien prévu pour le samedi matin. Notre chambre dispose d'une petite terrasse. Je me suis installée avec un livre pour profiter du soleil d'automne. J'entends Anne s'affairer derrière moi. Elle appelle à plusieurs reprises, parle en allemand. Comme je ne comprends pas un mot, je me replonge dans ma lecture. Puis j'entends la porte claquer. L'allée qui conduit à la réception passe un peu en contrebas de la terrasse. Mon regard est attiré par une forme brune inhabituelle, une femme qui va passer sous la terrasse.
Je sursaute. Cette silhouette est celle d'Anne.
Anne m'adresse le regard candide, serein, quoique peiné, de la personne raisonnable face à l'hystérique.
Elle porte un tricorne noir avec un liseré de satin noir sur un chignon serré, une jupe longue et une stricte veste de velours uni noir. Elle a chaussé des bottes d'équitation et relève sa jupe de la main gauche pour marcher, de la droite elle tient une fine cravache.
Elle me fit un petit signe, puis repartit toute fière, sa jupe et sa cravache dans la main. Je la regardai s'éloigner, puis je retournais dans la chambre, pour faire l'inventaire de nos bagages et mesurer l'étendue de la menace. La veille, j'avais vu notre déménagement habituel. Elle avait chargé la voiture et l'avait déchargée pendant que j'étais à la réception. Sinon j'aurais remarqué les bottes. Désormais je craignais le pire : skis, tenue de femme grenouille, de femme parachutiste, de matador(e), que sais-je ?
Je n'étais pas loin du compte. Elle avait amené un maillot de bain une pièce et une tenue de tennis. Je ne la voyais pas jouer au tennis avec des gestes féminins. Elle se débrouillait assez bien et le naturel reprendrait aussitôt le dessus. Encore aurait-elle amené un sac de golf. Le golf restait, me semblait-il, l'un des rares sports praticables pour un trav. Mais le tennis ! Sans parler de la piscine. Elle perdait la raison, je m'opposerai fermement.
Je savais qu'elle avait fait de l'équitation, mais je ne connaissais pas son niveau. En plus monter en amazone me paraissait très différent du califourchon. N'avait-elle pas perdu l'habitude? Nous ne pratiquions plus guère de sport. Son travestissement occupait le peu de temps libre qui nous restait. Anne avait trouvé là un moyen ingénieux de renouer avec le sport. Je n'étais pas trop inquiète. En femme, Anne me semblait doper ses capacités ordinaires. J'étais finalement attendrie par cette industrie pour se placer dans des situations nouvelles et par sa forme d'intrépidité. Car comment allait se passer l'arrivée du trav au milieu des lads? J'avais vu à la chasse les amazones à qui on tenait le genou pour les aider à se mettre en selle. Comment se mettrait-elle en selle ? Y avait-il une sorte de pas de mule ? Mi-inquiète, mi-curieuse, je m'habillais en hâte. Au manège, je demandais où était l'amazone. Le maître de manège me scruta par-dessus ses lunettes de presbyte, comme pour mieux voir l'autre animal. Car je pressentais qu'il s'attendait au pire de la personne qui accompagnait le trav. Je ne sais si son examen l'avait rassuré, il fit un geste fataliste en montrant la direction dans laquelle elle était partie.
Revenue dans la chambre, elle se nettoya dans la salle de bain. Je repris ma lecture. J'entendis la porte de la terrasse coulisser. Anne réapparut, un serre-tête blanc autour de la tête, en tenue de tennis. Elle tenait sa raquette. Cette fois-ci, je bondis de ma chaise longue. Je me précipitais sur elle. Je la pris par le bras, en serrant aussi fort que je pouvais, je la conduisis devant le glace en la malmenant. Je lui repliai de force l'avant-bras sur le bras. Agacée, elle résista. Elle était bien plus forte que moi. Le but était néanmoins atteint. Sous ma pression son biceps s'était gonflé. De l'autre main je le tâtais, comme on le fait à un concurrent au bras de fer.
Finalement elle mit une jolie robe à fleurs. Je passai le même genre de robe et nous commençâmes une longue promenade dans une forêt de bouleaux. Des pistes de terre bien damée d'une horizontalité parfaite nous donnaient l'impression de glisser.
Nous étions l'une et l'autre parfaitement détendues. Notre piste convergeait vers une autre, plus large sur laquelle un groupe de jeunes filles très gaies allait nous croiser. Nous les regardions et nous essayons de comprendre ce qu'elles se disaient. Anne me précédait. Je n'eus pas le temps de lui dire de regarder au-dessus d'elle. Elle était arrivée sous les branches basses et tourmentées d'un arbuste. Sa tête disparut dans les branches, elle zigzagua et rattrapa son équilibre. Occupée à contourner l'arbuste, je ne vis pas tout de suite le reste. Anne était arrêtée. Sa perruque était restée accroché dans les branches. Les jeunes filles qui nous croisaient s'étaient rapprochées à une vingtaine de mètres. Toutes s'étaient arrêtées. Elles étaient cinq ou six. Une seconde d'incrédulité, puis elles avaient attrapé un fou rire. En approchant, elles essayaient de se discipliner pour ne pas nous vexer. Anne était retournée vers l'arbre. Mais trop nerveuse, elle emmêlait tout. Je m'approchais en même temps qu'une jeune fille. A cause des efforts maladroits d'Anne, la perruque semblait s'être intriquée dans l'arbuste en formant avec une infinité de branches minuscules une sorte d'écheveau. La Hollandaise souriait et paraissait vouloir aider Anne. Elle sortit un petit canif. Anne fit des signes nerveux d'exorciste à la jeune fille, comme pour lui dire de s'éloigner. Je compris. Anne était convaincue que tous les Hollandais étaient des écologistes forcenés. Elle croyait que la jeune fille sauverait l'arbre en découpant la perruque. Mais la fille, qui était de plus en plus souriante, eut plus pitié d'Anne que de l'arbre. Adroitement elle coupa toutes petites brindilles qui s'étaient fichées dans la perruque. Enfin la perruque se détacha de l'arbre. On aurait dit une pelote d'aiguille, tant étaient nombreuses les brindilles qui y étaient plantées. La jeune fille avait pris les choses en main. Elle aida Anne d'abord à replacer la perruque. Anne la refixa avec ses épingles à ses cheveux naturels. C'était la seule fois où j'avais vu Anne perdre sa perruque. Après avoir subi l'épreuve des vents de tornade, des boîtes de nuit, elle avait fini par avoir une confiance absolue dans sa technique d'arrimage. Une fois la perruque bien fixée, la jeune fille posa son pull over par terre et fit signe à Anne de s'asseoir dessus. Puis accroupie, patiemment, elle lui retira toutes les brindilles. Nous étions arrivées à l'heure du déjeuner. Pendant qu'Anne reprenait figure féminine, les autres jeunes filles me questionnaient: d'où étions-nous ? Pour combien de temps étions-nous ici ? Etc. Mais aucune question sur le trav.
Doris, la fille qui avait sauvé Anne nous proposa de partager leur pique-nique. Doris posa, avec naturel, la question indiscrète que ses amies retenaient :
Anne embrassa toutes les jeunes filles, qui étaient manifestement curieuses de voir si elle piquait.
L'après-midi, nous visitons le vieil Amsterdam, notamment les quartiers chauds. Presque personne ne fait attention à nous. Parfois un coup d'œil intrigué. L'indignation d'une femme distinguée, genre famille très-catholique, à la table d'un restaurant ne nous trouble guère. Une remarque amusante. De jeunes Français, probablement plus attirés par le cannabis que par Vermeer, se marrent et commentent: "Monsieur et Madame se promènent!" Mais nous sommes à l'étranger et ne sommes pas supposées comprendre! La soirée de l'insatiable Anne a, malgré tout, été jubilatoire. Pendant la promenade je l'observais. Anne voyait, comme dans un miroir, notre ombre, l'ombre de deux femmes qui s'allongeait devant nous. Elle regardait voleter le contour de sa robe.
Quand nous revenons en voiture. C'est elle qui conduit. Elle paraît radieuse. Mais elle a l'air fatigué. Dans le fond, c'est vrai, ces petites mésaventures, la chute de cheval, la perruque dans l'arbre et les charmantes Hollandaises, tous ces événements l'avaient secouée. Elle avait pourtant vécu au cœur du genre d'aventures dont elle raffolait. Des incidents qui lui procurent une moisson de souvenirs qu'elle racontera à la façon des pêcheurs du vieux port de Marseille en grossissant l'affaire à chaque nouveau récit.
Nous dînons à l'hôtel. Délicieusement. Anne s'est remaquillée. Nous nous sommes habillées. Elle me regarde comme un homme amoureux. Elle me complimente, comme elle seule sait le faire. Quand, elle me parle ainsi elle sait comme personne me dire qu'elle me trouve séduisante, avec un bonheur d'expression unique parce qu'elle remarque chaque détail de mon maquillage, des bijoux que je porte, de la robe noir décolletée, qui vole autour de moi et se répand sagement autour de moi quand je suis assise. Parfois elle effleure le duvet de mon avant bras avec ses ongles longs et je sens un frisson éruptif me remonter le long du bras.
Le lendemain visite du musée Rijksmuseum. Je m'arrête assez longuement devant les toiles dont je devrais parler avec le directeur du musée. Je prépare mes questions. Soudain Anne me tire par la manche en donnant deux coups secs. Je me dégage, irritée. Elle se met à détaler. Ses talons font un fracas d'enfer sur le bois. Les gardiens s'avancent vers elle, réprobateurs. Je la rattrape par le bras et je l'oblige à ralentir le pas. Je suis en colère, car elle m'empêche de travailler. Je vois qu'elle est terriblement contractée. D'une voix étranglée :
Pendant le reste du week-end, pour conjurer ces mésaventures, nous passons beaucoup de temps en voiture, et en conduisant prudemment. Nous visitons un chapelet de petites villes monotones.
Revenues à Paris, le vendredi soir. Nous étions enchantées de notre séjour. Anne d'avoir rempli sa malle à souvenirs. Toutes deux d'une complicité amoureuse qui ne paraissait jamais devoir s'épuiser, tant les événements paraissaient la régénérer. Disons-le je trouvais la vie avec Anne délicieuse. Et je n'aurais pas échangé mon trav contre qui que ce soit. Nous étions toutes les deux confiantes dans notre avenir commun.
C'est ce moment que choisit Anne pour se mêler d'une expérience qui l'amusait infiniment. Avec Joséphine, elles voulaient monter quelque chose comme une académie trav. Une académie, au XVIIe siècle était une école destinée aux gentilshommes, où on enseignait à un jeune homme tout ce qui importait à une "personne de qualité" : certaines des disciplines de la scolastique, sans trop s'appesantir, et surtout les matières nobles. Ainsi les manières, pour un honnête homme, de faire les révérences (d'homme cette fois, en avant, en arrière, etc.), de danser, de se conduire en société, l'escrime, l'équitation… Il suffisait à peu près de remplacer gentilshommes par "femmes de condition".
L'idée d'Anne et de Joséphine était de créer une académie avec une pédagogie plus actuelle. Ni plus ni moins qu'une sorte Advenced Program comme le faisaient les business schools américaines, une formation post-pubertaire pour trav ambitieux. Ce n'était pas exactement de l'enseignement, plutôt des séminaires. Sous la conduite de Joséphine, chaque trav, trié sur le volet, devrait approfondir une dimension du travestissement et aider les autres à en tirer parti et à partir de ça faire de la formation. En somme, je voyais mes trav bien près de se prendre au sérieux.
Anne eut à réfléchir à l'insondable question de "l'hexis corporelle et la captation de la féminité". Anne m'expliqua ce que signifiait cette cuistrerie. Il s'agissait de l'hexis corporelle au sens, disaient-elles de Bourdieu . Elles voulaient simplement évoquer une sorte de code social des gestes de femmes, qu'il leur fallait déchiffrer, puis acquérir. Anne m'expliqua, sans rire, qu'elle-même, et tout ce qu'on faisait de mieux né dans le monde trav, comptait sur mes lumières. Je me défilai :
Anne ne se vexa nullement : on comptait précisément sur ma connaissance de la féminité, de l'intérieur. Pour ne pas entrer dans un débat scabreux, j'accordais tout ce qu'on voulait. Et je ne disputais pas plus longtemps de savoir si la féminité était transmissible. Je les aimais bien. Si elles avaient des questions à me poser, je leur répondrai de mon mieux. Voilà tout.
De ce jour, Anne s'engagea dans une activité reposante pour moi. Elle grattait interminablement et noircissait les feuilles s'aventurant à des dessins. Curieux pour un trav qui ne dessinait pas particulièrement mal - ni bien d'ailleurs - d'être rigoureusement incapable de dessiner une silhouette de femme, et surtout un visage ou un geste de femme. Anne m'avait souvent surprise par son aptitude à observer les femmes. Et là, brusquement, je découvrais une inaptitude radicale. Or il me semblait que la caricature et le dessin étaient plus affaire d'observation que d'habileté manuelle. En tout cas, pourquoi son habileté l'abandonnait-elle au moment de saisir la féminité ? En revanche, elle n'avait aucun mal à couvrir des pages et des pages de son écriture serrée.
Au principe de cette pédagogie : un trav qui se promène mobilise mille images d'attitudes féminines, à la façon dont une jeune fille fait l'apprentissage de la féminité par mimétisme envers sa mère ou envers d'autres modèles féminins. Le trav doit développer un sixième sens : l'observation des mille riens qui font les façons d'être des femmes. Le but des séminaires était de développer en commun ce "sixième sens" et d'en faire bénéficier les trav moins savants et prêts à payer pour ça.
Première leçon : un trav, abandonné à sa spontanéité, est une menace mortelle pour la féminité. En faisant des gestes de "folle", des mouvement outrés, il souligne sa masculinité, avec le ridicule en prime. Je voyais mes trav, tourner gravement en s'accoutumant à des gestes plus sobres, plus relâchés, plus volatiles que ceux qui leur étaient naturels. Ils se critiquaient entre eux et quêtaient anxieusement mon avis. Young Lady essayait de féminiser sa façon de marcher. Elle faisait des ronds avec ses bras un peu comme si elle cherchait à reprendre son équilibre ou à s'envoler. Peu à peu je la voyais trouver un mouvement plus féminin, en ellipse, le bras se balançant légèrement vers l'arrière, le poignet un peu fléchi vers l'extérieur. Elle étirait alors doucement ses doigts pour accompagner ce mouvement. Au début, elle avait l'air de compter sur ses doigts, puis le mouvement devenait plus naturel. L'autre bras de Young Lady était supposé tenir un sac à main, un paquet, un parapluie, etc. On le laissait donc tranquille.
Elles me demandèrent de leur montrer comment j'escaladais les trottoirs. Un peu comme si j'en avais fait une profession. A vrai dire, comme je ne me posais jamais la question, je ne voyais pas quoi leur montrer. Je leur demandais de le faire d'abord devant moi. J'eus alors une idée simple, je dis à Anne de passer une jupe si étroite qu'elle la gêne pour marcher. Elle lui servirait de tuteur. Elles s'essayèrent toutes les trois, Joséphine, Young Lady et Anne. On avait posé par terre des livres qui faisaient à peu près la hauteur d'un trottoir. Le petit saut du bout du pied pour franchir un trottoir, c'est le moins qu'on puisse dire, ne leur venait pas naturellement. Elles rentraient le genou vers l'intérieur mais avec tant de vigueur qu'elles donnaient l'impression de dribbler au football. J'essayais de leur montrer. Toujours la difficulté : que montrer ? Décidément la féminité ne se transmet pas facilement. Tous ces exercices les obligeaient à marcher vite, à pas menus, en tricotant des jambes. Pour s'exercer mes trav faisaient des sortes de courses avec leurs jupes entravées, des espèces de courses de sacs. Ils s'enseignaient réciproquement à fléchir les jambes pour introduire une clef dans une serrure de voiture. Je leur avais expliqué que là où un homme écarte les genoux comme s'il se préparait à s'asseoir en tailleur, le trav de bonne composition garde les genoux joints, en esquissant une sorte de révérence.
Anne se mit à me montrer comment gravir un escalier. Je regardais avec intérêt. Elle ne posait que la pointe du pied sur les marches, surtout avec des talons hauts, me précisait-elle en se retournant vers moi, au cas où je n'aurais pas vu la difficulté. Dans un escalier ou un escalator, ma main, me sermonnait-elle, ne devait jamais saisir la rampe, mais se poser doucement dessus.v
Lasse de recevoir des leçons de féminité, je reprenai la parole.
Joséphine était assez grande, tout comme les autres. Elle n'avait pas de mots assez sévères pour la façon de regarder des trav. Il fallait, disait-elle, laissait errer son regard de façon circulaire, sans fixer les passants, mais pas de trop haut. Pas facile quand on dépasse lesdits passants de dix bons centimètres. Joséphine ajoutait, très convaincante :
Quelle était la "cible" ? Tous ces efforts étaient destinés d'une part au perfectionnement des trois animatrices de l'école trav mais évidemment à être transmis. Donc à faire l'objet d'une pédagogie. Les "amies" d'Anne, concernées par ces séminaires, appartenaient à l'espèce de trav, assez limitée en effectifs, mais aussi la plus atteinte. Celles qui, comme Anne, s'efforcent de se glisser, sans bruit dans le monde des femmes, à la manière des retardataires à la messe. Parfois, elles réussissent, parfois elles échouent. Elles sont des "fusionnelles" qui rêvent d'être prises dans la masse de la féminité, si elle existe. Elles pratiquent un exhibitionnisme paradoxal et au second degré : un besoin de se montrer en femme sans être remarquée. Joséphine faisait exception, elle n'entendait toujours pas "raser les murs".
L'équipe pédagogique se livrait avec Anne à de savants débriefings. Elles analysaient gravement leur promenades dans la rue en femmes, comme s'il était agi d'explorer l'univers, et cherchaient une méthode d'évaluation de leurs succès. Leur objectif était probabiliste. Sachant qu'elles ne "passaient" jamais à 100%, elles essayaient de s'en approcher. De fait, s'il était donné à presque toutes les femmes d'avoir "l'air d'une femme", ce privilège était très parcimonieusement compté aux hommes, aux trav, ni plus ni moins qu'aux autres hommes. Et leurs cours n'y pouvaient pas grand chose. En tout cas rien contre certaines situations désespérées.
Elles avaient mis au point tout un cours sur la perception des trav par les tiers.
La première épreuve, disaient-elles, c'est l'impression que fait le trav à un passant qui ne lui prête aucune attention. Le regard du promeneur ou du chaland ne fait que l'effleurer. Il ne la dévisagera que si quelque chose l'intrigue: maquillage bizarre, jupe au ras des fesses et cuisses de rugbyman, etc. Donc cette perception fugitive dépend de sa silhouette, de sa banalité en un mot. Les trav ont peur de la multitude . Elles s'insurgeaient : cette trouille n'est ni logique ni justifiée. Un trav, pour s'accomplir, doit entrer dans la vie courante d'une femme et donc aller où elle va. Elles insistaient sur le fait que cette appréhension n'était pas justifiée, puisque le trav risquait au maximum quelques sourires ironiques. Seul, et dans une rue déserte, le trav sollicite tous les regards. Dans la foule, les yeux glissent sur lui; mille autres impressions les sollicitent. S'il y a du monde, le passant voit le trav dans un éclair et l'oublie aussitôt. Ce qui est décisif, c'est l'aisance de ses mouvements. Le problème du trav dans l'affluence est, concluaient-elles, de même nature que celui de la persistance des images rétiniennes. Il faut que le regard n'ait pas le temps de saisir ses singularités et ne retienne qu'une vague impression d'ensemble. Mes trois trav étaient photophiles. Ils ne craignaient pas la lumière et sortaient de jour. Même Joséphine, qui ne se fixait pourtant pas l'objectif de passer, n'hésitait pas à sortir à toute heure. La plupart des trav sont au contraire des papillons de nuit. Les trav sont en effet dans l'ensemble photophobes, ils sont persuadés que la nuit les protège. Idée fausse. Le triumvirat pédagogique est formel, contrairement à ce que professent la plupart des trav, la nuit ménage beaucoup de changements d'intensité lumineuse et multiplie les jeux d'ombres liés à la variété des sources - certaines révèlent les défauts du maquillage, la barbe en particulier, d'autres les masquent effectivement. Et, ajoute le trio, indépendamment de la question de savoir s'il passe mieux le jour ou la nuit, le trav diurne est moins exposé au danger.
Les choses se compliquent, poursuivaient mes théoriciennes, quand les éléments d'information du passant se multiplient. Il voit le trav en pied ou il l'entend. C'est évidemment l'épreuve de la voix qui est la plus discriminante pour un trav moyen, plus particulièrement pour ceux qui ont des voix de basse et de baryton. Là encore avant d'enseigner, les trois professeurs devaient se perfectionner. Elles s'enregistraient et ressemblaient tantôt à des petites filles, grandies trop vite, qui joueraient à la marchande, tantôt en prenant une voix de fausset, à un adulte qui s'adresserait à un enfant. Mais jamais à des femmes, du moins au début. Peu à peu, elles trouvaient dans leur tessiture un registre aigu qui ne déformait pas leur voix, qui respectait son timbre. La difficulté était pour elles de conserver longuement cette posture vocale.
Elles avaient inventé d'ingénieuses méthodes pour exercer leur trav à féminiser leurs gestes des mains, en se lançant des balles de ping pong. Je me gardais de me prononcer sur leur efficacité avant la sortie de leur première promotion de trav.
Mais, récitait Anne plus que tout c'était l'aptitude du trav à se mettre à la place des tiers, à sortir de lui-même, qui comptait. Tout le problème en somme était de se placer du point de vue du quidam. Alors que les trav, tonnait-elle, ne se haussaient jamais au-dessus de leur propre point de vue. Or un trav qui regarde un autre trav ne juge pas objectivement mais il porte un "métajugement", soulignait-elle sentencieusement. Elle ajoutait aussitôt que c'était exactement le problème du critique de cinéma qui disait autrefois de Laurel et Hardy: "Ces deux types ne font rire personne sauf le public!" Le trav qui juge un trav est dans la position du critique pas du public.
Leur école se mit à fonctionner chez Joséphine; Elle reçut des clients à petit débit, pas de quoi la faire vivre, mais suffisamment pour les déranger, elle et son épouse. Comme il s'agissait surtout de s'amuser, c'était sans importance.
Anne avait l'idée de monter une pièce de théâtre avec des trav. Une première tentation était de faire du théâtre trav intégral. Toutes les fonctions - auteur, techniciens, etc. - et tous les rôles seraient tenus par des trav. Y compris les rôles d'hommes qui seraient tenus par des trav déguisés en hommes. Restait à trouver des candidats pour ces contre-emplois!
Anne dut d'abord affronter deux trav que travailla le démon du théâtre. L'un partait d'une constatation juste. L'histoire ne fait mention d'aucun trav de génie - Wagner excepté, et encore nul n'en était sûr. Car même s'il y a eu des trav de génie, personne n'a su qu'ils étaient trav. Conclusion : si l'on voulait que l'humanité fût éclairée par les trav et si les trav de génie se cachaient, il fallait donc qu'un trav eut du génie. Justement, il avait un manuscrit… Anne fut formelle, l'astre du génie ne s'était pas levé ce matin-là. Le second trav opéra une retraite prudente.
Tout le monde pensa aussitôt aux Bonnes de Genet. Glauque, dirent les trav qui craignaient que la réputation sulfureuse de Genet ne vînt souiller leur image immaculée. Anne écarta aussi Genet, mais pour une autre raison. Elle cherchait une œuvre moins connue. Il ne fallait pas trop encourager la comparaison. Joséphine suggéra Madame de Sade de Mishima. Cette pièce avait été, voici quelques années, magnifiquement interprétée à Paris. Son mérite était que tous les rôles, des femmes uniquement, pouvaient être interprétés par des trav. J'avais vu la pièce. Les costumes étaient somptueux, les acteurs d'une maladresse émouvante dans ces belles robes. Peu à peu, on oubliait pourtant que c'étaient des hommes. On ne voyait plus que des femmes. Et à la fin, lors des rappels, les quatre acteurs saluaient le public avec de profondes révérences, non pas comme un bis, mais pour délivrer un message d'éternité.
Les trav s'enthousiasmèrent. Joséphine mettrait en scène. Il n'y eut pas de difficulté pour deux des rôles. Anne et Joséphine s'en chargeaient. Young Lady fut acceptée après avoir juré de ne plus jamais mâcher son chewing-gum. Restait un quatrième rôle. Après avoir épuisé tout le casting trav, ils eurent une idée : la quatrième ce serait moi. Sade est en prison, l'épouse vertueuse, que j'interpréterai, découvre avec un mélange de répulsion et de fascination qui est véritablement son mari. Elle ne l'accepte que parce que la prison crée une distance, et fait de sa perversité une sorte de légende. Pour rester l'épouse fidèle de Sade, pour assumer sa "monstruosité", elle opère ainsi une transfiguration. L'une des autres femmes, interprétée par Joséphine, est une réplique féminine du marquis. Young Lady joue le rôle d'une sœur incestueuse du mari. Anne est une belle-mère conventionnelle, qui cherche à sauver les apparences, un emploi parfait pour le genre dame d'œuvres d'Anne. Tout va au mieux, le rôle lui plaît. Caissière, ouvreuses ne sont pas difficiles à trouver. Il faut retenir une salle. On prend le jour de relâche d'un café théâtre de Montparnasse suffisant pour accueillir la population trav et ses invités.
La question qui passionnait le plus les trois actrices trav était celle des costumes. Il fallait trouver les robes de femmes de qualité du XVIIIe. Les louer ? Mais comment répéter avec, sauf à les louer pour toutes les répétitions ? Or il fallait apprendre à marcher, à s'asseoir par terre et à se relever sans mettre les pieds sur sa robe. En plus les trav devaient faire ces gestes avec grâce, car ils étaient conscients que ce n'était pas un exercice de la préparation militaire. Pour tenir le budget et pour la commodité, il fut convenu que Joséphine fournirait ou trouverait des robes. La surabondance des stocks de perruques des trav nous permit de trouver quelques perruques qui, soigneusement coiffées, pouvaient assez bien figurer une coiffure du XVIIIe. Joséphine nous fabriqua de jolis chapeaux. Elle s'inspirait de toiles de la régence. Bien qu'un peu anachronique, ce choix se révéla crédible.
Puis vinrent les répétitions. Seule Joséphine était à l'aise. Il est vrai qu'elle connaissait bien son texte. Les autres, moi compris, nous ânonnions nos répliques. Joséphine cria et bientôt, tout le monde connut son rôle. Joséphine, Anne et moi étions inévitablement influencées par le Madame de Sade déjà vu. En jouant avec elles, j'oubliais, moi aussi, que mes partenaires étaient des hommes. En fait, ce parti de mise en scène accomplissait le projet de Mishima. Pour moi qui interprète, le marquis, il est déjà mort. Son épouse l'a enterré, elle peut célébrer son génie. Pour les autres femmes, celles interprétées par les trav, le marquis vit toujours, il vit en elles. D'où un dédoublement entre leur personne, leur physique, exprimé ici par leur vêtement et leur personnage, le trav, hanté par le marquis. Le travestissement met en scène le caractère satanique du marquis, qui est devenu une sorte de Bernard-l'hermite des âmes, il s'est glissé dans les robes des femmes qu'il a perverties.
Vint la représentation de la pièce. Les trav étaient fascinés de se retrouver dans leur propre théâtre. La plupart n'avaient même jamais mis les pieds dans un théâtre. Ils pénétraient dans le monde de la comédie par une entrée des artistes très particulière. Les références leur faisaient défaut. Les trav ne marchandèrent par leurs applaudissements. Sur le Minitel, le commentaire, très élogieux, de Babette la brouilla à jamais avec Joséphine. "Bien sûr le texte ne valait pas la Cage aux Folles, mais les actrices s'en sont tirées, comme de vraies pro.", disait-elle.
Ce fut la seule expérience de théâtre trav que je connus.
Anne commençait à s'impliquer : l'école des trav, le théâtre, et quand les obligations trav la lâchaient un peu, elle travaillait mollement et pianotait énergiquement sur le Minitel. Un jour elle m'annonça qu'elle était par hasard entrée en contact avec les gestionnaires du Minitel rose des trav. On lui demandait d'organiser des soirées et toute une vie trav. La première chose à faire était de nouer des contacts avec des trav étrangers, c'est ce qui nous conduisit au Danemark. Puis, pour exorciser les démons qui la hantaient, je réfléchis à une expérience continue en femme. Je souhaitais aussi lui faire plaisir. Enfin, peut-être n'avais-je pas envie de passer seule un mois à Londres.
Chapitre 9 : Un mois en femme à Londres
Au retour d'Ebeltoft, le congrès de l'Internationale Trav, au Danemark, nous avions déposé Joséphine en taxi. Je m'étais tournée vers François.
Une amie m'a prêté un petit appartement à King's Road. A peine arrivée, Anne se change. Pendant un mois, elle vivra en femme. Résolue à jouer le jeu puisque c'est mon initiative, je continue à l'appeler Anne et à lui parler au féminin.
Ni lui ni moi n'avons grand mal depuis quelques mois à lui faire changer de genre. Anne se met en femme presque tous les jours, mais de façon intermittente. La seule expérience un peu longue que nous ayons acquise est celle d'Ebeltoft. Le contexte était tellement extraordinaire — nous étions enlisées dans une société trav — que son sens n'est pas le même. Ici, à Londres, Anne doit vivre une vie ordinaire de femme. Elle a acquis une science du maquillage rapide comme du maquillage soigné, ainsi que des retouches de fin de journée. Cette sûreté d'exécution lui facilite la vie. Elle a essayé de se laisser pousser les ongles. Rien n'y fait, ils cassent.
Par caprice, elle tenait impérativement à porter des ongles longs dès le premier soir à l'opéra. Elle redoutait de ne pas avoir le temps dans l'après-midi de samedi de trouver une manucure pour les lui poser. Et elle avait renoncé, depuis ses mésaventures avec les ongles artificiels, à les fixer elle-même, comme à les retirer. En partant de Paris, elle s'est donc fait poser des ongles, beaucoup trop longs. Comme elle voyage en homme, elle a le plus grand mal à les cacher pendant le voyage en avion. Ces efforts lui donnent l'air niais d'une nigaude qui se dandinerait. En plus, elle attire l'attention sur ses mains qu'elle retourne comme par timidité. Malgré la chaleur, elle a pris des gants, pour passer la douane.
Presque tous les jours, je dois me rendre à Oxford où je participe à un séminaire de recherche. A l'exception de cette obligation, je ne serai pas surmenée. Bien que j'aie emporté du travail, nous disposerons d'abondants loisirs. Anne de son côté a fait le choix délibéré d'être une femme au foyer. Elle tient notre petit appartement, fait les courses, le ménage, le lavage. Elle cuisine même passablement. Je lui ai appris à repasser et un peu, très peu, à coudre. Ces tâches ménagères lui laissent bien du temps libre qu'elle consacre à d'interminables promenades à pied et en tube à travers Londres. Elle court les boutiques, et, par bonheur, achète plus raisonnablement qu'à Paris. Elle nous a dégotté de légères robes d'été. Il fait chaud et orageux, en ce mois de juin 1993.
Nous avons organisé notre vie de façon à sortir environ un soir sur deux. Une soirée est prévue à Covent Garden. Nous devons aller une fois au théâtre, au cinéma et partout où la fantaisie nous conduira. Anne meurt d'envie de participer à un dîner en ville. J'ai un vieil ami à Londres qui travaille chez Christie's. Anne et moi avons hésité à lui faire signe. C'est un garçon discret et hors normes. L'une comme l'autre sommes convaincues que nous pouvons lui faire confiance. Il connaît l'histoire d'Anne, mais ne l'a jamais vue dans sa version féminine. Gentiment, il nous a proposé de nous inviter en nous communiquant préalablement les noms des gens que nous rencontrions. Il ne reçoit guère la communauté française. Alan a en plus eu l'heureuse idée de nous présenter sous un faux nom, ce qui n'ajoute rien à l'imposture et limite les risques de bavardages.
Nous sommes arrivées au début d'un long week-end samedi, dimanche et lundi (férié) à Londres. A peine arrivées, nous devons nous changer pour aller droit à Covent Garden, la principale salle d'opéra de Londres. Nous assistons à une représentation des Puritains de Bellini. Je porte un ensemble pantalon noir assez léger en soie, à cause de la chaleur. Anne s'était également mise en noir, avec une de ses inséparables jupes plissées. Je lui ai d'ailleurs demandé d'où lui vient ce goût curieux des jupes plissées. Il serait né dans sa prime jeunesse en croisant quotidiennement, à la sortie d'une école religieuse le flot des filles, tout de bleu vêtues. Comme nous ne sommes pas des enfants de Marie, je fais preuve d'autorité et je lui ordonne de me retirer tout ça. Je lui choisis une grande robe beaucoup plus légère. Elle n'est pas trop décolletée avec des épaulettes et des manches à mi-bras qui couvrent bien suffisamment ses bras. Je lui choisis un châle assorti pour qu'elle n'ait pas froid et puisse s'envelopper ou se dissimuler dedans. Elle porte de jolis escarpins bleu ciel comme la robe. Toutes les deux, nous avons choisi parmi mes bijoux des choses gaies qui nous changent de sa bimbeloterie. J'ai peu à faire pour me coiffer, car mes cheveux, mi longs, prennent tous seuls leur forme. Je me maquille soigneusement. Ce soir-là, j'ai envie d'être jolie. Pour une fois, je ne me soucie pas de faire de l'ombre à ma compagne. Anne n'a pas que des qualités, cependant elle n'est pas mesquine. Elle m'encourage à me parer et veut être fière de moi. Même au plus fort de ses poussées féminines, l'ombre d'un amant se dessine par instants. Elle me fait bénéficier de son adresse au maquillage. J'éprouve toujours autant de plaisir à être maquillée par elle. Elle le fait avec la même tendresse qu'au début. J'aime son regard grave, attentif quand elle fixe un point de mon visage. Son toucher est d'une douceur féminine. Évidemment, je vois, avec un peu d'inquiétude ses longues griffes rouges frôler mes yeux. Anne n'est pas encore bien habituée à ses ongles. Et elle continue à avoir la maladresse d'un infirme qui étrenne sa nouvelle prothèse.
Elle s'était préalablement maquillée elle-même et de la façon la plus sophistiquée. Je suis admirative car, même vu de près, son fond de teint est étalé d'une façon très homogène. Son rouge à lèvres carminé qu'elle a appliqué au crayon lui donne une bouche sensuelle. Elle a choisi une teinte qui ressort bien sur son fond de teint sombre et elle s'est maquillée très discrètement les yeux. Ses ongles immenses, trop longs vraiment, sont vernis du même rouge carmin. Elle porte des bijoux amusants qui vont assez bien avec la forme exubérante de sa robe. Je ne l'ai jamais vue plus heureuse. Sa coiffure plus ordonnée qu'à l'habitude ne laisse pas filer de mèche. Elle est au contraire serrée par des peignes et elle s'est fabriqué un chignon en banane, assez lourd qui équilibre bien son visage. De derrière sa silhouette est parfaitement féminine. Quand ses efforts sont couronnés de succès, je ne peux m'empêcher de m'attendrir. Si je ne craignais, en mêlant nos maquillages, de transformer nos visages en palettes de peintre, je l'aurais embrassée. Car même si je l'appelle Anne, même si elle ressemble de mieux en mieux à une femme, je suis toujours attirée par sa part masculine, un peu comme un adolescent ambigu peut-être attirant par sa part féminine. Cette force masculine est toujours perceptible, elle semble simplement contenue par les habits et les fards. Et Anne ne cherche pas à la nier. Car aussi parfaitement féminine qu'elle rêve d'être, elle veut être un homme en femme, pas simplement une femme. Tout cela est un peu compliqué. Elle tient à ces précisions. Elle me répète qu'elle n'est pas transsexuelle. Sensuellement, elle reste un homme qui, à certains moments, s'est conduit comme un homme viril, presque brutal, en tout cas au désir impérieux, à d'autres, elle devient douce et passive. Je me regarde dans la glace, elle a très bien réussi mon maquillage. Ainsi vagabonde mon esprit quand qu'elle me maquille.
Nous voici prêtes. La vie entre deux femmes est différente de celle d'un couple ordinaire. Nous passons notre temps à chercher nos affaires dans celles de l'autre. Quand l'une est prête, l'autre a perdu son sac. Nous avons une compensation relative, celle d'utiliser beaucoup d'accessoires interchangeables. Pas autant qu'on pourrait le croire car nous goûts et nos styles sont très différents. Mon style est plutôt sportif. Je porte des choses sobres, pratiques et assez simples. Je m'habille facilement, volontiers de noir, je porte plus de tailleurs que de robes. Je suis pour les tenues pratiques et les maquillages légers. Anne est beaucoup plus bourgeoise, sortie de messe. En plus, elle est prisonnière des fascinations vestimentaires de son adolescence, ce qui la pousse à choisir des vêtements de style intemporel ou carrément rétro. Et, quand elle ne trouve rien de cela, elle se réfugie dans une désespérante neutralité. Je combats ces tendances et nous parvenons à des compromis.
Pour la regarder, je m'efface, après lui avoir ouvert la porte. Elle marche légèrement. Je suis étonnée de ses progrès. Nous saisissons un cab au vol. C'est elle qui parle. Le taxi n'a pas prêté attention à nous. Nous a-t-il même regardées ? Dans le taxi, je la sens brusquement tendue. Le cab s'arrête au bas du grand escalier, exactement au centre. Des dizaines de personnes attendent sur les degrés, devant la salle d'opéra. Comme ils n'ont rien d'autre à faire, ils regardent, distraitement, les gens descendre de voiture. Beaucoup en effet attendent quelqu'un qui va émerger d'un de ces cabs. Pendant que je règle, Anne sort de la voiture. Un soleil radieux éclaire l'entrée de Covent Garden. Manifestement cette lumière lui fait l'effet d'un projecteur. Elle est carrément oppressée. Tous les regards lui paraissent converger vers elle. Elle se recroqueville. Elle a l'air traqué. Je m'amuse franchement :
Elle sourit. L'image l'amuse tout de même. Elle retrouve un peu de joie de vivre. Enfin. Je prends sa main dans la mienne. Elle est moite. La pauvre est encore tremblante. Anne reste inexpressive. Elle retrouve tout doucement son calme. Sa poitrine amplifie encore les mouvements un peu haletants de sa respiration. Quand le chef d'orchestre s'avance, son visage devient plus serein, je vois sa tension se dissiper comme une brume matinale. Dans l'obscurité protectrice, elle retrouve complètement son calme. Mon bras touche le sien et ma main est posée sur son genou. Mes doigts sentent sa crispation à travers le tissu de sa robe et son bas. Enfin, d'un seul coup le muscle de sa cuisse se détend. Je la sais enfin heureuse.
Prologue. Premier acte. La musique l'a apaisée. June Anderson, et Sabbatini, le ténor associé à un très bon baryton nous ont fait oublier nos petites peurs. Premier entracte. Comment est Anne ? Je m'efforce de lui donner confiance.
Je lui ai offert une coupe de champagne au foyer. Elle s'enhardit, veut sortir du théâtre sa coupe à la main.
Si j'avais pu, je l'aurais embrassé. Il a sauvé la situation. Anne s'est reprise d'un coup. Elle a franchi un point d'équilibre invisible. La peur est dissipée, la jubilation monte en elle. Elle retrouve son esprit entreprenant. Désormais, je vais être obligée de la freiner des quatre fers. Anne n'est pas seule, dans ce cas, à passer de la panique à une euphorie voisine de l'ébriété. Tous les trav sont sujets à ces sortes d'oscillations. Deuxième acte, second entracte. Maintenant, Anne a complètement retrouvé son bonheur. Je la vois croiser voluptueusement les jambes. Elle joue avec sa robe, son collier… De joie communicative, elle se penche vers moi au moment où l'obscurité tombe pour le dernier acte et m'embrasse doucement, tendrement dans le cou. Nous sommes allées souvent à l'opéra ensemble, et pourtant, je ne l'avais jamais sentie aussi mal à l'aise. Alors qu'à Paris ou à Aix, les périls étaient plus immédiats : nous croisions des gens que nous connaissions, et nous passions notre temps à fuir les amis ou vagues connaissances, en contournant les piliers ou les spectateurs les plus grands. Je lui avais même fait cadeau d'un éventail pour se dissimuler quand nous étions assises à nos places. En France, elle pratiquait avec allégresse ce jeu de cache-cache.
Quand l'opéra s'achève, Anne est parfaitement détendue. Elle a écouté les deux autres actes en ne pensant plus à nos jeux. Elle est redevenue pleinement un spectateur. Moi aussi je suis heureuse, d'être là, de lui procurer si aisément tant de bonheur. Et je sais qu'elle sera très amoureuse dans un instant. Au fond de moi, je sens aussi monter le désir. Mais comme nous restons des femmes civilisées, nous allons souper au Market de Covent Garden. J'aime beaucoup les restaurants de Londres. Il fait très doux. Anne laisse pendre son châle de son épaule.
Nous marchons, je ne me suis jamais tout à fait habituée au cliquetis des talons d'Anne. Mon oreille me rappelle trop que je marche au bras d'une femme. Nous rentrons à pied, longue promenade amoureuse. Nous passons notre première nuit dans notre nouvel appartement. Notre lit occupe une mezzanine. Anne est très tendre. Elle me caresse le cou, ses doigts glissent doucement en enveloppant mon cou, puis je frissonne en sentant ses longues griffes prolonger la caresse. Nous nous démaquillons hâtivement. Anne se montre très amoureuse. Amant plus que maîtresse. Curieux mélange de tension virile et de douceur. Éclatante volupté. Ce n'est pas Anne qui m'aura procuré mes plus grandes émotions érotiques. Mais personne n'aura provoqué en moi cette tension ambiguë entre sensations si contradictoires et complémentaires, cette très longue montée du désir jusqu'à devenir une intense et délicieuse frustration. Je garde à Anne la reconnaissance de cette sensualité unique.
Le lendemain, Anne a revêtu une nouvelle robe d'été bleu nuit, longue et légère. Il fait assez chaud. Malheureusement, pour ne pas montrer ses épaules, elle porte une veste sur la robe. J'ai mis un tailleur rouge, avec une jupe droite. Nous marchons longuement : le Speakers Corner de Hyde Park, Oxford St, et surtout Little Venice, une sorte de marché aux puces. Anne y achète une bague, avec une grosse pierre noire sertie dans une monture d'argent ciselé. Elle veut m'acheter tous les bijoux que nous voyons. Elle passe son temps à ouvrir son sac pour prendre sa carte Visa. J'ai le plus grand mal à la tempérer. Anne a retrouvé son aisance.
Le samedi suivant, nous visitons l'exposition Rembrandt à la National Gallery. A Amsterdam, nous avions passé en revue les surfaces vides des toiles décrochées que nous retrouvons à Londres. Pauvre Anne! Une longue file d'attente serpente. Si bien que les visiteurs qui sont dans un méandre font face à ceux qui sont dans le suivant. Et de lacet en lacet, on égrène de longues stations devant deux groupes de visiteurs, ceux qui nous précèdent et ceux qui nous suivent. Coincé dans cette sorte de causeuse à reptation lente , chacun n'a rien d'autre à faire qu'à regarder ses vis-à-vis, qu'à dévisager Anne. Elle est de nouveau mal à l'aise. Elle est confrontée à la gamme complète des comportements face à un trav. Certains la fixent. D'autres se donnent du coude avec excitation. Les troubles regardent à la dérobée. Les plus timides détournent la tête ostensiblement. Seuls les amoureux ne voient rien. J'ai compris à cet instant ce que devaient éprouver les lions du zoo de Vincennes. Maintenant j'accepte mieux aussi qu'ils mangent à l'occasion quelques humains. Anne ne passe certes pas inaperçue. Elle assume avec détachement ce show involontaire et prend ces scènes fugitives avec humour.
Le reste de la semaine d'Anne se passe en visites de musées et surtout en shopping. Tous les jours ou presque, je trouve à mon retour d'Oxford un cadeau : un foulard, des bas, un parfum. Le parfum pose le problème du mélange des essences dont nous nous servons. Nous avons essayé d'utiliser le même parfum. Nous avons renoncé. L'usage qu'elle fait de ses parfums, de bonne qualité, laisse de curieuses sensations olfactives quand un geste tendre nous rapproche. Parfois, après ses courses, elle vient m'attendre au train qui arrive d'Oxford. Aujourd'hui, il pleut, elle en a profité pour s'acheter un imperméable vert de surplus américain avec des pattes d'épaules. Elle m'attend sur le quai, les jambes un peu écartées. Elle porte des bas gris. Je ne sais pourquoi, cette tenue, mélange de masculin et de féminin, me donne l'impression qu'elle est nue sous son imperméable. Et comme elle me précède dans l'escalier de la maison, je ne cherche pas à réprimer un mouvement d'excitation. Je plonge ma main sous son imperméable, puis sous sa jupe et je la caresse. Nous nous enlaçons dans l'escalier. Nous flirtons sur une marche. Je lui fais retirer sa culotte. Doucement je lui dis à l'oreille :
Désormais pendant tout son séjour en Angleterre, elle ne mettra plus de collants, rien que des bas. C'est à ce moment qu'est née cette habitude commune. Je tiens en effet à ce qu'elle reste nue sous ses robes ou ses jupes. Elle trouvera une sorte de gaine légère qui la préserve des érections, l'oblige à féminiser ses attitudes en serrant les jambes quand elle s'assied et qui enfin contraint un peu sa marche. Quand elle ne porte pas cette gaine, elle s'est habilement taillée dans d'anciennes culottes en tissu élastique un système qui oblige son pénis à rester sagement entre ses jambes. Comme elle a la chance de ne pas souffrir d'éléphantiaisis, elle peut même, sans choquer, passer un short de femme. Ainsi mise, elle ne peut faire pipi qu'accroupie. C'est une servitude qui ne semble nullement la traumatiser.
Parfois elle me demande aussi d'être nue. Je mets aussitôt une jupe ou une robe. Quand nous allons au cinéma, nous avons pris l'habitude d'échanger des caresses sous nos jupes. Ces flirts au cinéma, ces attitudes d'adolescentes nous resteront après le retour à Paris. Notre cinéphilie deviendra dès lors très suspecte. J'ai découvert avec ces fantaisies vestimentaires d'Anne un plaisir que je me prendrai à regretter avec mes futurs amants. Je ne voudrais certes pas revivre, avec qui que ce soit, l'ensemble de l'aventure que j'ai vécue avec Anne. Ce qui ne m'empêchera pas de regretter toujours certains instants. Ces moments, si différents de ce que vivent la plupart de mes contemporaines, je les souhaite en revanche à d'autres. Je ne me sentais jamais dans la peau d'un homme, mais avoir envers un homme les gestes d'un homme, même certains fantasmes des hommes, je prenais à me représenter ses sous-vêtements, à retrouver cette envie de soulever sa robe.
Anne continuait ses campagnes d'achats. Depuis que je lui avais interdit d'en porter certains, elle m'achetait de plus en plus souvent des sous-vêtements. Je crois qu'elle voulait me montrer, quand je n'étais pas là, à quel point je restais l'objet de son désir. Et je suis sûre que ce n'était pas seulement un message. Elle pensait à moi. Dans le train d'Oxford, je laissais tomber mon livre sur mes genoux et, en regardant distraitement le paysage, je me laissais envahir par des images d'Anne. Or dans ces moments de rêve éveillé, je ne la voyais qu'en femme.
J'ai aussi accompagné Anne dans ses courses. Le shopping était devenu un lointain préliminaire de notre relation érotique, pour moi presque autant que pour elle. Nous nous intéressions aux mêmes choses. Le moindre vêtement était vaguement ou très précisément érotisé. Une pression d'Anne sur mon bras prolongeait son regard. Elle aimait sortir à moitié ses griffes, esquisse d'une crispation de jouissance féminine et façon masculine de prendre le bras. A l'instant, elle porte un ample chemisier blanc bouffant avec de grands plis plats, une jupe longue bleu foncé qui vole autour d'elle ou s'enroule dans mes jambes, une grande ceinture de daim bleu marine et des tennis tout aussi bleus. Elle a choisi des bijoux dorés très simples. Sa chevelure, avec deux franges symétriques sur le front, est séparée par une raie et elle s'est fait une queue de cheval. Elle a discipliné ses longs cheveux avec deux grands peignes. Peut-être est-ce à cause de l'habitude, je finis par trouver Anne non pas jolie, mais je lui reconnais une forme d'élégance, assurément une séduction trouble. Ce charme opère avec certaines tenues, et pas du tout avec d'autres. Certains jours j'aime, comme aujourd'hui, qu'elle ait réussi à la perfection à se transformer en une femme au charme équivoque. Parfois elle échoue et je ne vois qu'un homme habillé en femme.
Un soir Anne s'est changée. Je lui ai prêté une robe très habillée. J'ai mis une petite robe noire très sexy que j'aime beaucoup. But de la soirée, le Heaven, il s'anime à partir de minuit. Nous nous sommes partagées des bijoux en argent qu'elle a achetés. Cinéma, puis sortie. Nous cherchons ensuite le Heaven. Nous interrogeons un policier. Il connaît. Il commente :
Il nous accompagne obligeamment, nous montre l'emplacement et se retire en nous saluant. Pas l'ombre d'une surprise face à Anne. Le tonnerre gronde. Déçues, nous allons dîner. A la sortie du restaurant, la chaleur est devenue étouffante. Je commence à en voir les traces sur le maquillage d'Anne. Avant de sortir du restaurant, elle l'a pourtant retouché. Nous traversons Westminster Bridge. L'orage, un déluge, éclate. Nous n'avons ni parapluie ni même un foulard. Nous courons. Tout est fermé, nous longeons le Parlement, puis Saint James Park. Aucun taxi. La pluie s'arrête enfin. Ma robe me colle au corps. J'ai les cheveux trempés. Je jette un coup d'œil sur Anne. Elle lit le désastre dans mon regard. La robe rose en voile très fin que je lui ai prêtée est devenue transparente. On voit son soutien gorge et sa gaine comme à travers un voile léger. Son maquillage a été balayé, il n'en reste plus que de grandes traînées arc en ciel sous les yeux. Sa perruque ressemble à la queue d'un âne pelé. Le trav est dans l'état le plus pitoyable où je l'aie jamais vu. L'orage terminé, de tous les immeubles sortent des couples pressés. La pauvre Anne aurait été nue, on ne l'aurait pas regardée autrement. Désormais, elle emportera un parapluie dans son sac.
Anne a décidé de m'accompagner à Oxford. Elle se promènera pendant les trois heures de mon séminaire, puis je lui ferai visiter ensuite la ville. J'ai mis un ensemble veste et pantalon. Nous étions pressées parce qu'Anne avait mis une heure à choisir sa tenue. Le lit était jonché de ses robes. Excédée, je lui ai jeté son tailleur noir et des chaussures vernies à haut talon. Anne l'enfile sans plus discuter. J'ai choisi cette tenue, parce c'est l'une de celles qui mettent le mieux en valeur son charme équivoque. Il est vrai que je n'ai pas songé à son confort. Nous sommes en retard. Il faut courir pour attraper le train. Je la précède. Anne a du mal à me suivre. Elle court avec des talons hauts, alors que j'ai des chaussures de marche. Sa jupe l'entrave. La pauvre titube, je reviens sur mes pas, et je la prends par la main. Nous prenons le train en marche. Elle ne triomphe pas. Mais elle est heureuse d'être dans le rôle, pourtant bien convenu, de la "faible femme". Dans le train quatre femmes, des employées du chemin de fer, regardent Anne. L'une simplement curieuse, une autre gentiment rieuse, une troisième gênée, la dernière ricane. Anne croise et décroise nerveusement les jambes, je la sens près d'éclater. Je lui dis qu'elle est ravissante. La flatterie la calme.
Après mon séminaire, longue visite à pied d'Oxford, nous marchons entraînées par le flot monotone de badauds de province et de touristes. Les gens d'Oxford, c'est leur côté provincial, n'ont pas l'indifférence blasée des Londoniens pour les trav. Stage chez Blackwell's, l'une des plus belles et anciennes librairies du monde. Je crains de croiser, les gens que je connais, un léger malaise. C'est vrai, je dirais bien pouce! Anne le sent. A elle de vouloir être ailleurs. Les larmes aux yeux, elle se changerait si elle pouvait. Nous sommes fatiguées. Un thé nous détend. Nous sommes reposées. Quand elle sort des toilettes, une serveuse la regarde attentivement. Anne est revenue à notre table. La jeune serveuse s'approche de nous et sourit à Anne. Elle s'exprime en français avec beaucoup de recherche.
Elle conclut son discours par un ravissant sourire. Anne la remercie gentiment. Puis quand elle est partie, pour tout commentaire :
Quelques jours plus tard, Alan nous a invitées à dîner à Belgravia. Alan cultive un style démodé même chez les Anglais. Il dîne en tenue de soirée. Anne et moi sommes en robe longue, nos robes du réveillon précédent. Il a invité une autre femme et deux autres hommes. Il habite une grande maison londonienne. Anne est entre deux des hommes. Malicieusement, l'un la traite de bout en bout comme une femme, avec des égards appuyés. Les amis, qu'il a invités, sont manifestement très consentants et jouent le jeu avec humour et gentillesse. A notre arrivée, les trois hommes nous baisent la main. Je me raidis en voyant Anne tendre sa main à plat le poignet légèrement cassé. Les hommes partent fumer un cigare pendant que nous restons entre femmes. Puis ils reviennent. L'un d'eux s'assied à côté d'Anne et lui parle parfois à l'oreille. A un moment, il lui prend la main pour regarder ses lignes et l'effleure presque jusqu'à la caresse. Elle lui met la main sur le bras pour insister sur une chose qu'elle lui a dite. Ce manège m'indispose franchement. Anne est beaucoup trop complaisante. Et puis je ne suis pas sûre que le type qui lui fait du gringue joue tant que ça. Pourquoi ne l'embrasserait-il pas? Je suis furieuse. Je dis à Alan que nous sommes fatiguées et que nous rentrons. Dans le taxi, j'engueule vertement Anne :
Nous étions fâchées, le lendemain, je m'en voulais. Je savais bien que l'expérience passait par ce genre de malentendus, qu'ils étaient même nécessaires. Sans rien dire à Anne, je téléphonais à Alan, en lui proposant d'organiser un nouveau dîner, chez nous. Alan, gentil, accepta. On réinviterait les mêmes. Et puis, je pris des places d'avion pour l'Écosse.
Pour le voyage en Écosse, Anne s'était habillée de façon caricaturale en Écossais très efféminé. Elle portait une veste de tweed sur un chemisier à jabot qui ne suffisait pas à cacher pas une volumineuse poitrine. Elle avait mis un kilt qui laissait apercevoir, à chaque mouvement de la jupe, les dentelles de ses dessous. Elle avait mis des bas à couture et des chaussures à talon mi-hauts. Elle portait des bijoux et une queue de cheval, sous un béret écossais à pompon. Ce style provocant était une façon de fêter l'anniversaire de notre connivence. J'avais pris un jean et une veste bleue. Nous allions près d'Édimbourg où j'avais réservé dans l'hôtel même où François m'avait révélé ses penchants. Je n'étais pas surprise qu'Anne n'ait pas hésité à prendre l'avion en femme. Quand nous arrivâmes à Édimbourg, Anne m'entraîna revisiter les boutiques où nous avions acheté ses vêtements. Anne était très amoureuse. Je le sentais à la pression de son bras quand nous marchions. Elle ne pouvait s'empêcher de frôler ma jambe. Elle avait, depuis notre arrivée en Écosse, tendance à se conduire comme une femme éprise et dépendante. Ainsi, s'arrangea-t-elle pour prendre une barque et me faire ramer. En montant dans la barque elle avait fait en sorte que je lui tienne la main. Elle se tenait au fond de la barque les genoux serrés, la jupe un peu retroussée, avec un air alangui. Je me dis que je n'avais pas fini de ramer. La situation m'amusait. Je guettais les nouvelles inventions et quels rôles elle m'assignerait selon ses caprices et ses fantasmes. Elle me demanda d'aborder dans une île et me fit un signe complice pour que je la suive. Derrière un bosquet, je jetai mon imperméable. Elle s'allongea et s'ouvrit à moi. Cette façon étrange de faire l'amour où nous cherchions à nous mettre dans la position de l'autre me laissait à chaque fois un peu désemparée. Pas Anne. Elle se sentait toujours mieux dans son rôle d'épouse. Quand nous déjeunâmes, elle s'arrangea encore pour que je m'efface afin de la laisser passer devant. Je lui fermais la porte en voiture. Elle entrait dans la voiture les fesses en avant puis faisait pivoter ses deux jambes bien parallèles.
Nous arrivâmes à l'hôtel. Le dîner était habillé. Je décidai de redevenir la femme. Je lui donnai son tailleur noir. Et je mis ma longue robe fourreau. Je tenais simplement à faire clairement pencher la féminité de mon côté. Ce n'était pas hors de ma portée. Anne n'avait évidemment pas pour autant l'air d'un homme. Elle arrivait même dans l'échancrure de sa veste de tailleur à montrer, ingénieusement plus qu'ingénument, l'ébauche de petits seins. Mais j'avais besoin à l'instant de bien marquer qui était la femme de l'autre. De surcroît, j'avais remarqué que les travestis souffrent plus sous l'œil des femmes élégantes que sous le regard des autres. Soit parce qu'elles sont plus perspicaces, soit parce quelles sont plus implacables. Les femmes présentes ce soir-là étaient bien habillées. Je craignais des regards lourds sur notre sillage. Je rendis donc le plus grand service à Anne en captant l'attention quand nous entrâmes dans la salle à manger.
Après le dîner nous allâmes prendre un verre au bar. Le maître d'hôtel nous apporta un bristol sur un plateau. Un mot à la main, un monsieur nous faisait demander si nous lui ferions la "grâce de le laisser" nous inviter. Je consultai Anne du regard qui accepta. Je fis un signe de tête au maître d'hôtel. Il se dirigea vers un monsieur en tenue de soirée de cinquante ans environ, svelte, il était un peu plus grand qu'Anne. Il s'approcha et nous baisa la main à toutes les deux. En me faisant son baise main j'entrevis son regard. C'était l'œil brillant d'un homme séduit. Je l'observai, crispée, face à Anne. Il était indifférent. Il prit le fauteuil le plus proche d'Anne mais pour me faire face. Il parlait un bon français. Pendant la demi-heure que dura la conversation, il affecta de ne rien avoir deviné d'Anne. Il s'adressait autant à elle qu'à moi. Avant de nous quitter, il nous demanda s'il pouvait nous faire visiter "son" Écosse. Sans consulter Anne, j'acceptai. En regagnant notre chambre, ce fut au tour d'Anne d'être jalouse.
— Tu aurais pu me demander mon avis, tu vois bien que ce bellâtre te considère comme un coup facile.
— Ne sois pas vulgaire, je t'en prie. Et regarde-toi dans la glace avant de jouer les julots.
Anne entra en larmes dans la chambre. Je m'efforçais de la consoler. Je l'avais une fois de plus blessée. Avec beaucoup de tendresse, sa tristesse passa, mais je redoutais la journée du lendemain.
Dans la voiture de George, je me retrouvai à l'avant et Anne était délaissée à l'arrière. Anne avait passé un sobre tailleur de lin écru et j'avais gardé mon jean de la veille. George nous emmena dans la lande pour nous montrer un paysage qu'il aimait. Il faisait froid. Des rafales de vent nous courbaient. Anne n'était pas du tout équipée pour le froid ni pour marcher dans la lande. Mais elle craignait tant de me laisser seule avec George qu'elle s'accrocha à mon bras. Je marchai à grands pas sautant d'un rocher à l'autre sans tenir compte du fait qu'elle n'était pas en état de me suivre. Elle finit par me lâcher et marcha derrière nous, en perdant du terrain. Puis elle bouda et s'assit sur un rocher pour attendre notre retour. Anne m'avait agacée, et, à force de jouer les crampons, m'avait donné envie de redevenir une femme normale pour un homme qui en soit vraiment un. A l'abri d'un monticule, il finit par m'embrasser. Il nous emmena déjeuner. Nous revînmes tôt à l'hôtel. A un moment où nous étions seuls, lui et moi :
Dans l'avion, au retour d'Édimbourg, nous observâmes le manège d'un type assez distingué. Il voyageait avec sa femme. En un peu plus d'une heure de trajet, il nous adressa, sous des prétextes plus ou moins ingénieux, trois fois la parole. Apparemment, un curieux. Puis à un moment, il s'approcha d'Anne. Il la félicita de son élégance, et lui laissa sa carte en l'invitant à venir dans son club. Évidemment un club de trav anglais.
Nous irions finalement au Heaven, chez Madame Jojo. Mais, après avoir consulté Time Out, ce qui nous parut le plus proche des milieux trav fut le Bar Industria. On y donnait un bal masqué. Nouvelle recherche d'un costumier. Je m'habillais en japonaise. Kimono bleu avec de ravissants dessins. Mes cheveux noirs me permettaient de faire une geisha crédible. Anne était en Castillane, avec une grande mantille et une immense robe ocre à volants. Ma robe m'obligeait à marcher à petits pas. Nous arrivons pour l'ouverture. Quartier assez chic, un trav et une lesbienne à l'accueil. Plongée dans une cave qui rappelle un décor de Andy Warhol. Peu de monde à notre arrivée. Le thème de la soirée est "Who's cloning Who?" Où sont invités gays et lesbians. Cette soirée sert à alimenter les caisses du GALOP, le Gay London Policing Group. Les déguisements sont drôles. Un trav porte une courte robe en corolle sur un petit jupon de tulle. Sur la robe, sur son chapeau et sur son sac, des marguerites incrustées; et au sommet du chapeau, un service à thé miniature. Son amant est aussi en robe largement décolletée pour faire apparaître intentionnellement un dos et un torse velus. Un autre couple: un trav d'au moins un mètre quatre-vingt-dix, avec des talons aiguilles, une jupe en cuir noir très moulante, un bustier rouge avec une énorme poitrine, des gants noirs infiniment longs. Avec lui un très joli transsexuel, portant du cuir très moulant, avec un pantalon rutilant qui se termine par d'immenses pattes d'éléphant. Beaucoup d'autres trav. Les lesbiennes ce soir-là sont soit en bandits de western, soit dans une tenue intermédiaire entre celle du garçon de café et celle du musicien d'orchestre. Enfin quelques très jolies filles. Tout ce petit monde cohabite cordialement. Chacun donne un spectacle et est spectateur. Anne sympathise avec deux lesbiennes qu'étonne le cloisonnement des milieux marginaux de Paris.
En rentrant à pied, nous nous arrêtons dans un bar. Nous ne souhaitons pas rester et demeurons debout au comptoir. Un type adipeux s'approche, titube, attrape un tabouret, nous regarde des pieds à la tête et fait signe, le pouce vers le bas, au barman de nous servir à boire et, le pouce retourné vers son propre torse, montre qu'il offre. Je décline. Il fait une espèce de geste d'apaisement avec le bras pour me signifier : "Écrase". Je lui tourne le dos. Il m'attrape les épaules et me retourne de force vers lui. Anne, qui était derrière moi, et que je n'avais pas vu venir, me contourne. Elle passe à côté du bouffi, se penche souplement, attrape le tabouret par un pied et le fauche. Le gros homme roule par terre. Je n'oublierai jamais son geste ensuite. Elle relève sa jupe et ses jupons et lui décoche un magistral coup de pied dans la mâchoire. Le type est groggy. La semelle de la chaussure d'Anne pend lamentablement. Elle, clopinant, moi la soutenant, en trottant aussi vite que me le permet ma robe, nous opérons une retraite sans gloire et nous replions sans payer. Nous prenons le taxi qui était devant la porte. Je me blottis contre Anne, encore émue de la violence et la vulgarité bestiale du type. Elle me caresse doucement les cheveux. Le lendemain j'achète des bombes paralysantes.
J'ai vu Anne affronter des situations moins violentes avec le même sang froid. Anne essaie de prévenir les difficultés. Sa méthode est simple : quand on la toise, elle fixe les gens. En souriant, si elle perçoit une curiosité plutôt chargée de sympathie ou d'humour. Si elle ressent de l'hostilité ou du mépris, elle fixe la personne de l'œil du croque mort qui prend mentalement les dimensions d'un défunt. Jusqu'à présent, cet expédient a semblé lui réussir. Dans la plupart de ces situations, les trav ne sont pas conscients de leurs atouts. Ils sont bien souvent en position de force. Simplement parce que les gens "normaux" craignent plus l'incident que les trav. Ils redoutent plus ou moins une querelle de rue, une empoignade avec un trav hystérique. La situation devient vite gluante. Comment ensuite s'expliquer de l'incident au commissariat ? Devant ses proches ? En somme, les trav sont mieux préparés que les passants à une éventuelle confrontation. Évidemment c'est un atout fragile. Quand la situation se dégrade franchement, il disparaît même tout à fait.
Deux jours plus tard, nous rendons le dîner d'Alan. J'ai du travail toute la journée. Sans préméditation, Anne est transformée en maîtresse de maison. Elle ne sait cuisiner qu'un plat, le rôti de veau. Comme il était peu probable que nous ayons à traiter Alan plusieurs fois, nous pouvions brûler d'un coup toutes les cartouches d'Anne. Mais il nous manque une femme pour l'équilibre de notre table. Anne, sans me prévenir, a une idée folle, comme en ont immanquablement tous les trav. Elle invite Sheila, l'une de ses anciennes maîtresses, une Américaine qui vit à Londres. La malheureuse n'a été prévenue de rien. Si. De ma présence, ce qui au moins nous évite une crise de jalousie. Le dîner est en tenue de ville. J'ai juste le temps de mettre ma robe droite noire tout simple. Anne n'a pas lésiné. Elle s'est acheté une longue robe mauve taillée en biais, à hauteur du genou devant, traînante derrière, avec une grande échancrure dans le dos. Elle est juchée sur des talons de dix centimètres et porte des bas à résille mauves aussi. Elle a choisi une perruque proliférante avec des cheveux qui lui recouvrent les épaules et lui balaient le dos. Une sorte de diadème tient sa chevelure. On voit ce début de poitrine, qu'elle sait si bien imiter, émerger de son décolleté. Elle porte un ruban de velours noir autour du cou. Elle a passé sans prévenir la limite de l'entraîneuse de bar à marins. Sheila arrive la dernière, Anne est à la cuisine. Je vais ouvrir. C'est une grande fille naturelle, plutôt sportive, d'une cordialité un peu mécanique voire forcée. Elle me dit :
La fin de notre séjour approche. Nous repartons le dimanche matin tôt. Nous n'avons, excepté au Heaven et au Bar de l'Industrie, eu aucun contact avec le monde trav. Je propose une dernière soirée chez Madame Jojo. Refus d'Anne :
Anne paraît résolue à affronter la situation. De cela, je ne doute pas une seconde. Je crains au contraire qu'elle ne le soit que trop. De toute façon, il n'y a plus rien à faire. Il est trop tôt, et un dimanche encore! Les boutiques de l'aéroport seront fermées. Et seraient-elles ouvertes que je ne suis même pas sûre de trouver ce qu'il faut pour le rhabiller ? Le passage de la police à l'embarquement se passe pourtant sans difficulté. Aucun passager de la Communauté n'est contrôlé.
Dans l'avion, je réfléchis à ce séjour. Je me tourne vers Anne et je lui demande ce qu'elle en a pensé. Elle croit que je quête des remerciements. J'insiste :
Chapitre 10 : Fêlures
Depuis notre retour de Londres, je crois bien qu'il n'y a pas eu de jour où Anne ne se soit mise en femme. Nous n'habitons toujours pas ensemble. Je ne lui ai plus parlé de ce projet. Je ne peux savoir ce qu'elle fait de ses journées et de ses soirées. Le fait est que, chaque fois que je la vois, elle est en femme. Elle invente mille prétextes pour se justifier de ce comportement que je ne lui reproche même pas. Cette façon de devancer les réflexions qu'elle devine n'est pas la bonne, pas celle que je souhaite. Ce n'est pas de justifications que j'ai besoin mais de savoir où nous allons. Mais qu'y faire ? La pulsion de travestissement est irrésistible. Le reste lui est subordonné. Je sens bien que je ne fais pas le poids. Je crois qu'elle m'aime, à la fois à cause de mon rôle dans sa passion et par inclination véritable. Mes sentiments envers elle évoluent. Je redoute l'avenir. La part accordée à sa vie féminine n'est plus contenue. Faut-il qu'il devienne une femme ?
Je constate qu'elle se marginalise, nous marginalise de plus en plus. Et c'est alors que la vie d'Anne prend progressivement une nouvelle dimension. Elle commence à préparer des soirées dans une boîte de la Rive Gauche, "La Tour". Un soir, elle a préparé un show jusqu'à l'ouverture de la boîte. Elle doit me rejoindre rue de Grenelle juste après.
Je l'attends vers onze heures. A deux heures du matin, on sonne à l'interphone. C'est Anne. Elle commence par me demander de descendre payer le taxi qui attend. Je descends. Quand je remonte, elle est en train de retirer ses bas. Ils sont sales et complètement filés. Ses chaussures sont pleines de boue. Ses vêtements sont déchirés. Elle est pourtant de bonne humeur.
Pendant ce temps Anne se déshabille, se démaquille et entre dans son bain.
Je l'aide à mettre une chemise de nuit. Elle m'écoute gravement. Je crois l'avoir convaincue.
Les péripéties pittoresques alternent désormais avec des épisodes inquiétants.
Anne a décidé d'organiser une grande soirée trav chez Moune. Retour triomphal dans cette boîte où un dimanche en compagnie d'Octavia, elle avait à peine été tolérée. Le but de cette soirée est double. Commencer à donner vie permanente à la communauté trav de Paris et préparer de nouveaux services pour le Minitel rose : VPC, etc. Un trav a eu une idée amusante. Le thème de la soirée sera "une présentation de mode trav". Deux catalogues de VPC souhaitent montrer leurs modèles. Le catalogue de Jean, ce couple de trav anglais, rencontrés à Ebeltoft, avec leur style rétro. Et un catalogue de SM, vêtements en latex. Cette dernière firme propose ces produits comme une diversification de son activité principale, la fabrication de vêtements d'homme grenouille. Elle est dirigée par un petit patron transsexuel - d'homme vers femme. C'est une très gentille petite femme. Pas jolie du tout, grosse, courte sur pattes avec des cheveux courts et un style un peu brusque. A dire vrai, je l'aurais plutôt prise pour une femme qui avait envie de devenir un homme.
Grande agitation et fébrilité chez les trav. Anne a dû faire de douloureux arbitrages, car tous les trav avaient envie de jouer au mannequin. La préparation s'est faite dans une effervescence de maison de couture. Nous arrivons un peu en avance chez Moune. Anne a réalisé un vieux rêve en revêtant la robe de mariée terminale de la revue. Je lui ai conseillé de s'habiller à la maison, car les locaux de Moune sont exigus et saturés par les autres "mannequins". Elle porte un grand voile arachnéen. Malgré sa tenue, elle conduit la voiture. Pour se garer près de la boîte, elle recule sous les yeux de policiers dans un sens interdit. Les quatre policiers sortent de leur voiture. Anne rassemble à grand mal ses jupes. Je l'aide afin d'éviter de froisser ses voiles. A peine sortie, alors que je suis en train de remettre de l'ordre dans ses jupons, dans sa robe et dans ses voiles, Anne commence à discuter avec les flics. La confrontation l'amuse franchement. Le chef s'est avancé, l'a saluée réglementairement et lui a demandé :
Retour à pied cette fois-ci, à onze heures du soir au cœur de Pigalle. Anne jubile. Elle m'explique que, curieusement, les trav sont obnubilés par une vieille ordonnance du préfet de police des années 20 qui interdit le travestissement hors des périodes de Mardi Gras. Apparemment ce règlement n'est plus enseigné dans les écoles de police. Nos expériences le montrent, il paraît tombé en désuétude. Alors pourquoi les trav demandent-ils son abrogation? Dans un pays qui a la manie réglementaire, note judicieusement Anne, ils s'exposent à ce qu'on fasse un nouveau règlement qu'on se croira obligé d'appliquer. Pour ma part, j'observe qu'Anne commence à montrer un "civisme" trav qui excède les besoins de la simple consommation personnelle.
Nous formons un équipage insolite. Anne veut présenter intacte la robe de mariée au défilé. Elle est obligée de la retrousser et de marcher avec précaution. C'est une longue robe, qui balaie facilement le trottoir. Je l'aide comme je peux, en tenant sa traîne. Nous arrivons enfin chez Moune, la pauvre Anne, encombrée dans ses voiles, doit courir d'une extrémité à l'autre de la boîte. Les trav et les lesbiennes commencent à arriver. La boîte est bientôt pleine. Le défilé SM alterne avec le défilé rétro anglais. Les trav ont fait des efforts de toilette. Les lesbiennes un peu moins. Le spectacle est assez réussi, pas trop patronage. Le plus amusant pour moi, c'est l'air d'enchantement enfantin des trav dans la salle. Ils sont plus sensibles à cette revue qu'à la pièce de théâtre. Il est vrai qu'on est au cœur du sujet du travestissement. Ce qu'ils cachaient devient mieux qu'autorisé, ils mettent en scène eux-mêmes leurs rêves.
Anne clôt le défilé par la révérence que je lui ai apprise. Ensuite elle se change je vais lui chercher dans la voiture son tailleur noir. Je l'aide à se déshabiller. Curieuse sensation. De dos, avec ses cheveux déployés sur ses épaules, en soutien gorge, on dirait une femme.
Puis dîner vers quatre heures du matin avec l'équipe de Moune, les attardés de la boîte, des patrons ou piliers de boîtes voisines font un tour. Je préfère ce genre d'animations à que ce que tente Anne à la "Tour". Mais comment tiendrons-nous si ces soirées se multiplient ? Nous travaillons toutes deux le matin.
Anne, en organisant ses soirées exprime souvent, comme les patrons des boîtes, la préoccupation de ne point accueillir de prostituées. Les professionnelles sont connues et filtrées à l'entrée. La difficulté vient des occasionnelles. Et à l'issue de chaque soirée à la "Tour", on lui disait que Unetelle ou Machine avait demandé de l'argent. Or il s'agissait de trav amateurs et il lui était impossible de savoir si c'était vrai ou simple calomnie. La raison de cette incertitude : c'était souvent, comme dans le destin d'Octave, une vérité en train d'advenir.
Octave est un jeune ingénieur, fils d'une noblesse déclassée. Il oscille entre des périodes de travestissement puis des moments où il abjure. Il se joue la comédie, croit devenir grand séducteur, mais sans s'éloigner trop de ses préoccupations, car il est alors séducteur de trav. Puis il redevient trav. Il est victime d'une forme candide d'égotisme. Enhardi, il commence à sortir en femme, se met en ménage dans un minuscule appartement avec un autre trav. Par exhibitionnisme, il lui arrive de se montrer en femme à ses collègues de bureau. S'ajoutent à ces démonstrations d'interminables sorties arrosées et de longues matinées pour cuver. Ces excès ont fini par nuire gravement à son travail : absentéisme, productivité médiocre, notamment au matin des dégagements nocturnes. C'est-à-dire presque tous les jours. Il finit par être licencié. L'autre trav a abandonné une activité artisanale somnolente. Le petit ménage trav, au chômage, se met à exploiter dans des conditions précaires un service sur Minitel pirate qui est mort d'inanition, faute de talent. Peu à peu, Octave se met lui aussi à la prostitution. Plusieurs types prétendent qu'il leur a réclamé de l'argent. Interrogé, il nie en prenant un ton faussement enjoué, et prétend qu'il ne s'agissait que d'une plaisanterie. Ce déroulement de la "chute sociale" des trav m'inspire bien des réflexions à cause de ses étonnantes régularités. Les trav sont submergés par le besoin de se travestir qui finit par balayer tout : liens familiaux, travail, etc. Quand le travestissement a fini de ravager une vie, il se transforme en gagne-pain. Anne avait raison avec sa formule énigmatique au retour de Londres. Parfois, le travestissement semi-professionnel commence par des passes, plus fantasmatiques qu'alimentaires. Bientôt elles deviennent une bouée, leur dernière chance de survie. En quelques mois, j'aurai vu passer à la prostitution plus ou moins régulière une dizaine de trav. Et puis, toujours la violence!
Un mois plus tard, Anne et moi sommes allées au cinéma. Je suis en pantalon. Elle porte une sobre jupe plissée grise et un pull. Anne se dirige vers sa voiture, garée devant une boîte connue, le Palace. Des loubards en tout genre l'entourent. Certains sont assis sur la voiture. L'un s'est avancé vers Anne en faisant mine de prendre son sac :
C'est à ce moment que se produit un événement qui m'a frappée. Véronique 93 est un garçon timide, très grand, qui a assisté au défilé de mode chez Moune à mes côtés. Il applaudissait à tout rompre. Il était gauchement travesti. C'était sa première sortie. Il ne se travestissait habituellement qu'entre son domicile et son travail. Véronique avait en effet pris cette curieuse habitude de conduire en femme, mais en se changeant dans sa voiture. A peine avait-elle quitté son domicile qu'elle s'habillait en femme et se changeait à nouveau en homme juste avant d'arriver à son bureau. Un jour, au cours de ce trajet, elle effectue un dépassement imprudent et est tuée, sur le coup. Le surgissement de la mort dans le monde clos de leurs fantasmes traumatisa beaucoup de trav. Cette mort confronte brusquement leurs emballements à des robes qui flottent sur des squelettes. Véronique vivait une vie très frustrante de dissimulation. Elle était en train de changer sa façon de se travestir, en sortant en femme. Je commence à trouver le monde du travestissement moins bénin que je ne l'avais cru.
Il m'était arrivé de rencontrer souvent des femmes de trav. Un soir, Anne et moi sommes invitées chez Babette. C'est une corvée. Mais comme Anne utilise beaucoup la grosse Babette, elle prétend ne pas pouvoir refuser. Babette est en femme. C'est un mastodonte, elle est grande et mieux que bien en chair. Sa carrière militaire d'abord l'a emmenée en Algérie pour y participer à la "pacification", souvenirs martiaux qui remontent facilement. De beuveries surtout. Probablement révoquée de l'armée pour des tripatouillages, elle opère une vague reconversion d'autodidacte. Un métier assez flou de conseil juridique et de comptable. En fait une vie professionnelle somnolente, ponctuée de longues siestes qui ne suffisent pas à digérer d'interminables déjeuners puissamment arrosés. Une femme, Lucienne, partage sa vie de trav. Elle pourrait être jolie, mais entraînée par Babette dans son éthylisme, elle a grossi et elle s'endort au cours des dîners. Un jour, bien après ce dîner, Babette a disparu. Elle avait dilapidé le patrimoine de sa femme. L'ABC avait eu, pis que l'imprudence, l'inconscience de lui confier sa trésorerie. Le trésor de l'ABC n'était pour Babette, en comparaison, qu'un pourboire. En la regardant et en l'écoutant, je m'étonne que Babette puisse avoir un certain ascendant sur le monde trav. Toujours est-il que, ce soir-là, l'apéritif est servi par un jeune trav habillé tout en noir avec un tablier blanc à volant. Il porte dans les cheveux une coiffe blanche. Il fait une assez gentille soubrette. La soubrette est un emploi type du SM soft. Enfin je voyais une soubrette! Anne n'est pas surprise, puisqu'elle sait que Babette aime le SM. La jeune servante s'adresse à Lucienne, la femme de Babette, en l'appelant "Maman". Je crois que ça fait partie du scénario. Nous sommes servies par le jeune trav pendant le dîner. Babette demande à Anne ce qu'elle pense de "sa" soubrette. Anne fait de vagues éloges. Babette se rengorge alors et dit, en désignant sa compagne :
Babette avec sa grosse voix et son accent chti raconte l'histoire de la soubrette. Quand Babette a connu Lucienne, elle s'est travestie tout de suite devant elle. Hélas, impossible de le faire à la maison à cause du môme. Babette n'est pas du genre à se laisser arrêter par un aussi chétif obstacle. Elle n'a pas patienté un mois et s'est travestie devant l'enfant. A ce moment, d'abord par jeu, elle a essayé de transformer le fils en trav. Puis le jeu est devenu un projet obsessionnel. Dès l'âge de dix ans, elle ne lui offrait que des vêtements féminins, lui imposait d'avoir une coiffure de fille, lui faisait porter des robes pendant toutes ses vacances. L'enfant a pris l'habitude de s'habiller en fille tous les soirs en rentrant de l'école. Et Babette conclut triomphalement :
Anne a connu quelques autres cas, moins écœurants, de familles où les enfants étaient spectateurs du travestissement non pas du père, mais en général du beau-père, comme chez Babette. La mère pour ne pas perdre son amant finissait par consentir, souvent en le proposant d'elle-même. Anne a même entendu parler d'un transsexuel, qui vit en femme avec ses enfants, et qui continue, pour ne pas perturber les repères familiaux des enfants, de se faire appeler "Papa". Jane Morris est une transsexuelle anglaise, qui a écrit un très joli et curieux témoignage, L'Énigme, qu'Anne m'a fait lire et où elle raconte son itinéraire. Jane Morris a traité ce problème avec plus de retenue. Elle a attendu que ses enfants soient pratiquement adultes pour engager sa transformation. Formellement elle essaie, écrit-elle, d'être une sorte de "tante aimante" pour ses enfants puisque la fonction maternelle avait déjà un titulaire, et que la fonction paternelle était devenue manifestement vacante.
Progressivement, quand il n'aboutissait pas à des compromis saumâtres comme celui de Babette et Lucienne, je voyais le travestissement fracasser la vie des trav, à commencer par leurs familles. A mesure que je pénétrais mieux les mœurs du milieu, je voyais comment le travestissement rongeait ses victimes et je prenais la mesure de la désagrégation qu'il produisait. Mais, je voyais sourdre une autre forme de violence, souvent plus comique que dangereuse, mais qui montrait aussi qu'elle était consubstantielle de la personnalité de bien des trav et pas seulement des tordus agressifs qu'ils croisaient.
Un soir, bien loin des trav, je suis invitée à un cocktail donné pour le départ du correspondant à Paris d'une chaîne de télévision anglaise. Nous sommes au premier étage d'un petit immeuble cossu à Neuilly. Chaque appartement occupe un étage. L'ascenseur ouvre donc directement dans l'appartement. En raison du nombre d'invités, le verrouillage de l'ascenseur est suspendu pour la soirée. Je parle avec un ami. La porte de l'ascenseur s'ouvre. Je regarde distraitement qui arrive. Je vois arriver deux bonnes femmes, jambes écartées, tenant leur sac comme une valise. Il n'y a que des trav pour avoir pareille dégaine. Mon vis-à-vis, suit mon regard et se retourne. Je vois son sourcil se soulever, avec une expression de surprise amusée. En plus, je connais bien les deux trav qui se balancent d'un pied sur l'autre. Ce sont Pipe 13 et Albertine. Pour qu'ils ne viennent pas me faire la bise, je pivote légèrement afin d'être masquée par l'homme qui me parle. Notre hôte, intrigué, s'avance vers les deux trav. J'entends distinctement la voix canaille de Pipe 13 :
Je le saurai bientôt, car l'histoire de Pipe 13 et Albertine ne s'arrête pas là. Ils se rendaient chez un publicitaire qui avait été très connu, une forte personnalité très attachante. Les deux héros de cette histoire raconteront, le lendemain, à Anne toute l'histoire sans omettre l'erreur d'aiguillage. Pipe 13 avait été abandonné par son métier d'ingénieur et Albertine écrivait un peu de musique. Ils commençaient à vivre de leurs charmes. Ils faisaient ça en équipe. Pour des raisons de sécurité et parce que ça comblait les fantasmes de bien des amateurs de trav qui imaginaient et exécutaient parfois les combinaisons les plus baroques. Ce soir-là, les deux trav abordent une nouvelle conquête. Prometteuse, car ils la visitent dans les beaux quartiers. Après leur erreur, tenaces, ils retéléphonent. Ils ne se sont pas trompés d'immeuble mais d'étage. Ils sonnent au bon étage cette fois-ci. Le type qui leur ouvre est un costaud de soixante ans. Il les accueille bien, leur offre à boire. Nos héroïnes ne lui cachent pas qu'elles ont visité presque tout l'immeuble. Il s'en fout. Il aura d'ailleurs bientôt une petite revanche.
Anne, toute à ses projets, guignait justement le marché adjacent du SM, elle prenait quelques contacts exploratoires. Je dois reconnaître que ces premiers contacts que je regardais avec circonspection furent également plus divertissants que terrifiants.
Près de la porte de Saint-Ouen loge Walhalla, une figure vénérée de l'Olympe trav. En femme comme il faut, elle a ses jeudis. Le jeudi après-midi est réservé à des habitués triés sur le volet, à l'intérieur de sa clientèle SM. Nous sommes donc invitées à l'occasion d'une braderie de vêtements et d'accessoires divers. Imagine-t-on de négliger les soldes d'Hermès ? Dans le monde trav, la braderie de Walhalla n'est ni plus ni moins considérée. Ce jour-là, jour de marché SM, le SM ordinaire fait à demi relâche. Deux soumis seulement étaient inscrits au programme. Je n'avais d'ailleurs pas la moindre intention de découvrir les pratiques du SM. Je considérais m'être déjà suffisamment éloignée comme cela de mon univers pour ne pas y ajouter ça. Anne a fait venir un journaliste. C'est ainsi qu'elle fait la promotion de ses soirées. Walhalla, probablement plus pour mettre en condition ses visiteurs que par véritable nécessité, prévoit un parcours qui fait penser à celui des demandes de rançon. Le visiteur ne connaît l'adresse qu'en étant appelé dans une cabine téléphonique proche du temple où Walhalla opère. Anne téléphone. Intrigués par ces précautions de conspirateurs, le journaliste et moi serrons Anne de près, impatients de savoir. Le quartier est exclusivement voué aux squats.
Walhalla doit être la seule locataire régulière à cinq cents mètres à la ronde. Une ruelle fermée par un porche crasseux et à gauche, la maison de plain pied de Walhalla. Plutôt une masure à la façade lépreuse, avec des persiennes démantelées, qui n'ont pas dû être ouvertes depuis la nuit des temps. L'immeuble est promis, expliquent de sobres papiers dactylographiés qui bavent, à une démolition imminente. L'auteur du gri-gri, avec tampon officiel de la Ville, n'a pas visité les lieux! Cet Attila des bureaux a laissé passer sa chance, car les générations futures lui auraient élevé sa statue aux côtés de celles de Lenoir, Viollet-le-Duc et Mérimée. Le nom de Walhalla est écrit sans façon à la craie sur une boîte aux lettres rouillée. On sent un accueil sans afféteries. Nous sonnons. Walhalla paraît. C'est une créature surnaturelle. Comme toutes les déesses, elle garde les seins à l'air. Mais à la différence des déesses de l'Attique, de longs poils ornent son torse. Tout comme l'Aphrodite de Ludovisi, un voile léger masque sa "féminité" tout en laissant deviner la sensualité du sujet. Ici une minijupe de cuir maculée, dont la fermeture éclair, coincée, reste ouverte. Mais les statues grecques sont de marbre glacé. Walhalla a leur plastique, mais elle est une œuvre vivante. Mieux, je crois avoir exhumé l'acteur-actrice matriciel. Sous un masque de théâtre grec, fait d'une sédimentation de maquillages, appliqués comme des enduits successifs, une voix profonde, grave, une diction travaillée, affectée même, qui glisse vers des intonations tour à tour veloutées et chuintantes, qualités qui, comme dans le théâtre eschylien, lui permettent d'interpréter les deux sexes. Walhalla, ça se voit tout de suite, a brûlé la scène. En plus Walhalla reçoit avec une vraie politesse, avec grâce même.
Ce qui surclasse ce que j'avais connu, c'est son décor. Tout se passe comme si Sade avait choisi le palais des Médicis comme garde-meuble. Car la maison de Walhalla en a la somptuosité. Mais il y a, en plus, une variété de matériel SM propre à combler toutes les perversités connues, en un mot le grenier de Sade. Luxe déchiré, râpé comme s'il était resté à l'abandon pendant des siècles pour être enfin découvert par une horde furieuse de vandales. Deux pièces. Dans la première, une double armoire Lévitan laquée et écaillée; l'usure, les heurts ont décollé la laque par endroits, en découvrant une pelade de contre-plaqués. Les portes désarticulées sont sorties à jamais de leur glissière. A l'intérieur des armoires, un attirail de sado-maso : fouets usés en tout genre, fausses chaînes de fer blanc dont la peinture noire part en lambeaux, entraves variées en cuir desséché et maculé ou en plastique lacéré. Anne me glisse :
Le plus obsédant est le remugle. Les fenêtres, jamais ouvertes, conservent aux pièces une odeur fétide, mélange de renfermé et de moiteur. C'est le règne du toc. La seconde pièce est une chambre avec un lit à baldaquin garni de soie. Les montures de bois, déglinguées, soutiennent par miracle un dais miteux, la soie sale pend en lambeaux. Une penderie encadre et surplombe le lit : des dizaines et des dizaines de vêtements crasseux, défraîchis, amoncelés, ont été poussés à l'intérieur plus que rangés, des manches douteuses pendent. Tous les vêtements, que nous présente Walhalla en les étendant avec des gestes tendres, sentent le moisi et la naphtaline. Pas surprenant, après vingt ans comprimés les uns contre les autres! Du coffret à bijoux ruisselle, comme d'un coffre au trésor, une bimbeloterie inouïe, déglinguée et dépareillée. Des cuissardes et des bottes au cuir desséché traînent dans tous les sens.
La bibliothèque érotique enfin. Walhalla en extrait, avec les précautions amoureuses d'un bibliophile, un volume numéroté. Une couche de poussière compacte rend illisible le titre de la couverture. Walhalla souffle dessus avec beaucoup de naturel. Cette poussière sur les vieux bouquins lui paraît être un attribut de l'ancienneté, comme celle qui recouvre une bonne bouteille. Retour dans l'autre pièce, au cas où un trésor nous aurait échappé. Par terre, sur un réchaud, une vaste marmite, dont les bords portent les traces des décoctions antérieures, et où rissole un liquide brunâtre qui laisse éclater des bulles.
Puis nous descendons dans la cave. Le mot est impropre, nous pénétrons dans le donjon. C'est ainsi que les adeptes du SM appellent le lieu magique de leurs exercices. La pièce est une cave voûtée. Un client sado-maso est enfermé dans l'un des deux cachots qui encadrent une fausse cheminée. On entrevoit une silhouette tapie dans l'ombre. Sur les murs des croix, des crochets scellés dans la pierre. Pendouillant lamentablement de la voûte, des chaînes rouillées. Walhalla est encore sous le coup de l'indignation. La veille, un soumis l'avait payée pour être enfermé vingt-quatre heures dans l'autre cachot. Et ce matin, quand Walhalla vient lui rendre visite, le soumis s'est évadé! L'exaspération du gouverneur de la Bastille face aux tentatives d'évasions de Latude! Walhalla n'admet ni l'argument du fantasme ni celui de la lassitude. Un contrat est un contrat! Et si les soumis n'obéissent plus… Nous sentons en effet vaciller l'équilibre de l'univers.
Aujourd'hui, Walhalla doit avoir autour de soixante-dix ans. Elle aurait été pharmacienne, puis radiée, voici bien des années, pour une affaire d'œstrogènes vendus sans prescription médicale. Elle abandonna donc ses pots à catholicon pour entrer dans le show bizz par la petite porte, en donnant des spectacles privés et peu édifiants. Puis son business évolua, elle commença à recevoir des hommes pour des séances de domination. Elle se considère comme une artiste, même si elle ne se prend pas pour une star. Dans le récit de Walhalla, un point reste mystérieux. Elle partage une assez relative intimité avec son épouse qui vit en province. En effet, cette moitié ne soupçonne apparemment rien, malgré la volumineuse poitrine de son mari, de ses pratiques trav et SM. Et cependant cette femme lointaine semble fort intimider Walhalla. Walhalla assure vouloir se retirer du métier, d'où la braderie. Dans les temps immémoriaux où ces trav historiques étaient fringants, Walhalla avait eu maille à partir avec l'ABC, l'association des trav vénérables. Combat de titans dont la chronique entretient la légende. En tout cas une grande figure du monde trav. Et je crois finalement d'une grande gentillesse.
Anne connaît encore mal l'univers du SM. Ses praticiens ont des points de contact avec le travestissement. Parmi les maîtresses SM, on rencontre ainsi quelques travestis et transsexuelles. Ils ont des soumis qui se livrent en privé à des exercices SM soigneusement codés.
Toutes les transsexuelles SM et tous les trav SM, que nous croisons, sont immanquablement des maîtres, jamais des soumis. Curieux marché où l'on n'aperçoit que l'offre, jamais la demande! Soit les maîtres se vantent et ils n'ont point de soumis. Soit les soumis se cachent. Parmi les maîtres SM, le Minitel rose accueillait un maître qui, était pour le centre serveur un connecté de choix. Non seulement il consommait beaucoup, il est vrai, sur la note de téléphone de la Poste, dont il était l'un des leaders syndicaux. En somme, se disait avec philosophie la messagerie rose, s'il lésait le contribuable, il régalait l'actionnaire. Mais, mieux, il exigeait que ses soumis payassent plein tarif sur le service pour dialoguer interminablement avec lui, cela faisait partie des servitudes qu'un maître digne de ce nom se devait d'imposer à ses soumis. Un peu comme, pour les psychanalystes, les honoraires de consultation contribuent à la cure.
En compagnie d'Anne, je découvris, du moins de très loin, l'univers des esclaves. Ils constituent une espèce très exotique. Ainsi, quelque temps plus tard, rendîmes-nous visite à Andréa. Nous passons la chercher dans un petit studio du XIXe arrondissement. Andréa est à "peu de chose" près transsexuelle. Une trentaine d'années. Un visage plus asexué que féminin. Pour notre déjeuner, elle est néanmoins habillée en femme. La conversation est paresseuse. Je m'ennuie. Andréa est exemplaire du snobisme de ces marginalités. Mélange de snobisme ordinaire, où chacun jongle avec des noms célèbres de la société émergée. Gens célèbres qu'on retrouve, dans l'ensemble plus discrets, en travestis, en soumis ou en maîtresse SM. Et snobisme de l'underground qui a, lui aussi, ses vedettes. Chacun, en invoquant ces références, se situe à l'intérieur de la minuscule zone d'interférence des deux microcosmes. Terrain de rencontre des gens connus, dont on voit les noms dans Points de Vue et Images du Monde et des vedettes de l'underground dont les noms ne sortent jamais des carnets d'adresses d'initiés. Pendant qu'Andréa pérore, passe l'un de mes amis que je n'avais pas vu depuis longtemps. Nous échangeons nos cartes en nous promettant de nous téléphoner. Andréa, à qui personne n'avait rien demandé, tend sa carte de visite. Le lendemain, appel de l'ami qui me demande qui était Andréa. La carte était ainsi libellée : Andréa X…; et en rouge vif : "Maîtresse SM".
La conversation devient plus divertissante quand Andréa nous raconte ses aventures. Elle a notamment un esclave très exhibitionniste. Celui-ci exige qu'Andréa l'habille d'une combinaison de latex qui l'enveloppe entièrement. La tête est incluse comme dans un passe-montagne. Autour du cou un gros collier à clous. Andréa traîne alors en laisse son soumis dans la rue et au restaurant. Elle nous raconte sa difficulté à trouver des taxis. Refus indigné de la plupart :
Elle a même eu, nous raconte-t-elle, un soumis dont le fantasme est d'être promené en chien dans le bois de Boulogne. Elle le promenait donc en laisse. Patiente, elle le laissait même s'arrêter pour faire pipi sur chaque arbre. Je pose suavement la question à Anne :
Andréa a d'autres clients, amateurs fous du latex. Ils exigent d'entrer après trois quarts d'heures d'efforts dans une combinaison de latex extrêmement moulante. Il y faut beaucoup de contorsions et de talc. Puis, ainsi enveloppé, avec deux orifices aussi petits que possible pour le nez et la bouche et un anneau qui permet de suspendre le sujet par un fil au plafond, on le laisse flotter dans l'air. Andréa prétend que le périlleux de l'exercice est de s'assurer que le sujet puisse respirer. Louable conscience professionnelle! Certains étaient, prétendait-on, morts étouffés.
Éléonore, un trav un peu SM, nous invite à un dîner trav. Anne m'a demandé de l'accompagner. Je suis réticente, car tous ces trav sont sinistres. Il leur faut des heures pour se préparer. Les dîners s'organisent avec d'interminables tâtonnements. Ils s'achèvent à des heures indues. Nous arrivons à 21 H. Une heure et demie plus tard, on attend toujours les "invités". Nous patientons en compagnie d'un type gargantuesque, présenté comme un "homme" - on s'en serait aperçu sans peine - et le trav qui nous reçoit. Pendant ce temps, le gros type a trompé son attente en consommant machinalement des kirs, puis des bières. Il a la voix pâteuse. Il est gigantesque. Avant de commencer le souper, Éléonore est partie chercher le dîner chez un traiteur. Le titan est seul avec Anne et moi. Il parle une langue "gothique", un sabir de son invention. Il se prend pour un chevalier du temps de Saint-Louis, mais qui n'aurait jamais entendu parler d'Aliénor d'Aquitaine. Son modèle de chevalerie est manifestement très antérieur à celui de l'amour courtois. Paillard, soudard, rude gaillard et grand trousseur de jupons. C'est aux jupons d'Anne qu'il en a pour l'heure. Il se décrit tournoyant, guerroyant, portant son écharpe et défendant ses couleurs et venant finalement recevoir le prix de sa vaillance. C'est sur ce dernier temps de son épopée qu'il est le plus insistant. Je vois Anne devenir nerveuse. Elle va se lever.
Anne a vomi de dégoût. J'ai un réflexe de ménagère : il va falloir tout nettoyer! Anne est allongée les deux jambes recroquevillées, allongée le front sur son bras replié, elle pleure à chaudes larmes, elle est secouée par des hoquets. Je ramène sa jupe sur ses jambes. Je la prends par les épaules et je la berce doucement. Elle pleure toujours. Ses sanglots se calment un peu. J'essuie ses larmes. Elle me regarde l'air hagard.
Je l'emmène dans la salle de bain. Après lui avoir nettoyé le visage, je lui refais un maquillage rapide. Je nettoie aussi son tailleur.
Le lendemain matin elle est déjà prête quand je me lève. Elle m'a emprunté un tailleur et un chemisier. Toutes les traces de la soirée sont effacées. Elle s'est maquillée pour sortir. La colère monte en moi. Je l'attrape par un bras et la force à s'asseoir sur une chaise. D'un air boudeur, elle met ses mains jointes entre ses genoux et me dit en me jetant un regard en dessous :
Je n'avais pas oublié cette histoire. Anne continuait à se travestir aussi souvent qu'avant ce quasi-viol. Simplement, elle n'allait plus à aucun dîner trav.
A mesure que je regardais la vie des trav d'un œil plus lucide, que je comprenais que ce n'était pas seulement une innocente manie, ou une perversion aux contours nets, je m'interrogeais sur les risques qu'encourait Anne. En fait, même dans les rapports avec les trav avec qui j'étais le plus en confiance, elle comprise, il subsistait une ample zone secrète. Les confidences s'arrêtaient à son seuil, parfois même des mensonges venaient, sans utilité apparente, en renforcer la protection. L'érotisme trav restait, pour la plupart, un sujet tabou. J'avais rencontré en compagnie d'Anne un très joli steward, très différent de Gina. C'était, à s'y méprendre, une grande fille blonde très bien habillée. Elle était spontanée, souriante, rieuse… Je lui aurais donné le Bon Dieu sans confession. Anne m'apprit qu'elle se prostituait assez abondamment. D'après elle, pas du tout par fantasme d'humiliation, de flétrissure, cette sorte de complexe de Messaline assez répandu dans ce milieu. Non simplement pour augmenter un salaire cependant confortable. Peut-être pour se procurer des stupéfiants. Il y a peu, le Sida l'a tuée.
Un soir où je suis seule chez moi, je reçois un appel d'Anne : ai-je retrouvé un porte-documents qu'elle a oublié ? Il est caché par le manteau de fourrure qu'elle a abandonné sur un canapé. En prenant le porte-documents, les feuilles qu'il contenait tombent par terre. Une page écrite de la main d'Anne a glissé sous un fauteuil. En la récupérant, j'en aperçois le début, je ne peux m'empêcher de la lire en entier : "Cette nuit, rentrée d'une soirée décevante, j'allume le Minitel. Un certain Olivier me propose de le rencontrer. Il est deux heures du matin. Il me donne rendez-vous sur un échangeur près d'Evry. Je me suis habillée pour rien, je n'ai pas envie d'en rester là. J'y vais. Je me perds. Je m'arrête à un carrefour pour téléphoner à Olivier, quand un homme sort de l'ombre. Inquiétude. Non, le hasard m'amène Olivier. Je suis sa voiture jusqu'à un ensemble de HLM crasseuses. Il m'introduit dans une chambre où règne un désordre crade. Je porte un grand chapeau, genre Prix de Diane, une longue robe. Olivier intimidé m'appelle "Madame". Puis, victime d'une identification à Chaterley, presque par un fantasme d'amours ancillaires, je l'encourage à flirter un peu. Il sent la sueur. Je suis vite saturée de ces sensations de dame dévergondée. Je prends congé. Mon hôte ne paraît d'ailleurs pas frustré. Retour à Paris au petit matin, au milieu des gens qui se rendent à leur travail. Un instant je crois qu'Olivier eut du désir, c'est en tout cas curieux de sentir désirée. On se sent un objet et en même temps un être." Je m'effondre dans un fauteuil après avoir lu ça. Plus tard, je demande à Anne de s'expliquer. Elle en rit. Je l'aurais crue, si elle m'en avait parlé elle-même, mais elle me l'avait caché.
Anne avait une amie, Astrid, un ingénieur transsexuel. Jolie, gentille, son handicap : sa taille. Le changement de sexe avait été une résurrection. Nous l'avons vue souvent avant et après son opération. Elle en est sortie heureuse et sans travail. Car l'employeur y a vu, au moins dans un premier temps, une "novation" du contrat de travail qui entraînait sa rupture . L'avenir d'Astrid paraissait "ouvert" : ou retrouver une situation de cadre supérieur, ou dégotter des tâches en profession libérale, ou accepter un fort déclassement professionnel, ou même se trouver transitoirement, voire définitivement, sur le trottoir. Elle ne se résigne pas à ces perspectives, elle prend rendez-vous avec le président du groupe auquel appartenait sa société. Celui-ci la reçoit sans délai, l'écoute et lui répond :
Astrid n'en tire pas plus que moi.
De temps à autre, mais de moins en moins souvent, Anne me revient. Cela peut devenir émouvant. Je retrouve alors nos relations d'autrefois. Nous passons le week-end à Pithiviers. Anne a voulu que nous fassions un effort de toilette. Nous reprenons nos jeux. Maquillage réciproque. Elle a revêtu une tenue ravissante, une jupe droite brune, très moulante avec des bas moutarde de la même teinte qu'un chemisier de soie flottant, avec des manches bouffantes serrées aux poignets. On entrevoit un soutien gorge de la même teinte que le chemisier. Sur des cheveux bien ordonnés, elle a coiffé un chapeau rond, avec une voilette constellée de mouches, qui lui couvre la moitié du visage. Je suppose que c'est pour nous rappeler cette soirée de réveillon où elle m'avait apprivoisée. Au cours de cette soirée, je me plais à retrouver son charme trouble. Depuis notre réveillon, elle s'est efféminée. Non seulement physiquement, en se maquillant et mimant mieux la féminité, mais son érotisme est devenu différent, elle se conduit en chatte.
Puis quand nous nous couchons, elle revêt une somptueuse chemise de nuit finement brodée, un entrelacs de gracieuses herbes de tous les verts. Leurs dessins font penser aux feuilles d'acanthe. Elle est plus tendre que jamais. Elle s'abandonne en s'ouvrant comme si je devais la posséder. Nous faisons l'amour dans cette position. Puis elle se blottit dans mes bras. Je ressens de la tendresse et du désespoir. Je finis par lui dire ce que j'éprouve depuis longtemps :
J'eus le cri du cœur :
- Ce n'est que cela…
C'est vrai, j'étais soulagée, parce que je m'attendais à une maladie. Pour la première fois, depuis que nous nous connaissions, il eut l'air heureux. Au fond, ses airs enjoués masquaient de la tristesse. Comme je l'avais mal observé! Encore décontenancée, je ne pus réprimer une question idiote :
- Donc, tu t'habilles en femme ?
- Décidément on ne peut rien te cacher. Oui, quand je suis seul.
- Mais, malgré ce que raconte ton abbé, tu es attiré par les hommes ? Tu peux me le dire, tu sais.
- Non jamais. Au contraire, j'ai une répulsion radicale. Je m'habille simplement pour me regarder dans une glace. Évidemment, tout le monde croit que les travestis sont des "folles passives". Je suis travesti, pas homo. Ce n'est ni mieux ni pire. C'est comme ça. J'aurais été homo, je crois que je l'aurais assumé plus facilement.
- Mais quel plaisir cela peut-il te procurer ?
- C'est impossible à expliquer. C'est vital comme respirer après avoir été privé d'air. C'est en même temps une jubilation, comme disait Choisy : "un plaisir qui ne peut être comparé à rien, tant il est grand. L'ambition, les richesses, l'amour même ne l'égalent pas."
- L'amour ? Est-ce pour ça que tu ne m'aimes pas ?
- Non, je crois que je ne peux aimer vraiment personne. Ce besoin s'interpose entre le désir et la femme que je suis près d'aimer.
Je ne pouvais m'empêcher d'être pesante :
- Pour aimer, pour éprouver du désir, de la tendresse, il te faut être habillé en femme. Est-ce bien cela ? Tu aimerais t'habiller en femme devant moi ?
- Oui.
- Alors viens. Montons. Je vais te prêter des vêtements.
- Souhaites-tu que je mette une chemise de nuit un pyjama ou rien ?
Sans mot dire, il me tendit mon autre chemise de nuit. Son comportement avait changé. S'il était intimidé, je le sentais plus proche. Puis il n'éprouva plus aucune retenue. Je rencontrais enfin le désir qui m'avait tant manqué, la tendresse aussi. J'étais abasourdie par cette métamorphose. Le fait qu'il portât ma chemise de nuit ne me gênait pas. Je trouvais même cela joli.
- Veux-tu t'acheter des affaires de femmes ?
- François. Habillons-nous joliment pour notre soirée. Je vais t'apprendre à te maquiller.
- On m'a chargé d'acheter du 37.
- Mais Monsieur, le 37 n'existe pas il n'y a que des tailles paires.
Presque inaudible, tant il était mal à l'aise, il rectifia:
- 36.
Mais, comme il ne savait pas si les tailles allaient en ordre croissant ou décroissant, il avait acheté une jupe trop étroite pour la fermer. Plusieurs mois d'attente en perspective pour repartir à l'assaut du Bon Marché, le temps de reconstituer ses économies et ses réserves de courage!
- Tu t'habilles en femme alors fais la lessive, le repassage, le ménage…
- Très bien, la nuit au poste. On verra demain matin.
- Pour le reste, mon vieux, votre vie sexuelle ne me regarde pas.
Chapitre 4 : Premiers pas du trav
- François, rappelle-toi : tu m'avais promis de me réserver ta première sortie en femme. Tu avais demandé du temps. Tu l'as eu. Le répit que je t'avais accordé expire. Le moment en est venu. Il faut tenir ta promesse.
Il fut surpris et me jeta un regard égaré.
- Mais je ne sais pas si j'ai ici tout ce qu'il faut…
- Tu as ta trousse de maquillage, pour le reste je peux te prêter tous les vêtements qui te manqueront, à l'exception des chaussures.
Il lui fallait encore gagner du temps :
- Mais on ne fait pas sa première sortie, comme ça, par décret! Prends garde! Avant de parler des tenues, il faut choisir un terrain. Je me demande par exemple si…
Je coupai court, car je le voyais essayer de transformer mon projet en vaste débat :
- Non, non. On passe aux actes ce soir. Mais on ne fait pas ça à la sauvette, comme tes trav .
- Quoi ça ?
- Écoute François tu es assommant. Ne fais pas semblant de ne rien comprendre. Nous irons au restaurant. D'accord ?
- Bon, pour sortir en ville, ce n'est pas la même chose qu'au réveillon. Tu ne peux pas sortir comme tu es. A la rigueur, tu cacheras tes jambes avec deux paires de bas superposées. Mais pas les mains. On va les épiler!
- D'abord, que diras-tu, quand tu réserveras au restaurant ?
- Je n'y ai pas pensé. Je verrai bien!
Pendant que j'appelais, François me fixait anxieusement :
- Je souhaiterais une table ce soir pour deux personnes. Mais voilà, je serai accompagnée d'un gentil garçon, un original, un artiste tout à fait charmant qui aime s'habiller en femme. Je voulais simplement que vous ne soyez pas trop surpris.
Un temps de silence, le patron a dominé sa stupeur :
- Madame, je n'ai personnellement pas d'objection. Mais voilà nous avons aussi ce soir une équipe allemande de football qui aura joué un match amical dans l'après-midi. Ils sont parfois un peu turbulents. Je ne peux pas vous garantir comment ils réagiront.
- Nous verrons bien, je suis sûre que tout se passera bien.
- Je t'assure que je n'ai jamais vu cocotte plus frivole. Veux-tu bien arrêter de gesticuler, tu vas gâter ta coiffure!
- François, j'appelle le restaurant pour décommander, remettons cela à une autre fois!
- Mon Dieu. Les boucles d'oreilles, j'ai oublié mes bijoux!
Je retirais mes clips, mon collier, mes bagues et un bracelet. J'en aurai toujours moins besoin que lui!
- Mais, Monsieur, les clients viennent dans la tenue qui leur convient.
Quand François demandait notre table, il arrivait que le garçon eût la réaction rêvée :
- Mesdames, je vais vous donner une table isolée.
- Bonjour Madame, bonjour Monsieur.
Puis, François s'écarta et la patronne vit sa jupe. Rouge de confusion, elle bredouilla :
- Pardon Mesdames.
Enfin, quand elle vint prendre notre commande, elle avait tout compris et appela François "Madame" pendant tout le dîner avec une insistance ironique.
- Mais qu'est-ce que je fous dans cette tenue ?
Je voyais bien qu'il aurait aimé s'en dépouiller sur-le-champ. Mais il était coincé, obligé de rester en jupe. Parfois pour le taquiner ou même le tourmenter, je faisais durer le malaise. Plus fréquemment, je lui faisais un compliment qui le remettait en confiance.
- C'est pour moi!
La jeune femme nous invita à monter à l'étage. Un vendeur, gentiment homosexuel, lui fit essayer une perruque, puis quelques autres. Nous prîmes tout notre temps. Nous nous décidâmes.
- Bien ta perruque, mais tu devrais la coiffer, tu as l'air d'être passé dans une soufflerie!
- Merci Madame.
Il respira, il se sentit sauvé. Comme une mèche de cheveux lui cachait un œil, je lui trouvai le regard triomphant de Nelson à Trafalgar. Enhardi, il s'enfonça dans le magasin. J'observai : aucune réaction ni des clientes ni des vendeuses. Il stationnait interminablement, regardait, touchait les vêtements, me les montrait à sa taille pour apprécier leur forme et leur longueur. Puis une vendeuse s'approcha de lui :
- Voulez-vous essayer Madame ?
Obligeante femme, peut-être plus commerçante qu'aveugle! François essaya autant de vêtements qu'il le put. Puis, il passa au rayon des manteaux Burberrys'. Pour l'un, très cher, la vendeuse avait tenu à le lui faire essayer. Compte tenu du prix, il avait en prime eu droit à je ne sais combien de "Madame", plus des commentaires du type:
- Vous êtes grande et mince! Il souligne votre silhouette. Il vous va à merveille, parfait avec votre jupe longue.
- C'est la carte de votre mari, je suppose ?
J'accusai François d'avoir corrompu la caissière!
- Faites attention, quand vous portez cette robe à ne pas montrer vos bretelles de soutien-gorge.
Je me rappelle aussi avoir participé à ces discussions qu'il laissait s'éterniser. Une vendeuse osa lui proposer, devant moi, une minijupe :
- Ne vous habillez pas en long. Il faut montrer ses jambes!
Elle se moquait franchement de lui. Même son pire ennemi aurait hésité à lui donner un aussi méchant conseil!
- Puis-je vous aider Mesdames ?
Ces promenades étaient pour lui un jeu, où il glanait avec avidité, les apostrophes féminisantes. Cette partie ludique de la relation avec François m'amusait et me procurait une connivence intense, comme un canular. La valeur assignée au "Bonjour Mesdames" était très inférieure à celle du "Au revoir, Mesdames". Car parfois une conversation s'engageait avec une vendeuse. Elle se terminait exceptionnellement par l'"Au revoir Madame ou Mesdames" espéré, le véritable triomphe du trav. C'était évidemment une chose d'échapper à une attention distraite et autre chose de soutenir un regard attentif! Et dans une conversation tout trahit le trav : sa voix, sa façon de remuer les lèvres, de sourire ou de ne pas sourire, son regard, ses gestes ou une trop grande immobilité. La voix de François était assez grave, il devait chuchoter pour s'approcher d'une tessiture féminine. Il avait pourtant tendance à la rendre suraiguë, et à lui faire perdre son naturel. L'usurpation de genre résiste très mal à la conversation. Il s'apercevait, disait-il, qu'il était démasqué à l'instant où son interlocutrice renonçait au "Madame" pour le neutre. Les gens surpris de leur erreur étaient encore plus mal à l'aise que François. Ils hésitaient à entrer dans son jeu, mais ne voulaient pas non plus risquer un incident. C'est pourquoi ils adoptaient le plus souvent ce style neutre peu compromettant. François, en femme, n'a jamais été appelé "Monsieur". Quand la relation était plus durable, au restaurant, ou dans certains magasins, d'un bout à l'autre d'une course en taxi, il lui arrivait tout de même qu'on l'appelât "Madame". Il est vrai que j'aidais à la mystification. Parfois quand l'appellation "Madame" devenait insistante, c'était une façon de signifier qu'on n'était pas dupe. Aussi une façon de manifester gentillesse ou complaisance, dans l'espoir, jamais déçu, d'un pourboire.
- Alors pourquoi vous cachez-vous ?
Aussitôt, la relation se renverse, un climat de sympathie s'établit. Les vendeuses s'amusent toujours mais sur un ton différent.
- Qu'est-ce que tu es bien et puis chique!
Jubilation de François. Un autre trav professionnel s'approche alors et en rajoute:
- Dis-donc Je ne t'avais même pas reconnue!
François boit le compliment sans le moindre scepticisme!
Ben dit à François :
- Reste encore avec moi!
Le trav d'un air enjôleur :
-Tu veux draguer?
François décline l'offre en se dandinant et ajoute croyant se justifier :
- Je ne me suis jamais fait sauter.
Ben, consterné :
- T'es pucelle à ton âge?
Je récupère François, moins pour sauver son "pucelage" que de crainte d'une descente de police. Si les flics l'avaient ramassé, il était bon pour être fiché au racolage! Tous les trav du tapin ne sont pas aussi gentils. Certains sont agressifs! Ils ne se calment que lorsqu'ils ont la certitude, et elle leur vient difficilement, que les trav amateurs ne sont pas des concurrents. Il n'y a pas que les bonnes gens qui prennent tous les trav pour des "putes"!
Chapitre 5 : Le Minitel cœur de la diaspora trav
- Viens voir celui-ci m'a l'air astucieux.
C'était un amateur de trav mais qui exprimait plus de sensibilité que les habituels : "Hormonée ? Tu reçois ? Tu es pro ?" Celui-ci, à la différence des autres, s'enflammait pour la troisième des Leçons des Ténèbres de Couperin chantée par René Jacobs . François, je l'avais aussitôt compris, cherchait simplement à relever l'image que je m'étais formée des trav du Minitel. J'assistai au dialogue avec la merveille du Minitel. Il lui demanda finalement s'ils pourraient se rencontrer. L'amateur de trav se déroba et s'excusa : il prenait l'avion pour Padoue. La conversation fut relancée au moment des adieux. A un détour, le minitéliste précisa qu'il était venu à Paris pour donner une conférence sur l'architecture : "Le Palladio et l'architecture contemporaine". Or j'avais interviewé le matin même ce grand architecte italien. Je pris la place de François devant le clavier :
- Rencontres intéressantes à Paris?
- Trav tu veux dire ?
- Tout compris, trav, hommes, femmes, bébés, animaux…
- Non à part une jolie brune ce matin, rien absolument rien.
J'aurais parié que la jolie brune, c'était moi. La coïncidence m'amusa. J'étais presque réconciliée avec le Minitel. Je ne profitai ni en cette circonstance, ni en d'autres, de la carrière d'espionne que m'ouvrait ce hasard.
- Tu montes ?
François se retourne comme un tourniquet, le visage crispé. Je le sermonne :
- Si tu veux te faire une clientèle, fais-lui au moins bonne figure.
- Un trav ou un amateur, ton rencard ?
- Non un trav, c'est pour ça que j'ai accepté de patienter plus longtemps que normalement. Les trav ont, il faut le reconnaître, plus de mal à arriver à l'heure. Mais là c'en est trop! Tu te rends compte ? J'ai passé une heure à me préparer, une demi-heure pour venir ici, trois quarts d'heures d'attente, plus le voyage retour, le temps de me changer démaquiller, de ranger tout, au total près de quatre heures!
- Le plus souvent, ces foutus poseurs de lapin sont sincères, au moment où ils te collent un rendez-vous. Puis ils se font peur à eux-mêmes. Et c'est la débâcle. Tous le font, les trav, les amateurs, tout le monde. Tu connais Pipe 13, elle m'a raconté qu'elle a des clients qui lui ont donné des rendez-vous intentionnellement dans des endroits absurdes, dans une synagogue, dans un terrain vague, ou à des adresses qui n'existent pas. N'importe, maintenant elle vérifie si l'adresse est réelle. Pas toujours facile. Quand elle demande un téléphone et qu'elle rappelle, elle tombe très souvent sur un télécopieur. Au moins, avec le télécopieur, elle sait à quoi s'en tenir. Ras-le-bol des fantasmeurs, conclut-il.
Je comprenais mieux :
- Alors par exemple Pipe 13 qui passe sa journée sur le Minitel trav, ça ne lui coûte que le tiers du prix normal ?
- Oui, mais dans ce cas c'est illégal. La prostitution est interdite. L'éditeur du service en lui donnant ce type d'accès devient complice et donc devrait être mis en examen pour proxénétisme.
- Et ça arrive ?
- Je n'en sais rien. Le cas de Pipe 13 et de bien d'autres montre que la sanction est loin d'être systématique.
- Installe-toi, lui dit-il, un whisky? On attend une amie.
- Veux-tu te changer dans la salle de bain?
SUZY BCBG
Grande brune, élégante, la cinquantaine, reçoit ses amies.
- Tu comprends, si le type veut te tuer, chez toi, il t'assassine, puis il sort en claquant simplement la porte. Chez lui, il faut qu'il se débarrasse du cadavre!
François se penche vers moi :
- Tu sais, une oreille exercée reconnaît chaque trav à son bruit, comme un vacher identifie chacune de ses vaches au son de sa cloche! Car chaque trav a sa sonorité!
- Hélas aussi son parfum!
- Y a pas. Y s'laisse boire ton petit Juliénas!
Judith qui n'est pas en reste, les deux mains bien à plat sur la panse, claque la langue et laisse échapper un grognement d'aise.
- Bonjour Mesdames.
- A mon avis, rien ne presse, ai-je ajouté pour François.
Abandonner, ne serait-ce que momentanément l'ABC, sans évoquer ses monstres sacrées reviendrait à raconter Hollywood sans un mot pour Cary Grant, Rita Hayworth ou Ava Gardner.
- Que penses-tu de Ludmilla? Hein! Tu pourras dire que tu as connu Ludmilla!", etc.
et enfin par ses interminables récits de la France libre. François avait été prévenu. Si en femme il avait l'air d'un "guignol" : la porte. Mais le coup d'œil magistral est approbateur, François et moi entrons. Ludmilla est un cordon bleu. C'est aussi un sac à vin. Elle siffle trois whiskies, quasiment une bouteille de blanc, une demie bouteille de rouge, puis un peu de tous les digestifs, François doit goûter les meilleurs. Ségrégation qui m'exclut heureusement. Car chez les trav, on continue à boire "entre hommes", à la bonne franquette. Notre conversation dure du déjeuner à la tombée de la nuit, Ludmilla nous parle d'un monde trav qui appartient presque à l'histoire, notamment de l'illustre Marie-Andrée Schwindenhammer, aujourd'hui décédée. Un officier que les nazis auraient pris comme cobaye et féminisé pendant sa captivité. Cette Marie-Andrée fut par la suite une militante très toxique de la cause transsexuelle. Ludmilla se déclare trans, hormonée et prétend vivre uniquement en femme. En fait, elle craint son épouse qui ignore ses légers travers. Cette transsexualité est parfaitement imaginaire. Heureusement pour ses petits enfants qu'elle voit régulièrement. Et si je me trompais, il serait d'ailleurs grand temps qu'elle exécutât le projet, suffisamment différé à soixante-dix ans, de changer de sexe. Ce ne serait pas le seul cas d'opération tardive.
"Ça commence toujours de la même manière au téléphone :
- Allô? Trans Parano? […] C'est Gina, Lola, Pépita!
En fait toujours des prénoms de danseuses nues de bousbirs à matafs! Après un long silence méditatif :
- Pardon!
- Je suis bien chez Trans Parano ? C'est Gina, Pépita, etc.
Moi, j'ai l'impression qu'il y a une erreur, car au bout du fil la Gina ou Pépita qui s'annonce a une voix de mec, tout ce qu'il y a de plus mec... Et que voulez-vous? Je ne peux pas m'y faire... Je n'arrive pas à comprendre comme on peut se vouloir féminine et tout et tout... Et ne pas faire l'effort - a minima - d'adoucir ne serait-ce qu'un peu sa voix... Invitée il y a peu à un dîner de trav [chez moi] en tenue de service, voire pour certains en grand uniforme... Les voix me faisaient froid dans le dos. En fermant les yeux, c'était le café de la mairie à l'heure du tiercé... Je suis peut-être une emmerdeuse, mais, ça, je ne peux pas comprendre."
- Est modus in rebus... Ce que l'on peut traduire en "toutes choses il y a une mesure..." Loin de moi l'idée de confondre les origines antiques d'Alcina... Que l'on peut déjà entendre sur des 78 tours à condition de trouver encore un gramophone convenable... Je n'ai pas confondu Alcina avec une Pépita de bastringue... Peut-être seulement avec Alcibiade, giton de Socrate qui alla ensuite se fourrer dans le plumard de Tissapherne le Satrape, avant de se faire zigouiller par jalousie par Pharnabase IV, sur les bords du Pont Euxin... A moins que la confusion soit née d'Alcinoos, le père de Nausica, qui recueillit Ulysse quand il avait foutu son cargo sur un raz vicelard du côté de la Phéacie aujourd'hui connue sous le nom de Corcyre."
- Vous savez 75% des hommes que j'ai rencontrés voulaient en fait se faire traiter en femmes et je ne m'y refusais pas!, Ajoutait-elle avec un sourire gourmand.
- Ah, tu es tout de même plus mignon en homme!
- Imagine-toi une sorte de bâtard de Mowglie et de Robinson Crusoé, qui n'aurait jamais vu un homme, qui se croirait né seul de son espèce au monde, et qui rencontrerait le premier autre humain. Ils auraient à se raconter toute leur humanité pour vérifier qu'ils procèdent bien de la même espèce, pour découvrir l'identité derrière la ressemblance.
- Ton premier film, ma vieille!
Pipe 13, enthousiasmé par la double découverte de la "pipe" et du travestissement avait trouvé sa vocation. Il ouvrit une boîte de nuit. Pipe 13 y organisait de temps en temps des soirées trav.
- Un de sauvé!
- De près, on ne voit que ça, mais de loin, on ne verra plus rien!
- Quelle horreur! Tu ne peux pas sortir comme ça!
Ce soir-là, pour la première fois, je suis donc admise à assister au rite le plus sacré du monde trav, le maquillage.
- Mate les travelos!
Son œil vitreux voit une femme en robe du soir, Anne. C'est la tenue qui le surprend. Le copain insiste:
- C'est un travelo! Sur le ton de "Hé bien réagis, si t'as quelque chose dans le pantalon!"
Une surprise niaise passe sur le visage de l'ivrogne qui se rendort. La tension se dissipe.
- Dis, on part toutes les deux et on laisse le trav. Y me plaît pas.
- On passe juste un instant.
Nous ne sommes pas très à l'aise. Au fond du bistrot cinq ou six Algériens, discutent devant un pot. Octavia demande curieusement où l'on peut s'installer, comme s'il fallait une autorisation. L'un d'eux désigne une table, puis annonce qu'il nous rejoint dès qu'il a terminé. C'est un dimanche suant d'ennui. Un peu partout, des groupes de jeunes tournent en rond. Ils ont le même air découragé que les abonnés à l'errance lasse des dimanches de bien des petites villes. Les nôtres sont avachis. Ils n'en sont de toute évidence pas à leur première bière. Ces intéressants jeunes gens traînent en effet, le dimanche comme la semaine, leur paresse de rade en bistrot. Le petit groupe d'Algériens sont les amis d'Octavia, et bientôt les nôtres si nous saisissons notre chance. Je félicite Anne d'avoir découvert ce filon. Notre nouvel ami arrive à notre table. Ce charmant garçon se travestit la nuit, non par goût, il trouve ça "dégueulasse", mais pour une saine raison, la cupidité. Il est franchement hideux, avec son bec de lièvre, son menton fuyant et son visage constellé de vérole. S'engage un dialogue languissant, avec de longs blancs. Puis de temps en temps, une idée molle cherche à se frayer paresseusement la voie de nos cervelles engourdies. Le trav hideux nous raconte ses nuits, par bribes. Il a un excellent client, un homme qui vient se travestir chez lui et lui donne "mille balles" pour ce service. Il a plein d'autres trav dans sa clientèle. Clientes très fidèles, précise-t-il, pour appâter Anne. Appuyant le sous-entendu de notre interlocuteur - on a compris : satisfaites donc fidèles -, je glisse :
- Anne, ma chérie, tu as enfin trouvé le complice du travestissement. Je vous laisse pour vous entendre sur les conditions.
Le trav hideux approuve et Anne me foudroie du regard.
Nous sommes parties depuis un quart d'heure. Octavia estime que la première phase est un succès. Son copain trav a ferré Anne. Il ne reste plus qu'à mettre le poisson dans l'épuisette. Elle dit à Anne en hochant la tête avec une moue admirative :
- Tu lui as tapé dans l'œil!
J'ajoute traîtreusement :
- Tu vois bien! Moi aussi, j'ai vu qu'il te dévorait des yeux. Il est pas mal non plus. Et en femme, il doit être canon. Joli couple!
Octavia approuve avec des hochements de tête convaincus et insiste, sentant que l'affaire va se conclure :
- Ta copine a raison. Tu aimerais pas le revoir?
Anne coupe sèchement. Je lui dis à l'oreille:
- L'embêtant, c'est que tout ça montre qu'Octavia ne veut plus de toi pour son tapin. Elle te voit plutôt michetonne. Tu perds du terrain, ma belle. A moins que le trav algérien ne te mette sur le trottoir. Mais alors là tu commences à la base!
Anne furieuse me serre le bras à me faire mal :
- On s'en va. Je suis au cœur d'un cauchemar mou. N'en rajoute pas. Je rentre.
Je me révolte.
- C'est toi qui a eu cette brillante idée, on va jusqu'au bout.
- Les mecs, y bandent plus, que veux-tu?
Octavia :
- C'est la concurrence des hommes, y a pas à dire, y nous font du mal, à nous autres, les femmes!
Hochement de tête approbatif de la compagnie. Anne se fait petite.
Nous arrivons enfin chez Moune. Le dimanche après-midi, cet établissement est rigoureusement interdit aux hommes - alors qu'ils sont acceptés le soir. Donc Octavia et moi passons devant. Et Anne suit. Elle se fait discrète là encore. Personne ne lui fait de réflexion. Mais elle se sent mal acceptée, tolérée au plus.
- C'est comme ça qu'il faut traiter les hommes.
Je vois l'instant où Octavia va en faire autant. Anne accélère vivement le pas. Puis je m'assieds à côté d'elle sur la banquette. D'un air de propriétaire je mets la main sur sa cuisse, en relevant sa jupe. Après l'avoir fait danser, je glisse un billet dans son soutien gorge. Anne n'apprécie pas quand j'en rajoute. Elle voudrait sans doute que je me prenne au jeu. Décidément, elle ne pense qu'à elle!
- Pas si mal ce mec!
Elle fait des déclarations antiarabes, oubliant ses copains du bistrot et le trav algérien qu'elle prétend avoir sur le ruban.
Puis s'adressant à Anne d'un air sévère, voire menaçant :
- C'est une insulte pour les femmes que tu t'habilles comme ça!
Anne se défend comme elle peut : c'est au contraire le plus grand hommage qui soit à sa portée. Octavia se rétracte et acquiesce avec conviction. Moi, du coup, je me pose une question voisine : quelle idée se fait Anne des femmes et de leurs goûts ? Croit-elle vraiment que les femmes rêvent d'hommes qui se comportent comme des femmes, qu'elles attendent ce genre d'hommages ?
- Je n'aime pas tellement les pyjamas, je préfère les chemises de nuit, cela t'ennuie-t-il ?
En général, les femmes étaient décontenancées et n'élevaient pas d'objection. Le trav s'efforçait, ensuite, de gagner peu à peu du terrain. Par exemple, en ne retirant la chemise de nuit que pour une robe.
- Vous savez, lui dit-elle, quand on ne sait pas lire et qu'on ne sait pas écrire, c'est dur de tenir un restaurant!
Comment a-t-elle fait pour l'acheter et le gérer jusqu'à ce jour ? Anne qui n'est pas venue faire un tour d'horizon sur la création d'entreprises revient au sujet qui lui importe :
- Avez-vous déjà rencontré des travestis ?
Éclat de rire aigu :
- Non, jamais. Mais vous savez, nous n'aimons pas les hommes d'ici. Ils pensent tous à la même chose. Ils sont trop machos. Les hommes de chez nous ne sont pas comme ça. Alors on a pensé que vous seriez moins machos.
- Où allez-vous ?
Elle lui donne son avis sur les librairies du quartier, se présente : elle s'appelle Angèle, elle travaille, elle-même dans le magasin de vêtements d'hommes, en face, boulevard Saint-Germain. Elle l'invite à venir y faire un tour.
- Vous savez qu'il y a des vêtements d'hommes qui nous vont aussi très bien ?
Anne ne résiste pas l'envie de la suivre. Les voici toutes les deux dans le magasin.
La jeune vendeuse la flatte avec habileté :
- Ça, c'est trop masculin pour nous. Regardez ce pull il est très féminin. Il vous irait. Voyez ces chaussures, il y en a aussi dans nos tailles.
Anne exulte. Elle propose à la jeune Antillaise de revenir la voir. Finalement Angèle l'invite à dîner. Anne évidemment ne m'en dit mot. Elle se met sur son trente et un et arrive dans le studio d'Angèle. Anne s'attendait à un dîner en tête à tête. Mais Angèle a invité une autre Martiniquaise. Anne désormais reverra souvent Angèle, me la présentera et renoncera à tout projet tendre.
- C'est pour quoi?
- J'ai rendez-vous avec Roger.
- J'appelle mon mari. Roger, c'est ton rancard qu'arrive!
Lili est introduite dans la salle à manger. Roger :
- Germaine, va avec les enfants dans leur chambre, j'ai à faire Lili, étonnée par cette intrication peu ordinaire entre vie familiale et libido déviante :
- Dis-moi Roger, je rêve. A quoi joues-tu ?
- T'occupe et viens dans la piaule.
Lorsqu'ils sortent de la chambre conjugale, Germaine est dans la salle à manger. Roger, d'un ton sans réplique :
- Dis-donc Germaine, tu te maquilles comme une pute et tu t'habilles comme un sac. Pas étonnant que tu sois pas bandante. Lili, qu'est là, veut bien t'apprendre à te maquiller et t'emmener choisir des fringues. Maintenant débrouillez-vous toutes les deux, je vais réparer le frigo.
C'est ainsi que le trav devint le mentor en féminité d'une femme authentique.
- Tu ne peux pas savoir ce que les trav racontent! Quand ils ont le bras retourné pour attacher un soutien-gorge ou un porte-jarretelles, fixer un bas, ils s'excitent jusqu'au tremblement.
- Ce n'est peut-être aussi qu'un problème de souplesse!
- Non, c'est plus sérieux que cela, c'est le moment fort de leur fétichisme. Je l'ai moi-même ressenti, dans une moindre mesure. Ils adorent cette féminité de rêve, lui inventent un culte, lui dédient tout un cérémonial. Certains trav, sous le prétexte de les ménager, enfilent même leurs bas avec des gants de soie.
- C'est joli. Mais comment Dieu font-ils ? Avec des gants ? Et pourquoi pas avec des moufles ?
Je me rachetai de cette ironie facile :
- Rassure-toi je me représente bien qu'au moment où ils tendent leurs bas le long des jambes, les fixent au porte-jarretelles, ils sont plus près que jamais d'imaginer que leurs doigts en s'égarant un peu, vont caresser un sexe de femme, ils ont alors l'impression d'être au bord d'un cratère; à cet instant, ils se sentent vaciller, au seuil d'une "chute", un naufrage dans la féminité, sur la rive, sur le point de plonger dans la lave incandescente des marmites de l'enfer.
- Tu ne comprends rien, ajouta-t-elle, aux trav si tu ne regardes pas de plus près leur fascination pour les sous-vêtements. Tous les amateurs, ou presque demandent : "Sous-vêtements?" Tu n'imagines pas ce que c'est monotone. Tu penses bien que, sans l'anonymat du Minitel, ils n'oseraient pas. Aucun évidemment ne m'a jamais dit ça en face.
- En voyant tes vêtements, ils ont sûrement deviné que tu ne portais que du Damart en laine et coton! Honnêtement et, sans t'offenser, tu n'es pas le genre de "femme" à qui l'on pose ce genre de question. D'ailleurs, nul besoin de lancer tes trav sur les sous-vêtements, ils y viennent bien tout seuls. Regarde! Dans leurs CV, ils ne parlent que de leur propre lingerie. Je t'assure, c'est pour moi un comportement énigmatique. Non à cause du fétichisme. Mais parce que cette attitude rompt le charme du rêve éveillé où vous vous plongez. Car le trav, en s'offrant sans mystère, lui, qui en a plus besoin qu'aucune femme, provoque un court circuit mortel. Il reçoit en pleine figure cette vérité boomerang : il n'est qu'un homme! Tes petits camarades devraient entendre que l'érotisme d'une femme, ce n'est pas le déballage de sa nudité, mais l'art subtil qui consiste à la voiler pour donner l'envie furieuse de la dévoiler. Or cette observation banale paraît leur échapper. L'érotisme d'un trav aurait au moins autant à gagner que celui des femmes à suspendre et à retenir le geste du dévoilement. Et puisque tout travestissement vise théoriquement à la vraisemblance de la féminisation, tes trav devraient rester habillés aussi longtemps qu'ils le peuvent. L'apparition du trav en petite culotte anéantit l'illusion, fait chuter cette tension si fragile qu'il avait créée au prix de tant d'efforts. Je te rends cette justice que tu n'agis jamais ainsi. Est-ce parce que tu es différente ? Ou parce que je ne suis pas un homme et que tu n'escomptes rien de tes effets ? Mais tes trav! D'un coup, une réplique dans un dialogue ou, plus efficacement encore, une robe retirée comme un pull over effacent tous leurs efforts de maquillage, tout le soin apporté à leurs tenues, à leur coiffure. Tous ces prodiges de falsification pour aller droit à ce qui paraît être l'essentiel du fantasme : le sous-vêtement.
- Crois-tu que j'aurais froid, si je mets ma robe bleue ? Tu mettras des bas, toi ?
- Leur féminité!
- Mais tu as de la peinture rouge sur les ongles!
François avait rougi et bredouillé. C'est l'inconvénient du vernis appliqué sur les ongles naturels, il persiste et il trahit, sans parler des accidents quand il s'agglutine sur l'ongle, en formant un petit tas mat et granuleux. Anne s'était lassée d'abîmer ses ongles naturels. Elle aurait rêvé de les laisser pousser. Mais les siens étaient trop friables. De toute façon, des ongles naturels longs qui prolongent des mains épilées constituent pour le trav un aveu. Le détail n'aurait échappé à aucune femme. Anne s'était donc dit : autant mettre des ongles artificiels. Leur avantage était à la fois fantasmatique : elle pouvait se faire des ongles de sorcière. Et pratique : ils étaient beaucoup moins fragiles tout en étant amovibles, du moins en principe.
- Ils sont trop grands, tu ne pourras jamais rien faire avec. Essaie d'enfiler des bas, de coudre, de te moucher, tu verras, ils sont deux fois trop longs.
Elle finit par les couper, en ne les rognant que légèrement! Elle tient à garder des griffes de femme fatale.
- As-tu remarqué les deux hommes qui nous regardaient à l'entrée ?
- Oui j'ai fait un détour exprès.
- Tu espérais qu'ils te dragueraient ?
- Non. Enfin, je ne sais pas bien. Peut-être. Si un homme me désirait, ce serait le comble de ma reconnaissance comme femme. Mais je ne m'imagine pas la suite. Ou plutôt si, et elle me fait horreur. Ne te fâche pas, je te comprends. Tu ne tolères pas que je sois traitée par un homme comme une femme.
- Tu as tout compris, ma chérie. Et je te préviens que si je te vois faire quoi que ce soit avec un homme, tu iras jouer les séductrices toute seule. Car pour moi, tu restes un homme. Tu peux te maquiller, porter des bas aussi fins que tu voudras, mettre des robes ravissantes, tu es mon homme. Je te laisse libre d'exprimer la part féminine qui est en toi. Mais tu dois me la réserver.
- Ma biche, devine ce qui t'attend à la sortie? Tout le personnel du restaurant ou presque te guette. Je crois bien qu'ils ont parié pour savoir de quelles toilettes tu sortirais. Celle des hommes ou celle des femmes.
- Tu connais les cotes ?
Avoir un public la met en joie et elle sort avec moi toute fringante. Seul est resté le maître d'hôtel qui prend l'air indifférent. Il attendait manifestement pour départager les parieurs.
- C'est combien pour les deux ?
Anne a serré mon bras comme pour me rassurer. J'ai aimé cette solidarité devant l'insulte. Je la sentais à la fois comme un homme qui me protégeait, et ultérieurement, j'éprouverai que cette protection était réelle. Et, en même temps, elle partageait ma vulnérabilité, puisque nous étions aussi deux femmes exposées à l'insulte d'un lâche. Cette communauté-ci va bien au-delà des apparences vestimentaires.
- Je m'excuse de vous déranger, Madame, vous avez oublié votre parapluie.
Que, dans son rôle de femme, elle ait pu intimider cet excellent garçon lui a restitué la joie de vivre.
- Bonjour Madame, savez-vous que la musique que vous entendez a été enregistrée ici même?
Je suis un peu décontenancée, mais j'observe surtout comment Anne va se sortir de la situation. Elle bredouille quelque chose comme :
- Oh bon merci!
- Fan de chichoune, ce que j'ai les jetons!
- Malgré tout, ne pourriez-vous pas me retailler cette perruque ?
Maryse, qui ne plaisante pas avec la coiffure, est catégorique :
- Je ne touche pas au synthétique. On verra ce qu'on fera avec la perruque en cheveux naturels.
- Quel genre, me conseillez-vous ?
- Assez longue, le plus que vous pourrez, de façon que nous puissions la retailler et que vous puissiez, quand vous aurez appris à vous coiffer, varier vos coiffures. Je vous conseille une perruque au carré. Quant à la couleur, châtain, ou même très brune. Pas de perruque blonde, ça fait bitume, on dira dans le quartier : tiens une nouvelle…
- Anne, vous êtes ravissante.
La situation est sauvée. Je vois la poitrine d'Anne se soulever. Elle avait eu la même frayeur que moi. Pendant tout le dîner, les deux Américains traiteront Anne comme n'importe quelle femme. Puis ils nous ramènent chez elle.
- Tu comprends, j'ai accepté, je savais que nous étions libres.
- Attends, mais tu ne comptes pas y aller en femme ?
- Si, il m'a d'ailleurs appelé Anne. De toute façon, il ne connaît que ce prénom.
- Enfin réfléchis un peu. Qu'est-ce que tu fais s'ils nous proposent d'aller dans une boîte ? Chacune le sien ? Tu vas me faire le plaisir de les rappeler et d'annuler ça.
Quand elle rappelle. Alec, l'homme des cavernes, insiste. Il a bien compris. Mais il veut nous revoir toutes les deux sans autre idée. Je prends l'appareil. Il est ferme, il me confirme qu'il ne s'agit de rien d'autre qu'un dîner amical. Mais il n'est pas pour autant question d'inviter François. Je ne peux pas lui faire un affront. Je suis néanmoins furieuse contre Anne.
- Qu'il soit bien compris que si Alec rappelle, tu évites de prendre un dîner ou quoi que ce soit de ce genre. Dis-lui à ce moment de m'appeler. Et qu'il soit bien clair que je t'interdis formellement de revoir l'un ou l'autre seule et en femme.
- Mais que fais-tu dans cette tenue ? Tu es raide folle!
- Tu ne vas pas monter ?
- Dépêche-toi si tu veux m'accompagner.
- Allons, tu sais bien que je ne monte pas. Tu perds la tête, tu ne vas monter en femme maintenant ?
- Et pourquoi pas ?
- Comme tu es habillée, tu vas monter en amazone ?
Sourire radieux d'Anne :
- Exactement. Tu viens me regarder ?
- Tu es déjà montée en amazone ?
- Jamais. C'est pour ça que l'expérience m'excite. Quand j'ai vu sur le guide qu'il y avait un manège à l'hôtel, j'ai téléphoné de Paris pour savoir s'ils avaient des selles d'amazone. Je me suis acheté cette tenue.
Puis elle se met à tourner sur elle-même en faisant voler sa jupe.
- Elle a dû te coûter une fortune ?
- Une fortune, mais je compte me remettre à monter régulièrement. Et puis tout de même pour cette fois j'ai repris mes bottes d'homme, je n'en avais pas trouvé à ma taille chez Equistable.
Elle me désarmait. J'étais encore en chemise de nuit. Je l'aurais bien accompagnée, pour voir. Je lui souris :
- Je te regarderai demain. Tu ne sais vraiment pas quoi inventer!
Je lui demandai comment ça s'était passé. Il rigola franchement :
- Le cheval a failli avoir une crise cardiaque. Il a finalement tenu le coup. Ça l'a même excité, ils sont partis au galop. J'ai l'impression qu'ils vont bien s'amuser.
Je commençai à me faire du souci :
- Comment monte-t-elle ?
- Oh! Votre amie a l'air de savoir monter, mais pas en amazone. Sa monture a sûrement dans l'idée de la tester. Vous aurez donc bientôt votre réponse.
Il s'interrompit retira ses lunettes, mit sa main en visière.
- La voilà votre réponse. J'ai l'impression que ça ne s'est pas trop bien passé. Mais il n'y a pas de casse. Mon cheval paraît intact.
Je me mis à courir vers Anne qui boitillait. Elle avait, avant de revenir, rajusté sa perruque et son tricorne en laissant le cheval brouter victorieusement. Elle avait déjà brossé ses vêtements. Sa veste et sa jupe étaient encore pleines de terre.
Elle m'aborda de mauvaise humeur :
- Cette carne m'a virée. Je vais prendre des leçons pour monter en amazone.
- En tout cas pas ici, parce que le moniteur ne t'a pas à la bonne.
- Je le dresserai bien…
- Écoute-moi, je crois que, pour ici, et pour le dressage, tu t'en tiendras là, aujourd'hui.
- Regarde! Ta chemise Lacoste éclate littéralement. Car pour loger, ta cage thoracique plus ta poitrine, il aurait fallu prendre du 46 pas du 38. Bonne idée ma vieille d'étaler ces petits bras fluets!
Puis je la fis tourner sur place. Sa jupe de tennis s'envola.
- Regarde ces cuisses et ces mollets. Ce n'est pas du mollet de coq ça, Madame! Les Hollandais, vont avoir un joli coup d'œil. Ils ne sont pas prêts d'oublier la joueuse du 34 [notre numéro de chambre]. Quant à mettre ton maillot une pièce pour la piscine. Oublie ça définitivement. Bon allez, assez plaisanté. Habille-toi normalement. Si tu tiens à faire du sport. On va faire un tour en vélo. Mais de grâce, mets une tenue correcte.
- Mais, tu sais bien je n'ai pas d'affaires d'hommes.
- Non, ce n'est pas ce que je veux dire. Partie comme tu l'es je m'attends à ce que tu te déguises en evzone, en petite marquise, en Jeanne d'Arc… Habille-toi comme une femme normale!
- Cette mésaventure vous est-elle déjà arrivée ?
Cette question était accompagnée d'un regard si bienveillant que, malgré le handicap de l'Anglais, Anne retrouva toute son énergie. Elle allait pouvoir parler de sa passion. Elle récupéra devant le groupe des jeunes Hollandaises ses réflexes de propagandiste. Elle fut intarissable. Il est vrai que, le risque d'indiscrétion ayant disparu, les jeunes filles formaient un public insatiablement curieux. Sur le plan culinaire, nous aurions pu plus mal tomber. Des salades et d'exquises pêches juteuses et difficiles à manger.
- A l'angle de la galerie, mon beau-frère. Je ne sais pas s'il m'a reconnue. Vite, tirons-nous de là.
Nous gagnons la sortie à grands pas. Une loi des séries semble la poursuivre.
- Je ne sais si le détail t'aurait échappé, mais je ne suis pas trav moi-même!
- Maintenant, Anne, tu me descends l'escalier.
Anne commença en regardant ses pieds.
- Non pas comme ça. Un trav fringant ne regarde pas ses pieds, comme un convalescent! Il regarde droit devant lui, à l'horizon…
Anne m'obéit, manqua une marche et trébucha lourdement. Méchante, je commentai, en me retournant :
- J'avais oublié, quand tu fais ça, il faut prier le Ciel qu'il ne te laisse pas tomber, aux deux sens du terme…
- Dis-toi que tu es une fille depuis l'enfance. Au couvent, on t'a appris à ne pas être une effrontée qui regarde les grandes personnes en face, ou qui plus tard défie les hommes du regard. N'oublie pas que dans cette éducation, on t'apprend les gestes de soumission des filles bien élevées. En plus, tu devrais être petite et par conséquent lever les yeux vers les hommes. En somme, tu dois être une fille "modeste".
En tout cas ce n'étaient pas les trav qui allaient mettre fin aux stéréotypes de l'éternel féminin!
- Fort bien, leur dis-je. Anne assieds-toi, s'il te plaît.
Puis, m'adressant aux autres :
- Qu'est-ce qui ne va pas ?
Tous le voyaient : Anne joignait bien les jambes. Mais ses genoux, comme ses mollets, n'étaient pas montrables. Et elle s'obstinait à porter des robes ou des jupes au genou.
- Maintenant, croise les jambes.
Horreur, elle est incapable de les tenir parallèles. A l'exception de Joséphine, qui a des jambes filiformes, les autres doivent cacher leurs jambes.
Je poursuivis :
- Ce qui est étonnant, c'est que vous continuiez à vous habiller court. Il y a, je crois, un malentendu fondamental sur la question de la féminité. En fait, sans vous en apercevoir, vous avez créé une échelle de féminité parallèle. Young Lady, tu as de jolis mollets, mais pour un footballeur pas pour un mannequin ! Tu es en minijupe, alors que le bon sens te conseillerait le long. Pourquoi ? Simplement parce que tu te réfères implicitement à ton échelle parallèle. Du point de vue de notre échelle de féminité, à nous les femmes, ta forme d'exhibitionnisme est déconseillée. Le long, le flou te rapprocheraient plus sûrement de la féminité. Mais sur l'autre échelle, la tienne et celle de tes petits amis trav, tu es une femme sexy, n'est-ce pas ? Car tes critères de féminité, les critères trav, se rapportent non à la féminité des femmes mais aux fantasmes trav. Le caractère provocant du court importe plus que ce qu'il montre et le fait qu'il connote l'érotisme te fait négliger ce qu'il démasque. La façon d'offrir importe, à vos yeux, plus que ce que l'on offre.
Pour les autres, je poursuivis :
- Cette échelle parallèle explique l'attitude de vos élèves face aux sous-vêtements féminins. Avec leurs sous-vêtements coquins, ils captent une féminité fantasmatique et ont renoncé à se rapprocher de la féminité réelle ou vraisemblable. En conclusion, le fait de "passer", si on se rapporte à l'échelle de féminité des femmes, n'est pas votre véritable objectif. Sur ce point, Joséphine, tu as raison. Même Anne, qui essaie de "passer", si elle devait respecter l'échelle de féminité des femmes, aurait renoncé au travestissement. Vous vous conformez autant que vous pouvez et que ça vous arrange à l'échelle de féminité des femmes. Mais quand l'hiatus entre ce que vous paraissez et l'échelle de la féminité devient strident, vous lui substituez une féminité fantasmatique qui vous permet de poursuivre sans discontinuité apparente. Un trav, électricien, à qui j'avais expliqué ça, m'a dit un jour : "dans le fond, comme un groupe électrogène en cas de panne de secteur." On ne saurait mieux dire.
Contente d'avoir péroré à mon tour, je m'en tenais là.
— Tu sais, qu'en juin, je dois aller à un séminaire à Oxford ?
Pensif, il ne répond pas. Je poursuis.
— J'habiterai à Londres. Une vieille copine me prête son appartement. A part Alan, que tu connais déjà, sans toi et sans autres amis, je serai seule là-bas. Tu sais, en te voyant à Ebeltoft, je me suis dit que ni toi ni moi ne savions bien où nous en étions. J'imagine bien des choses. Mais cela ne sert à rien de procéder par conjectures. Je voudrais vraiment faire quelque chose pour toi et, en un autre sens, aussi pour moi. Tu as besoin de vivre en femme. Accompagne-moi à Londres. Tu pourras être en femme un mois entier. Je regarderai quel effet ça te fait et bien sûr comment je supporte l'expérience. Après on avisera.
— Bon sang détends-toi!
Je la prends fermement par le bras et nous nous faufilons entre les groupes. Les spectateurs vont et viennent, à la recherche des programmes, de leurs places, d'un ami. Sadique, je la force à mille détours. A l'oreille, je lui susurre :
— Ma chérie, quel endroit merveilleux! Tu es ravissante, de nous deux tu es la plus jolie, tu me prendrais mes amants…
Anne enrage. J'achète un programme, en prenant mon temps; j'insiste pour faire durer le plaisir et j'en achète un autre pour elle. Elle voudrait rentrer sous terre. Je sens ses ongles s'enfoncer dans mon bras. Je la retrouve comme à sa première sortie, une débutante. Je finis par la prendre pitié et je l'entraîne vers nos places. Nous nous asseyons. Anne est aux aguets, elle surveille les gens qui s'installent derrière nous. D'un mouvement des yeux, elle me montre une grosse dame qui avance dans le rang derrière nous en tenant son parapluie comme une hallebarde. Réminiscence des Pays-Bas, elle me dit l'air suppliant :
— Si elle accroche ma perruque avec son parapluie, tu la rattrapes, hein!
— Viens ma chérie. Rassure-toi, tu es jolie comme un cœur. Tu vois le type qui se lève là-bas. Il n'arrêtait pas de te regarder.
Je n'aurais pas dû dire cela. J'ai senti aussitôt qu'elle pensait : "Pas étonnant!"
Honteuse de son entrée, Anne veut se racheter. Elle fait comme si elle avait retrouvé son assurance, le plaisir en moins.
Un ouvreur le lui interdit, en souriant :
— Forbidden, sorry, Madam.
— Ma chérie, je ne veux plus que tu mettes ça!
Joignant le geste à la parole, je jette sa culotte dans la cage d'escalier.
— C'est une boîte de TV, mais elle est fermée ce soir. Je vais vous la montrer pour que vous puissiez y retourner.
— Madame, je suis honteuse de vous parler de cela. Je suis serveuse pour faire mes études de droit. C'est pourquoi je connais un peu notre droit. Et je vois que vous êtes française. Une femme comme vous chez nous ne peut malheureusement aller dans les toilettes des dames. Comprenez-vous ? La moindre commère peut porter plainte pour attentat à la pudeur et vous expédier droit en prison. Pas pour longtemps. Mais, vraiment, je ne vous le souhaite pas. Les prisons de femmes ne vous accueilleraient pas non plus. Je sais ce que cette obligation a de ridicule et de gênant pour vous et pour tout le monde. Mais il faut nous pardonner ces mesquineries d'une vieille société puritaine .
— Nous voilà bien.
— Tu lui as donné un rendez-vous, j'espère ?
— Que tu es bête!
— Tu sais si tu te prends pour une femme, il te manque bien des choses. Et moi je n'ai pas l'intention de te prendre pour une femme. Tu as été odieuse. Tu roucoulais. Tu es une idiote, parce qu'il se foutait de toi ou qu'il voulait te besogner. Tu te vois en train de gémir de plaisir sous les mains de cet imbécile ?
— Ridicule. Tu es jalouse. Tu sais bien que je ne suis pas attirée.
— C'est ça! Si tu te conduis encore comme ça, je te réexpédie dans l'avion et tu joueras les femmes tout seul.
— Comment se fait-il que vous traîniez ce travesti ? Votre frère ?
— …
— Pas votre mari tout de même, car avec son air jaloux…
— Presque…
Il fit une petite moue de dépit. Se leva me salua de la main puis s'en alla.
Nous ne le revîmes plus. Refusait-il d'être le rival d'un trav ? Craignait-il le SIDA, le ridicule ?
Le soir nous dînâmes seules mécontentes l'une de l'autre. La nuit nous réconcilia. Le lendemain soir, nous étions de retour à Londres.
— Vous êtes l'amie de François ?
Comme j'acquiesce des yeux, elle m'embrasse :
— J'étais sûr que François choisirait une très jolie femme. Il m'a dit que vous étiez critique d'art ? Quelle bonne idée de m'avoir fait signe.
Je lui présente les trois hommes présents elle s'assied et prend une flûte de champagne. Anne à ce moment sort de la cuisine, s'avance dans la pièce et se dirige vers Sheila. En entendant le cliquetis des talons d'Anne, Sheila tourne la tête et la regarde d'un œil indifférent. Comme Anne se penche sur elle pour l'embrasser, elle se lève à demi et bredouille :
— François, Fran…
Puis elle s'évanouit. Je suis sûre qu'elle simule. Et je n'ai nul besoin que l'un des amis d'Alan, un médecin, nous le confirme. On attendra qu'elle se réveille! Anne ne sait plus où se mettre. Elle est dans ces moments, où elle aurait voulu changer de peau. Mais nous avions intentionnellement remisé ses affaires d'homme dans un pressing pour lui interdire toute tentation de les remettre. Dix minutes plus tard, Sheila est éveillée. Elle est pâle et écoute distraitement les explications d'Anne. Sheila me regarde d'un air soupçonneux, comme si c'était moi qui avait fait de François un travesti; puis, non contente d'avoir jeté François dans cette débauche, moi encore qui avais comploté de lui faire cette peine, à elle. Le dîner se passe dans une ambiance lourde. Anne malgré son style vamp essaie de se conduire comme un homme avec Sheila. Celle-ci ne peut s'empêcher de jeter des coups d'œil furtifs sur la tenue d'Anne puis de détourner nerveusement la tête.
— Ras le bol des trav.
Le samedi, je suis invitée à une réception à Oxford pour la fin du séminaire. Je ne peux pas y emmener Anne. Je lui demande de s'occuper de tous nos préparatifs. Quand je reviens le samedi soir, l'appartement est propre, nos affaires rangées. Nous allons voir un film et dînons un peu nostalgiquement dehors. Le dimanche nous avons juste le temps de nous lever, de préparer nos affaires et de partir à l'aéroport. Je laisse Anne goûter ses derniers moments en femme. Comme tous les matins, discrètement, elle va se raser, se maquiller légèrement et elle revient vers moi toujours en chemise de nuit. Elle agit toujours ainsi parce qu'elle craint que je la voie hirsute en femme. Cela m'est indifférent, mais je la comprends. Et je préfère qu'elle ait la peau du visage douce. Pendant que je finis ma valise, je lui dis de se presser. Je l'appelle, elle ne répond pas. Je vais dans la salle de bain. Elle a mis son tailleur de voyage et est toute maquillée. J'éclate
:
— Mais change-toi, on va louper l'avion!
— J'ai oublié mes affaires d'homme au pressing. Il est fermé le dimanche!
Découragée :
— Oh non! Ce n'est pas possible. Tu l'as fait exprès. Comment vas-tu franchir la police des frontières ?
— Quelles conclusions en tires-tu ?
— Que veux-tu que je te dise ? Ce fut le plus beau moment de ma vie ?
— Tu souhaiterais recommencer ?
— Oui bien sûr et toi ?
— Pourquoi pas ? Mais les vacances sont finies. Le travail, le vrai, nous attend.
Anne ne répond pas, elle est pensive.
Puis elle se tourne de nouveau vers moi et dit tout doucement :
— Quand le travestissement te gâche la vie, ne faut-il pas qu'il te la fasse gagner ?
J'essaie de me faire expliquer cette phrase menaçante. En vain!
- Que t'est-il arrivé ?
- Voilà, j'allais sortir de la "Tour" quand je rencontre un copain de Max - le patron de la Tour -, un type que j'avais entrevu dans sa boîte. Il me propose de prendre un verre. Nous parlons des aménagements que je prépare. Comme je lui ai raconté que je craignais les "putes occasionnelles", il me signale une boîte qui a mis en place un très bon système de surveillance de la prostitution, par des écoutes. C'est à Boulogne. Il me propose de jeter un coup d'œil et il me ramènera ensuite en voiture. Nous traversons le Bois de Boulogne. La voiture rencontre un barrage de police. Hésitation du conducteur. Au lieu de s'arrêter, il fait demi-tour. Il heurte une borne et le capot s'ouvre. La police nous voit faire et nous prend en chasse. Il se tourne vers moi :
- C'est une voiture volée.
On entend les sirènes de police. Je lui dis qu'il faut fermer le capot. Le conducteur ralentit, je saute, je m'enfuis, je cours aussi vite que je peux. Puis je me cache. Pendant une heure, je reste accroupie, cachée dans un buisson. Puis je décide d'avancer dans la nuit en me cachant. J'arrive à la Muette. Dans ma course, j'avais déchiré ma jupe, cassé un talon et surtout, j'avais perdu mon sac. Pas d'autre dégât. J'ai encore eu de la chance qu'un taxi me prenne. Je lui ai raconté que j'avais été attaquée. Il a voulu me conduire au commissariat. J'ai réussi à lui faire pitié pour me ramener directement ici. Je l'ai attendri en lui faisant croire que je serai inculpée de racolage.
- Anne, écoute. Tu ne crois pas que c'est un signe. Cette histoire de voleur de voiture se termine bien. Et pourtant ? Ne crois-tu pas que tu es entrée dans la zone dangereuse ? Je suis toujours d'accord pour que tu sois en femme autant que tu veux. Mais coupe les ponts avec ce milieu. Tous ces gens, ces patrons de boîtes de nuit, leurs clients, la prostitution, même tes trav, tu n'es pas faite pour ça. Je te le demande. Restons toutes les deux.
- Avez-vous les papiers du véhicule ?
Anne, habillée comme elle l'était, n'a pas pensé à prendre de sac. Elle me jette un regard interrogatif. J'ai mon sac. Mais sans ses papiers.
- Vous devez nous accompagner au poste.
Nous voici parties, Anne et moi, accompagnées de deux policiers vers leur voiture. J'ai un mal fou à faire entrer les voiles et la robe d'Anne dans la petite voiture de police. Les deux policiers sont un peu embarrassés. Finalement pour gagner du temps, ils m'aident maladroitement. Respectueux de la tenue d'Anne, comme de celle d'une vraie mariée, ils sont intimidés et craignent de mal faire. L'arrivée au commissariat est un moment de grand carnaval, les flics viennent voir le trav en robe de mariée. L'inspecteur de service est gentil. Il note simplement la déclaration d'Anne et nous libère, après avoir aimablement promis de passer chez Moune.
- Ton fric, sale bourge!
Refus d'Anne qui se débat et bondit vers la voiture. J'ai eu le temps d'ouvrir ma portière. Puis une fille, qui est avec eux, glapit :
- C'est un travelo.
Ils réagissent comme des requins à l'odeur du sang. Les agresseurs s'acharnent sur la voiture avec des barres de fer et donnent des coups de couteau dans les pneus. Heureusement les pneus modernes mettent longtemps à se dégonfler. Nous partons sous une grêle de coups qui ressemble plus à une émeute qu'à une agression individuelle. Nous n'avons pas cédé au racket. Anne est courageuse. Elle n'est pas très vigoureuse physiquement. Elle s'efforce de compenser ce handicap, comme elle l'a fait avec le type du bar anglais. Elle m'a expliqué que, dans la rue, il fallait frapper en premier le coup décisif, donc aussi fort qu'on le peut. Sinon, après, l'on subit. La voiture est bien abîmée. Un trav, plus encore que les femmes, doit se méfier des groupes de types. Les hommes isolés ne sont en général pas trop intrépides, en groupe ils peuvent perdre tous leurs repères. Les loubards, plus encore, paraissent à la recherche de quelqu'un à mépriser, qui leur paraisse plus paumé encore qu'eux-mêmes. Un trav, comme un clochard ou un idiot de village, est la victime émissaire idéale.
- C'est le fils à Lucienne, t'aurais pas cru, ça, hein!
Anne, qui en a pourtant vu d'autres, est consternée. Mais le pire arrive.
- Tu vois, il nous a demandé sa première paire de bas hier ainsi que sa première trousse de maquillage. Mimi, viens ici, cria Babette!
La soubrette réapparut.
- Montre tes bas à ces dames.
Le gosse souleva sa jupe pour montrer des bas attachés à des jarretelles.
- Salut. On a un rencard avec André.
- André ? Vous n'avez pas d'autre indication ?
- Ça doit pas être ici, s'cusez-nous, j'crois bien qu'on s'est plantées.
Pipe 13, se rendant compte qu'il est à la limite de la trahison du secret professionnel, opère une retraite en règle. Les deux trav ont rallié l'ascenseur qui était resté à l'étage. Notre hôte, également amusé, essaie de les retenir. Il aurait bien aimé savoir quel était le voisin qui attendait leur visite.
- Bon, on n'est pas là pour causer, dit Pipe 13.
On ne se perd pas en mondanités, nos jeunes femmes ne sont, on l'a compris, pas des dames de compagnie. Il faut aussi savoir qu'elles ont entre elles des relations assez facétieuses, comme peuvent l'être celles que j'ai avec Anne, mais en plus hard. En plus risqué aussi. En principe quand l'une consomme l'autre tient la chandelle. Mais il arrive, comme cette fois-ci, que celle qui était prévue pour la consommation soit écartée au profit de la porteuse de chandelle. Pas très surprenant, car Albertine est nettement plus consommable que Pipe 13, mais moins polissonne aussi. André, le client, change donc son choix et décide de prendre Albertine au lieu de Pipe 13. Faible protestation des deux trav intimidés par la carrure du mâle. Et de toute façon, le client est roi. Puis, André, après avoir fait subir les derniers outrages à Albertine, entreprend de lui donner une fessée. Douce fessée, fessée symbolique. Albertine, résolue à se venger d'être passée à la casserole à la place de Pipe 13, suggère à voix basse une autre fessée pour Pipe 13. André approuve. S'il a choisi des trav en binôme c'est pour ce genre de jeux! L'idée de "sauter" Pipe 13 lui plaît moins qu'une bonne fessée et on le comprend. Pipe 13 est renversée et mise en position de recevoir le martinet. André administre la fessée promise, mais à peine appuyée. Albertine lui chuchote à l'oreille :
- Tu sais, Pipe 13, elle aime les fessées plus vigoureuses, tu veux que je te montre ?
Albertine fouette avec énergie les fesses de Pipe 13, puis passe le martinet à André qui a compris ce qu'il fallait faire. La fessée reçue par Pipe 13 l'a mise hors de combat pour une semaine. Mais André est aussi amateur de cravaches. Il administre alors, en homme équitable, également une terrible correction à Albertine. Les deux trav perclus de douleurs se retirent, assez contents, avec une généreuse somme d'argent. Malgré les protestations de confiance d'Anne, elle devra constater de visu les marques sur le postérieur d'Albertine qui les lui présente comme des états de service. Cette histoire avait un côté amusant, pour moi, en ce qu'elle recoupait de façon inattendue ma vie émergeante. Mais je retrouvais bien trop souvent l'ombre un peu inquiétante du sadomasochisme, le SM, comme ils disent. Ces récits n'étaient pas effrayants en eux-mêmes. Les intéressés étaient consentants et étaient les premiers à s'en amuser. Mais je ne pouvais m'empêcher de redouter le potentiel de violence que je voyais sourdre.
- Si Torquemada avait utilisé ce bric à brac, les suppliciés auraient rigolé et les bourreaux rasé les murs.
Anne chuchote :
- Un chaudron de sorcière!
Puis, plus haut, méfiante :
- Walhalla. Qu'est-ce que c'est que ce liquide? Qu'est-ce que tu mijotes ? Ça se mange ?
Walhalla accablée par l'ignorance de la génération de l'épilation électrique :
- Ma cire pour l'épilation.
Anne aurait pu y penser : la toison de Walhalla!
- Je ne veux pas de ça dans mon taxi!
Au restaurant, Andréa s'installe à table, le soumis à quatre pattes sous la table mange les restes que lui tend Andréa. Les clients du restaurant prennent l'air dégagé de ceux qui n'ont rien vu.
- Se déguiser en chien, est-ce une variante du travestissement ?
Regard sombre de ma compagne.
- Ah ça! Gente dame, venez au pied de votre seigneur et maître.
Il prend le poignet d'Anne et la force sans effort apparent à s'asseoir par terre, à ses pieds. Elle porte un tailleur de flanelle avec une très longue jupe très ample qui lui descend aux chevilles. Elle est assise à ses pieds les deux jambes repliées sur le côté. Elle n'a guère de force pour se relever. Pour faire bonne mesure, le colosse a mis le pied sur sa jupe. Clouée à terre, elle essaie bien encore de se relever, mais il la fait plier en lui tordant sans insister le poignet. Je vois qu'Anne a les larmes aux yeux. Je le supplie de la laisser tranquille. D'un geste du doigt, il m'ordonne de me mettre à ses pieds. Pour libérer Anne, j'essaie de le repousser. Il m'attrape aussi le poignet et m'oblige à me mettre à genoux. Il a une force herculéenne. Il me fait vraiment mal. Je hurle. Furieux, il se lève, me prend, toujours par le poignet, et m'entraîne jusqu'aux toilettes. D'un mouvement tournant, il me jette dans la pièce des toilettes, m'y enferme et tout en calant la porte avec son pied, pousse un buffet devant la porte. Il grogne à mon intention :
- Si tu brailles encore c'est ta copine qui dérouille!
Anne essaie de l'empêcher de m'enfermer. Il l'entraîne, je n'entends plus que des bruits de lutte puis de pas précipités.
A nouveau sa voix grasseyante, le vocabulaire "gothique" est définitivement oublié :
- Branle-moi, le travelo!
Une gifle retentit. Anne pleure.
- Vous me faites mal. Laissez-moi.
- Tu t'y mets, oui ou merde.
Un temps.
- Voilà! C'est bien, plus vite. Allez, mets les deux mains.
Je n'entends, rompant le silence, de temps en temps que les sanglots d'Anne. Puis.
- Mais t'es une bonne petite pute! Ben tu vois, tu commences à aimer ça! Hein, la garce! Bon maintenant, suce-moi, salope. Après, je t'encule et ça sera le tour de ta copine… Tu t'y mets nom de Dieu. Faut que je cogne ? Voilà, c'est mieux, tu y es. C'est bien. Ta langue! Sois plus salope…
Enfin, j'entends la clé dans la porte d'entrée des cris.
Le gros type crache un juron, injurie les arrivants. Une bousculade, des bruits de pas et la porte claque. Les trav qui nous recevaient et leurs invités déplacent le meuble et me libèrent.
- Il t'a fait mal ?
- Oui très et puis que j'ai eu si peur! Tu ne peux pas savoir ce qu'il m'a fait faire. J'ai cru qu'il nous violerait toutes les deux, moi d'abord, toi après.
- Je voudrais rentrer.
Elle ne pleure plus.
Je la reprends par les épaules et je l'emmène. Je la conduis chez moi. Je la démaquille et je la couche.
- Tu m'as fait mal.
- Arrête, mais arrête de jouer les filles. Cela ne t'a pas suffi hier de commencer à faire des pipes. Tu te serais fait sauter. Et moi aussi, pour faire bonne mesure. Tu ne crois pas qu'il serait temps de mettre fin à tout ça. Deux agressions physiques, maintenant une agression sexuelle. Tu veux finir comme tes copines Pipe 13 et Albertine, au Bois de Boulogne ?
- Mais j'ai besoin d'être une femme.
- Assez, tu n'en es pas une. Tu ne vois pas que tu glisses et que tu ne t'arrêteras plus. Je te demande de réfléchir. Il en est peut-être encore temps.
- Ça peut facilement s'arranger. La directrice des Relations Humaines a eu tort.
Il la change d'affectation, puis en la reconduisant à l'ascenseur lui sourit et lui demande, sans arrière-pensée :
- Alors on s'embrasse?
Astrid a embelli. Et, amincie, elle est devenue radieuse après son opération. Un soir, je parle longuement avec elle et je lui demande son avis sur Anne. Elle est catégorique, Anne n'est pas transsexuelle.
- Regarde, me dit-elle, elle ne se sent pas une femme quand elle est nue!
- Ça ne lui arrive pas souvent, elle passe sa vie habillée en femme!
- Justement, si elle aime autant le vêtement, ce n'est pas un truc de transsexuelle. Elle ne hait pas son corps ?
- Non, et puis elle éprouve du désir pour moi. Mais ce désir est comme subordonné à ses vêtements.
- C'est le mélange qui l'attire. Si elle devenait une femme, elle perdrait tout son plaisir qui est d'être un homme costumé en fille. Est-ce qu'elle est attirée par les mecs ?
- Sûrement un peu. Mais je n'en sais rien. Chaque fois que j'en ai eu l'impression, je me suis fâchée. Ces bouffées de jalousie l'ont rendue prudente. Désormais, elle m'en dit le moins possible. Peut-être qu'elle te parlerait plus facilement qu'à moi ?
- Tu sais que tu te conduis exactement comme une femme dans l'amour.
- Oui je sais, mais je peux aussi être un homme, non?
- Bien sûr, mais de moins en moins. Peut-être n'est-ce pas moi qu'il te faut?
- Et qui d'autre alors ?
- Un homme, je crois...
