J’étais sur le point de lui faire le coup du pylône électrique irradié lorsqu’il porta son attention sur le catalogue. Oui mon vieux, pensais-je. Il y a effectivement une bosse dans son slip et ce ne sont pas ses cartes de crédit.
La Chose revint dans ma direction.
- Lui c’est un homme…
- Eh oui, fis-je. C’est écrit dans le haut de la page.
- Le petit renflement sur la photo, c’est comme votre chair pendante ?
- En effet, c’est inclut à la livraison.
- Et ça sert à quoi ?
- A se moucher.
- C’est pareil pour les hommes et les femmes insista-t-il, en désignant ma réserve génétique.
- C’est comme le nez que j’ai au milieu du visage. Nous en avons tous un.
- Et le nez, lui, il sert à quoi ?
Bon, cette fois-ci, je devais improviser.
- À évacuer des sécrétions grises ou vertes que nous appelons « Alien »
Il était évident que Sa Laideur n’avait vu aucun film de Sygourney Weaver. Il s’accommoda donc de cette réponse. Pointant ma poitrine, il poursuivit.
- Ces excroissances, ces choses molles ont une utilité ?
Des choses molles ! Des prothèses à 600 $ la paire, sans compter les mamelons amovibles. J’allais exploser.
- Bien sûr, fis-je, les dents serrées. Elles servent à créer la différence entre les hommes et les femmes. Sans ces… choses, on ne s’y retrouverait plus. En bas (je supposais que nous étions en orbite) ce serait le bordel.
- Le bordel ?
- Oui, c’est une sorte de terrain de récréation pour certaines thérapies, mais cela serait trop long à vous expliquer.
- Et malheureusement, nous n’avons pas beaucoup de temps, avoua le Puant.
- Pas de temps… répétais-je intriguée.
- Cela serait trop long à vous expliquer. Revenons à ces choses.
Le carrousel aux images repartit en sens inverse jusqu’aux vêtements de base.
- Vos enflures sont plus importantes que sur les images. Pourquoi ?
- Toutes les femmes ne sont pas gâtées, par la nature, de la même façon. Ces enfl… Elles servent à exciter les hommes. En théorie, plus elles sont généreuses, plus elles sont excitantes.
- Et répugnantes, laissa tomber Sa Laideur.
Plus tôt, près de la voiture, l’éblouissement ne m’avait pas permis de juger de la taille du vaisseau. En y déambulant maintenant, je me rendais compte de l’ampleur de le nef…
On m’avait autorisée de me rhabiller. Retrouvant ainsi une bonne partie de mes moyens, j’étais à même d’observer et d’enregistrer tout ce que je rencontrais.
Un chuintement discret accompagna l’ouverture de la porte. D’un geste de la main, un gluant m’intima à passer le seuil. L’invitation n’avait rien d’affable mais il n’y avait non plus aucune brusquerie. Juste une simple indifférence comme lorsque l’on dirige un animal vers un enclos. De quoi se sentir vachement méprisée.
La pièce était vaste et partiellement éclairée. Les murs dénudés se confondaient dans la pénombre. Quelques projecteurs directionnels créaient ici et là, des îlots d’une lueur blafarde balayant un sol uni. Sur la gauche, il y avait une tablette qui devait figurer à titre de couchette. Tout près, trônaient une table basse et quelques chaises dont les sièges apparemment étaient mieux adaptés à une morphologie locale qu’à mes petites fesses de terrienne. C’était peu, bien peu car à ma grande déception, je constatai qu’il n’y avait aucun miroir. Et les toilettes des dames, elles sont où?
J’en étais à replacer ma perruque au jugé quand un grognement me fit sursauter. Je n’étais pas seule. J’eus l’impression de sentir le poil de mes jambes se hérisser de stupeur mais je savais que c’était impossible, je m’étais épilée la veille. La chair de poule… peut-être. Et à quoi bon les détails? Une seule chose importait: j’étais dans une cage en compagnie d’un animal sauvage.
Je me préparais à monter sur une chaise lorsque le grognement se fit de nouveau entendre. Mais était-ce vraiment un grognement. Il y avait quelque chose… d’humain dans ce bruit. Je tendis l’oreille… Oui, c’était humain ! C’était un ronflement !
Mon Dieu! Il y avait un homme dans ma chambre! Et pas de téléphone pour composer le 911.
Me guidant sur le signal sonore, je découvris l‘individu étendu sur une couchette. Avec sa barbe non rasée et son air défraîchi, je ne me serais sûrement pas permise de lui adresser la parole dans un 5 à 7 mais dans les circonstances…
Était-ce dû à mon parfum de Cotis ou à ma belle aura de féminité, quoi qu’il en soit, l’homme se réveilla presque au même instant. Il dû remarquer qu’il était en présence d’une femme. Pour ne pas demeurer dans une position inférieure, il se leva prestement et marcha vers le centre de la pièce. Dans une tache de lumière, une table et des bancs fixés au plancher nous offraient les agréments de la conversation.
En quelques mots, je lui racontai mon enlèvement, le court interrogatoire et mon arrivée dans cette pièce. Il prit ensuite vingt minutes pour m’informer qu’il subissait l’hospitalité des ces étrangers depuis deux jours et que la nourriture était exécrable.
Malgré son air hirsute, Sébastien - c’était son nom - se faisait des plus charmants. Il faut avouer que dans ma robe moulante et juchée sur mes talons aiguilles, j’avais tous les atouts pour séduire ou du moins amadouer un homme. Il en était là, à me détailler son enlèvement, lorsque je sentis dans son attitude que quelque chose n’allait plus. Sans prévenir, il se leva brusquement et agrippa ma coiffure. Elle lui resta dans les mains bien entendu.
- Je m’en doutais ! T’es un mec, bordel ! Et pratiquement dans un haut de coeur, il cracha : un travelo.
Merde et merde. Depuis dix ans, j’avais fréquenté tous les bars du pays sans être démasqué et aujourd’hui, on me jetait ça à la figure à des kilomètres de la planète. Cherchez l’erreur !
L’absence de miroir, c’était ça ! Jamais je ne passais plus de vingt minutes sans me vérifier de la tête au pied : Coiffure, poitrine, maquillage. Et j’étais ici, maintenant, depuis des heures. Du revers de la main, j’avais la réponse. Sébastien n’avait rien vu. Il l’avait deviné, senti. Un fond de teint se trahi par une coloration bleutée laissée par un début de barbe.
- Un mec en femme, lança-t-il en même temps que la perruque qui atterrit tout échevelée sur la table.
D’un geste prompt, je récupérai mon bien et le remis à sa place au jugé en replaçant quelques mèches égarées. Dans un murmure à peine audible j’ajoutai :
- Baissez le ton s’il vous plaît, on nous écoute peut-être.
- Et alors ? Je n’ai rien à cacher, cria-t-il en signe de bravade.
- Moi, si.
- C’est évident, fit-il sur un ton sarcastique.
Bon, les mondanités se terminaient ici.
Il était temps de mettre les points sur les « i ». Je fis quelques pas dans sa direction et du haut de mes escarpins, je précisai :
- Écoute. Après ce que je viens de leur raconter, si tu dis un mot, je suis faite. Ils peuvent aussi bien me désintégrer ou me balancer dans l’espace.
- Une grosse perte pour l’humanité, lâcha-t-il sur un ton méprisant.
- Tu es pour la peine de mort ?
- Non. Pourquoi ?
- Si tu me trahis, tu es complice de mon exécution… et tu deviendras le premier meurtrier intersidéral.
- Tu vas me faire pleurer.
- Je n’ai pas demandé à être ici. Tout comme toi, je suis une victime. Nous sommes deux terriens prisonniers dans un ovni.
Et sur un ton dramatique, j'ajoutai:
- On ne va tout de même pas se faire la guerre ? Les ennemis, ce sont eux, pas moi.
Par son hésitation, je savais que j’avais touché une corde de nationalisme planétaire. Me faisant rassurante, j’ajoutai :
- Tu ne risques rien. Tu ne sais rien, tu n’as rien vu. C’est tout.
Sébastien demeura méditatif quelques secondes.
- Après tout, c’est ton problème, laissa-t-il tomber en retournant s’étendre sur sa couchette.
Oui... C’était, en effet, mon problème. Pour éviter les surprises, il fallait prévoir les coups, cerner le quand et le comment des choses et surtout trouver des réponses.
- Tu es ici depuis deux jours. Tu n’as rien remarqué de particulier ? Ils n’ont rien dit sur leurs intentions ?
- ...
- Hé, insistais-je. Je te parle.
- Non, absolument rien, grommela-t-il. Je n’ai aucune idée de ce qu’ils cherchent ou de ce qu’ils attendent de nous…
Là, nos regards se croisèrent. Sébastien, atterré, murmura :
- Un couple… À leurs yeux, nous formons un couple. Des expériences de reproduction, de copul… .
Sébastien se leva prestement de sa couchette.
- Alors là, je ne marche plus. J’suis pas gay et j’ai pas l’intention d’embarquer dans ce jeu. Ils vont tout savoir. Si t’espères que je vais te sauter…
- Ho là ! On se calme. Moi aussi je suis hétéro. Je n’ai pas l’intention de me faire élargir quoi que soit. Même si tu te mettais un ruban rose au bout de la queue.
- Avec ou sans ruban, ils peuvent nous forcer à faire… ce qu’on ne veut pas.
- Je ne crois pas, répondis-je dubitatif. Avec le niveau de connaissance qu’ils ont des terriens, je crois que l’on pourrait les convaincre que nous nous reproduisons en nous grattant les oreilles.
- Tu charries… Sophie, répliqua-t-il avec un petit sourire amusé en soulignant mon prénom.
Haussant les épaules, il ajouta :
- Ne les prends pas pour des idiots. Ils sentent mauvais mais ils ne sont pas fous.
Comme pour lui donner raison, la porte glissa lentement et une odeur putride envahit la pièce. Sa Laideur entra dans notre « cellule » et nous observa quelques secondes. Satisfaite de son examen, elle se tourna vers moi.
- Montrez-lui les choses.
Il me fallut quelques secondes avant de comprendre sa demande. Les choses. Le Gluant désirait que j’expose mes seins aux yeux de Sébastien. Voilà, on y était. La mort dans l’âme, je commençai à dégager mon sein gauche en l’extrayant de mon décolleté. Du coin de l’oeil, j’observais les réactions de Sébastien qui ne comprenait rien à cette demande. Ce fut ensuite au tour du sein droit. À ce moment précis, j’étais contente qu’il n’y ait pas de miroir dans la place. Je devais avoir l’air ridicule avec ces deux masses à l’air, déformant le décolleté de ma robe. Et le mot ridicule devait être faible à en juger la tête de Sébastien qui semblait être au bord de l’apoplexie. Dans ma robe noire, je devais ressembler à un pingouin cherchant sa banquise.
Satisfait de ma présentation, Sa Laideur porta son attention sur mon compagnon d’infortune. Perplexe, il me demanda :
- Les enflures doivent servir à exciter ? Lui pas très excité, observa Sa Laideur en désignant Sébastien.
Peut-être pour lui faire perdre son sourire idiot, je ne pus m’empêcher de répondre :
- C’est normal, il est pédé.
Le coup avait porté. Sébastien n’avait plus du tout le goût de rire et je le sentis prêt à faire des révélations dangereuses. Ne lui laissant pas la parole, j’ajoutai rapidement.
- Sébastien est pédé… P. D. c’est-à-dire Pas Décidé. Nous ne sommes pas des bêtes. Nous sommes des « hommes »… enfin, des humains. Nous savons nous maîtriser et contrôler nos instincts.
Je me préparais à lui lancer une longue tirade décrivant les beautés de la culture terrienne lorsqu’un nouveau gluant fit irruption. Il semblait nerveux et contagieux. En quelques secondes, Sa Laideur réprima un frisson qui fit tressaillir tout son pudding.
- Venez avec moi, lança Sa Laideur en me désignant du doigt.
Il n'y avait pas le feu mais c'était juste. Encadrée de deux gardes, je parvenais à peine à suivre le groupe. Je chaussais mes échasses depuis déjà neuf heures et les chevilles commençaient à m'élancer. A contre coeur, je fis halte brusquement et enlevai rapidement mes souliers.
Oh... Quelle délivrance, quelle jouissance de sentir ses dix orteils retrouver un espace vital acceptable. Mais ce Nirvana pédestre fut de courte durée. Un des gardes me rappela à l'ordre et je dus mettre les bouchées doubles pour rejoindre la tête de la délégation.
Quel labyrinthe que ce vaisseau. Impossible de s'y retrouver sans un bon guide touristique. La première étape nous amena dans ce qu'il me semblait être une vaste salle de contrôle. Sa Laideur s'y arrêta. Il affichait un air préoccupé, le Gluant. Il posa quelques questions et donna des ordres sur un ton contrarié. La salle était tapissée d'écrans mais un seul captivait vraiment son attention.
Au centre de l’écran, un petit triangle vert devait, à mon avis, représenter notre position mais le Gluant n’y portait aucune intérêt. Tout ce passait dans le coin supérieur gauche de l’écran.
Des dizaines de petits triangles convergeaient vers notre position. Du coin de l’oeil, j’observais Sa Laideur. Non, il n’avait rien de celui qui se sent menacé. Il semblait plutôt contrarié et peut-être un peu bousculé comme lorsque le taxi arrive et que les valises ne sont pas terminées.
Il se tourna vers mes gardiens et lança une longue tirade d’instructions. Sur ce, l’un de ses derniers me tira par le bras et m’amena dans une pièce voisine. Je ne savais rien de la langue gluanaise mais j’avais tout compris. Les petits triangles étaient les taxis et moi, j’étais les valises.
Cette nouvelle salle sentait le surchauffé. Peut-être à cause de la chaleur dissipée par tous les instruments qui bourdonnaient autour de moi. Déjà la course à travers le vaisseaux m'avait fait transpirer énormément et je ne rêvais plus maintenant que d'une bonne douche fraîche.
J'étais de nouveau sur la sellette et encore une fois nue comme un ver. À la différence, cette fois-ci que l'on ne m'avait pas permis de conserver mes fringues à mes pieds. On avait tout ramassé avec un soin déconcertant, examinant chaque pièce avec un intérêt manifeste. Ensuite, l’un des gluants avait emporté le tout dans un endroit inconnu. Allais-je lancer une nouvelle mode sur une planète éloignée ?
Confinée à un plateau circulaire, surélevé, d'un mètre de diamètre, je demeurais ainsi immobile au centre de la pièce. À aucun moment, les cinq ou six gluants s’affairant dans la place n'avaient manifesté l'intention de me toucher. Ils se limitaient à manipuler différents appareils braqués sur moi, balayant mon corps dans tous les azimuts.
J'étais devenue un top modèle et la séance de photo s'éternisait. Je patientais sur mon podium depuis quoi... vingt minutes, peut-être trente ? Plus le temps passait et plus je devenais indifférente à toute cette agitation. Épuisée, les yeux mi-clos, je suivais mentalement la petite goutte de sueur qui glissait lentement dans mon dos.
Je m'ennuyais et j'aurais presque souhaiter la venue de Sa Laideur comme distraction. Depuis mon départ de la salle de contrôle, je ne l'avais plus revu. Il devait être là-bas, à surveiller ses petits triangles verts.
Un curieux borborygme me sortit de ma torpeur. Près de moi, un gluant déposa mes vêtements au pied du podium. De guerre lasse, je descendis de ma stèle et me penchai pour ramasser mes bas de nylon et ma culotte. Un léger bruit de déchirement et une désagréable sensation de flottement me ramena rapidement à la réalité.
Toujours penchée, je voyais avec horreur, deux immenses coupoles pendantes, se balançant sous mon torse. La partie supérieure de mes prothèses foutait le camp. La chaleur, la transpiration et la garantie limitée du fabriquant avaient eu raison de mon enduit adhésif. Retenant le tout de mon bras gauche, ma main droite explora nerveusement le monticule de vêtement, à la recherche du soutien-gorge. Passant d’une main à l’autre, d’une bretelle à l’autre, je réussi tant bien que mal à enfiler le carcan de spandex garni de dentelle. Je réduisis la longueur des bretelles au minimum, quitte à me retrouver avec mes prothèses dans la gorge. La priorité était de réduire cet effet de déchirure et de flottement.
Autour de moi, les gluants vaquaient à leurs occupations sans deviner mon malaise. Alors, il était inutile de les alarmer. Retrouvant un peu d’assurance, je réussi à me rhabiller avant de me glisser dans mes talons hauts. Les souliers durent être le signal. Un gluant s’approcha et me fit signe de le suivre. On retournait à la case départ.
Lorsque la porte se referma derrière moi, je pu enfin souffler un peu. Un sein qui décolle, c’est un peu comme une petite fissure dans un pare-brise, si on ne s’en occupe pas rapidement, c’est tout le pare-brise qui se retrouve en morceau. Comme cerise sur le gâteau, Sébastien s’en aperçu au premier coup d’oeil.
- Ho là ! Mais c’est que madame tombe en morceaux. On revient en pièces détachées ?
- Très drôle mais on ne vous a pas sonné, répliquais-je en refermant au mieux le décolleté de ma robe.
Deux heures passèrent dans un mutisme total. Il fallut l’arrivée d’un gluant montrant des signes d’agitation pour mettre un semblant de vie dans la pièce. Sans un mot, il nous fit signe de le suivre.
Une nouvelle ballade dans une nouvelle direction. Cette fois-ci, un ascenseur nous fit descendre dans les entrailles du vaisseau. Les portes s’ouvrirent sur un nouveau panorama. Ce n’était pas, à proprement parler, un entrepôt, cela tirait plus sur l’usine d’assemblage. Deux nouveaux gluants se présentèrent à nous. Le premier s’occupa de Sébastien, le second m’entraîna dans une autre direction.
Mon attention se porta alors sur un long tapis roulant où défilaient des centaines, que dis-je, des milliers de poupées Barby grandeur nature. Pour le moment, je ne les voyais que de dos mais avec des hanches et des fesses pareilles, - bon, c’est vrai que je m’aime bien - je n’avais pas de difficulté à deviner d’où provenait le modèle d’origine. Des Sophie, c’était des milliers de Sophie. Dans mes pires fantasmes, je n’avais jamais rêvé de devenir aussi populaire.
Mais le véritable choc était à venir. Mon gluant attitré me fit signe de le suivre.
Elles étaient, maintenant, bien en face de moi avec leurs yeux ternes, sans vie et…
Quel horreur ! Les yeux… Le mascara avait commencé à baver sur la paupière. Un mascara, ce n’est pas comme une promesse de mariage. Ça ne dure pas toute une vie. Et elles étaient toutes dans le même état. Seigneur ! Ayant servi de modèle, je ne devais pas être plus belle à voir. Et c’était sans parler de la coiffure, légèrement désaxée et réclamant un bon coup de brosse.
Quel dégât. Du moins, les souliers étaient dans les bons pieds, la robe dans le bon sens… Dieu du ciel ! Dans mes pires cauchemars, je n’aurais jamais osé imaginer une telle vision.
Mon gluant compara les copies à l’original. Tout était malheureusement conforme dans les plus petits détails. Satisfait de son inspection, le gluant me fit de nouveau signe. La visite se terminait ici.
Toujours escortés de nos gardes, nous étions, Sébastien et moi, sur le chemin du retour, lui abasourdi, moi anéanti. Pour me remonter le moral et le contenu de mon corsage, je pressais régulièrement le centre de mes prothèses. Étant légèrement creuses et la moiteur aidant , je créais ainsi une certaine succion qui permettait à mes petits bijoux de demeurer bien en place, à condition, naturellement d’oublier la danse aérobic. Tant que je sentirais Sophie bien présente, Sophie tiendrait le coup.
De nouveaux corridors et un nouveau décor à découvrir. Non, pas tout à fait nouveau. Je reconnaissais l’endroit. La première salle grise où j’avais subi mon premier interrogatoire. La même pièce et les mêmes gluants. Même Sa Laideur nous y attendait.
Discrètement, je fis une nouvelle pression sur ma poitrine. Toujours anxieux, Sa Laideur s’adressa en quelques mots à nos guides. Ces derniers nous désignèrent en émettant une réponse tout aussi brève. À voir le semblant de sourire se dessiner sur le visage du Puant, on pouvait supposer que la dernière réplique pouvait se traduire par « Tout est terminé, vérifié et conforme aux originaux ».
A présent, Sa Laideur semblait flotter sur un nuage de bien-être et de félicité. Avec un petit air de satisfaction il nous annonça :
- Vous ne nous êtes plus d’aucune utilité.
Là, mon coeur s’arrêta de battre. Sur le ton d’un politicien en pleine campagne électorale, Sa Laideur poursuivit.
- Vous allez maintenant retourner sur votre planète. Vous serez ainsi à même de contempler l’impact et la réussite de notre invasion. Malgré des délais très courts, j’ai réussi ma mission. L’armada qui approche nous fournira les dix milles volontaires qui prendront possession de ces répliques parfaites conçues à votre image. Par cette habile supercherie, nos troupes se répandront, dans les prochains jours, aux quatre coins de votre planète et s’infiltreront dans les plus hautes sphères de vos sociétés. Quelques semaines et tout sera terminé. Tout se jouera sur l’effet de surprise et croyez-moi, la surprise sera totale.
Une suite de hoquets saccadés traduisit son contentement. Puis, il précisa :
- En quittant ce vaisseau, vous oublierez entièrement cette expérience. Quelques bribes vous reviendront peut-être dans les prochains mois mais il sera trop tard. Nous serons vos maîtres depuis fort longtemps déjà. »
Quitter le vaisseau et oublier tout ça ! Pour la première fois depuis le début de cette aventure, je n’étais plus pressée de quitter l’endroit. Je désirais savourer chaque seconde restante, imprégner tout mon esprit de cette merveilleuse vision apocalyptique.
De par le monde, cinq milles Sophie ébouriffées feront de doux yeux beurrés de mascara et se pavaneront sur les plages de la planète. Lors de soirées mondaines, elles exposeront aux yeux de tous, leur poitrine originale, leurs seins à faire tourner les têtes.
Telles deux grosses galles difformes issues d’un mystérieux cancer et se désagrégeant sur les pourtours, ils s’afficheront pendants et ballottants, prêts à tomber du haut de leur joli décolleté. Chez les Sophie parachutées dans les pays tropicaux, avec un bon taux d’humidité, on pourra même y voir apparaître, peut-être, une certaine forme de végétation.
Pour une infiltration discrète, c’était gagné.
Sa Laideur ne savait pas si bien dire. Oui, la surprise sera totale.
Si les collègues avaient su... et ils ne sauront jamais. Je n’avais plus qu’une seule alternative, raconter le tout sur Internet. Mais allait-on me croire ?
